Le vote du 9 février ne portait pas seulement sur le nombre d’étrangers que la Suisse est prête à accueillir – la campagne est d’ailleurs restée pauvre en scénarios chiffrés pour réduire l’immigration dite «massive». L’enjeu souterrain, devenu évident cette semaine, concerne nos relations avec l’Union européenne et l’attachement des Suisses à leur souveraineté.
Celui-ci s’est renforcé ces dernières années, suite aux pressions sur la place financière et à la crise de l’euro. D’un côté, la population éprouve une exaspération croissante face aux donneurs de leçons étrangers; de l’autre, elle est fière d’échapper aux turbulences de ses voisins grâce à des institutions solides et une économie compétitive.
D’abord limité à des groupes marginaux et à l’UDC, le discours souverainiste – et critique face aux «élites capitulardes» – a gagné des cercles politiques plus larges. On l’a vu quand le Parlement a refusé un accord avec les Etats-Unis que le Conseil fédéral jugeait vital pour «solder le passé» de l’évasion fiscale. On l’a revu quand les mêmes députés ont renvoyé à l’expéditeur la convention de double imposition sur les successions avec la France.
Le 9 février, une étape supplémentaire a été franchie quand le peuple a pris le risque de démonter l’édifice délicat construit en vingt ans de négociations avec notre principal partenaire commercial. Cette audace peu helvétique est peut-être la principale surprise du scrutin.
«La Suisse a saisi l’opportunité de montrer sa force et son indépendance. Et c’est une bonne chose. Nos politiciens peuvent s’appuyer sur un vote populaire, le seul d’ailleurs en Europe sur le sujet», déclarait au «Matin» Nick Hayek après le vote. D’autres vont plus loin: «La Suisse a allumé la mèche, l’Union européenne a peur», se réjouit un commentateur romand. «La bureaucratie de Bruxelles, combien de temps lui reste-t-il à vivre?» s’interroge un chroniqueur duNouvelliste. Et l’éditorialiste de laBasler ZeitungMarkus Somm de signer cet ordre de marche aux diplomates suisses: «Négocier veut dire bluffer, être méchant, faire comme si on n’était pas intéressé par le résultat. »
Tremble, Europe! Le peuple suisse a parlé, les murailles de Bruxelles vont bientôt s’effondrer.
A partir de quand l’affirmation de soi devient-elle arrogance puérile?
Face à ce concert de souliers cloutés, Jakob Kellenberger, artisan majeur des bilatérales 1 avec l’UE, signe dans laNZZun texte d’une froide lucidité. Le diplomate aux sourcils souvent soucieux, dont les journalistes désespéraient de tirer une phrase percutante, est un homme d’expérience. De lettres aussi, qui renvoie à cette définition de la souveraineté due au philosophe allemand Peter Sloterdijk:
«La souveraineté est la capacité de menacer d’une manière crédible. »
Le Conseil fédéral devra défendre les intérêts du pays avec conviction, sans être obsédé par «ce qu’en pense Bruxelles» – tant pis si Bruxelles pense peu de bien de certaines propositions suisses: c’est la part de risque voulue par le peuple. Mais nos Marius –Weltwocheen tête – qui claquent leurs bretelles en assurant que la Suisse détient le bourg, le nell et cent aux as feraient mieux de regarder leur jeu d’un peu plus près.
L’exemple suisse fera-t-il tache d’huile aux élections européennes de mai? Une progression de la droite nationaliste est probable. Reste que celle-ci, sans cesse déchirée à l’interne, a été incapable jusqu’ici de constituer un groupe parlementaire.
Les accords sur la fiscalité des entreprises ou de l’épargne ne sont-ils pas des atouts majeurs à jouer contre des concessions sur la libre circulation des personnes? Pas vraiment, cette partie-là se joue plus à l’OCDE qu’à Bruxelles.
L’UE n’est-elle pas demandeuse sur l’électricité, les transports? Pas autant que ne l’affirment nos fanfarons, quand on discute avec les gens proches des dossiers.
Oui, mais la Suisse n’est-elle pas un des meilleurs clients de l’UE? Certes, mais rappelons les ordres de grandeur. Un demi-milliard d’habitants contre huit millions, plus de 50% du commerce extérieur suisse dépend de l’UE tandis que 8% du commerce de l’UE dépend de la Suisse.
Surtout, pensons à Sloterdijk: menacer de façon crédible suppose un peuple très soudé derrière le même objectif. Cette union sacrée ne saute pas aux yeux quand on observe les citoyens suisses après le 9 février.
Passé les moulinets des sabres de bois, c’est bien la recherche d’une solution viable pour tous qui devra unir les Suisses.
(Chronique parue dans Le Matin Dimanche du 23 février)