Burkhaltermania, Ammannphobia

didier-burkhalter-eroeffnet-ausstellung-in-shanghai-107382651La "Burkhaltermania" qui s’empare des médias romands depuis le vote du 9 décembre sur l’initiative "Contre l’immigration de masse" est aussi exagérée que l’étaient les critiques à l’encontre du chef du Département des affaires étrangères il y a quelques mois encore. Je le dis d’autant plus volontiers qu’à l’époque où les correspondants parlementaires se plaignaient à l’unisson que le conseiller fédéral "communiquait mal" sur les relations Suisse-Union européenne, j’avais défendu son approche calme et pragmatique (le 25 août 2013 pour être précis), le trouvant plus costaud dans l’argumentation et rappelant que "sur l’Europe particulièrement, emballer la marchandise ne sert à rien. Au final, surtout dans une démocratie directe et référendaire comme la nôtre, la solidité du dossier sera déterminante". Ce qui s’est vérifié encore une fois le 9 février.

Sans doute, Didier Burkhalter a fait bonne figure au soir du vote, évitant de sombrer dans le catastrophisme qui avait été reproché à Jean-Pascal Delamuraz le 6 décembre 1992 après l’échec de l’EEE. Il ne s’est pas montré accablé face à Angela Merkel et semble avoir donné une ligne de négociation ferme aux diplomates suisses. Elle consiste à rappeler à nos partenaires européens que s’il faut démonter l’édifice construit en vingt ans d’accords bilatéraux, les dégâts seront certes importants pour la Suisse, mais aussi dans les pays voisins.

Mais voilà, pour l’instant c’est tout, et c’est encore peu de chose face à la pente très raide qu’il va falloir remonter après le vote du 9 février. Les membres de la commission de politique extérieure du Conseil des Etats qui ont entendu Didier Burkhalter faire le point de la situation jeudi dernier ont trouvé que sur le fond, il n’y a pas beaucoup de grain à moudre pour l’instant. Ce n’est pas étonnant, car le Conseil fédéral ne croyait pas vraiment au succès de l’initiative - comme beaucoup d’observateurs. Il y a donc le temps de la stupeur, auquel s’ajoute ce paradoxe joliment décrit par Joëlle Kuntz dans Le Temps: "Le pays gagnant du 9 février transfère au pays perdant, gouvernement, députés et gens d’affaires, le soin d’arranger les difficultés".

C’est l’immense malentendu, non encore résolu, de l’après-9 février. Le "pays des perdants" se torture la cervelle pour sauver le plus possible de l’édifice bilatéral dont un des quatre coins a été salement amoché par l’initiative de l’UDC. Le "pays des gagnants" observe ces efforts d’un air narquois et se fiche pas mal que d’autres pans de la maison s’effondrent: selon ses têtes pensantes, ce n’est pas si grave que cela, la Suisse aurait moins à perdre que ce qu’on dit d’un rétrécissement des relations avec l’UE. «Le 9 février, la voie bilatérale de la Suisse n’a fait que commencer», écrit Roger Köppel, rédacteur en chef de la Weltwoche et poisson-pilote de Christoph Blocher. Ce malentendu pourrit la vie politique depuis vingt ans, on en vient à souhaiter un affrontement ouvert sur l’avenir de nos relations avec l’Europe à l’occasion de la remise en cause de l’accord sur la libre circulation, pour que les négociateurs puissent se prévaloir d’une volonté populaire clairement exprimée. Pour l’instant, ce n’est pas le cas. Les Suisses ont refusé l’EEE et a fortiori l’adhésion, mais approuvé jusqu’ici tous les accords bilatéraux et continuent de le faire selon les sondages. Il est peut-être temps de leur reposer la question.

SDA-Vertraut-Kreativitaet-Wirtschaft-Bundesrat-Johann-Schneider-Ammann-Archiv-Comme je le dis à la fin du billet précédent, l’unité de vues est la condition préalable pour négocier avec des chances de succès à Bruxelles. Or, outre la désunion que je viens d’évoquer, il faut en ajouter une autre, au sein même du Conseil fédéral. Elle n’est pas apparue publiquement jusqu’ici car les intéressés se sont imposés d’afficher un front uni, mais plusieurs journalistes du Palais fédéral s’en sont fait l’écho, en particulier Schweiz am Sonntag ce dimanche. En gros, il y aurait eu un clash entre les deux PLR du gouvernement, Didier Burkhalter et Johann Schneider-Ammann. Le second a été peu présent dans la campagne du 9 février, notamment parce qu’une affaire d’optimisation fiscale via une société offshore, au temps où il dirigeait le groupe Ammann, a sapé sa crédibilité. Même avant ces révélations, il semblait s’attaquer à l’initiative plus par corvée collégiale que par conviction. Il porte d’ailleurs une part de responsabilité élevée dans le succès de cette dernière, car l’inaction de ses services, la lenteur à admettre les problèmes de dumping salarial dans des régions frontalières comme le Tessin ont amené à l’UDC les quelques dizaines de milliers de voix qu’il lui fallait pour faire la différence.

Le conflit devient encore plus aigu après le 9 février. Johann Schneider-Ammann a annoncé à la TV, sans en référer à ses collègues, sa volonté de réunir les partenaires sociaux pour discuter l’avenir des mesures d’accompagnement à la libre circulation des personnes. Pour la droite dure et son porte-voix la Weltwoche, la bonne nouvelle du 9 février - outre que le dynamitage des relations avec l’UE - est que ces mesures d’accompagnement deviennent superflues du moment que l’offre de main d’oeuvre est réglée par des contingents. En particulier, l’initiative des syndicats pour un salaire minimum de 4000 francs par mois doit être rejetée avec force le 18 mai. C’est aussi l’avis de Johann Schneider-Ammann, qui aurait vu d’un bon oeil son Secrétariat d’Etat à l’économie prendre en mains la mise sur pied du système de contingents demandé par l’initiative de l’UDC.

Le Conseil fédéral en a décidé autrement, confiant cette tâche au Département de justice et police dirigé par la socialiste Simonetta Sommaruga, et en particulier à son Office des migrations. Dans cette décision, il semble que le PLR Burkhalter se soit allié à la socialiste, contre le PLR Schneider-Ammann. C’est une bataille gagnée pour lui, mais l’issue du conflit est loin d’être claire. Johann Schneider-Ammann est peut-être très impopulaire en Suisse romande et dans les médias, mais il a des liens solides avec les milieux économiques. Ne vient-il pas de leur offrir sa cheffe de cabinet Monika Rühl, qui va diriger le lobby economiesuisse?

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