Dans le torrent de réactions à l’acceptation de l’initiative "Contre l’immigration de masse", les propos de Heinz Brand m’avaient échappé. Ce conseiller national UDC grison a longtemps dirigé le service cantonal des migrations, c’est donc un homme qui sait de quoi il parle, côté pratique.
Côté idéologique, il a des idées précises sur la façon dont la Suisse peut diminuer le nombre d’étrangers sur son territoire. Il suffit de prendre là où il y a du gras, c’est-à-dire de tailler dans le regroupement familial des citoyens de l’Union européenne, dont le droit est pourtant garanti par l’accord sur la libre-circulation des personnes signé en 1999 (art. 7). Heinz Brand a le mérite d’être clair à ce sujet dans le Tages Anzeiger:
"A l’avenir, un négociant en matières premières qui gagne par exemple trois millions de francs par an pourra toujours faire venir sa famille sans problème." En revanche, le serveur portugais, l’ouvrier agricole polonais ou le maçon kosovar se passeront de leurs proches: "Les étrangers qui travaillent pour une brève durée en Suisse, par exemple une saison, ne bénéficieront que d’une autorisation temporaire, sans possibilité de regroupement familial - peu importe d’où ils viennent." Selon Heinz Brand, le nombre d’immigrants se réduirait ainsi de 30 à 40%.
C’est l’immigration à deux vitesses, le contingent au portefeuille: file rapide et tapis rouge pour les riches étrangers, restrictions de tous ordres pour les autres. Monsieur Brand connaît peut-être bien le canton des Grisons, mais s’est-il déjà aventuré en Europe? Pense-t-il sérieusement que cette forme de discrimination - la plus cynique qui soit, celle basée sur le fric - a une quelconque chance de passer auprès de l’Union européenne? On peut dire tout le mal qu’on veut de l’UE, mais celle-ci reste fondée sur quelques principes auxquels peuvent souscrire les vrais libéraux comme les hommes épris de justice, à commencer par la non-discrimination.
La proposition de Heinz Brand se torche avec ce principe et vise à réintroduire le statut du saisonnier, une hypothèse qui paraissait encore invraisemblable quand j’écrivais une chronique à ce sujet le 8 décembre 2013 (lire ci-dessous). Aujourd’hui, c’est une proposition quasi officielle de l’UDC. On verra d’ailleurs la même UDC s’opposer farouchement au salaire minimum le 18 mai prochain: pourquoi s’encombrer de mesures d’accompagnement de la libre-circulation des personnes si celle-ci n’existe plus, remplacée par un robinet migratoire en mains de l’Etat? L’offre sera régulée de façon à satisfaire au plus juste la demande de l’économie, il sera possible de maintenir de bas salaires échappant à tout contrôle pour les travailleurs non qualifiés - et pour le reste de se servir dans le travail au noir. La cerise sur le gâteau, le beurre et l’argent du beurre.
C’est l’occasion de souligner ce qui a été peu fait dans les médias romands depuis dix jours: le vote du 9 février sur l’initiative "Contre l’immigration de masse" est une lourde défaite de la gauche. Au lieu de mobiliser toutes ses forces dans la bataille, le PS a fait le lit de l’UDC en menaçant de saboter l’extension de la libre-circulation si les mesures d’accompagnement n’étaient pas renforcées. Les socialistes ont cru pouvoir utiliser le levier de l’initiative en faveur de ses propres revendications. Résultat des courses, les citoyens ont retenu que sur le fond, le PS n’était pas loin de penser comme l’UDC. Ce n’était évidemment pas le message qu’il voulait envoyer, mais c’est celui qui a passé.
Le président du PS Christian Levrat s’est rendu compte du danger tardivement et a mis le turbo peu avant le vote. Mais quand je l’ai rencontré, trois jours avant, il continuait de penser (comme moi, d’ailleurs) que le pragmatisme prudent des Suisses ferait pencher la balance en faveur du non.
Le oui à l’initiative de l’UDC est une très mauvaise nouvelle pour la gauche et les syndicats. Comment convaincre le peuple dorénavant qu’il faut fixer le salaire minimum à 4000 francs pour éviter le dumping dû aux migrants sous-payés? Le problème est déjà réglé d’une autre façon, va-t-on leur répondre, et ce n’est pas le moment d’alourdir encore le climat d’incertitude pour les entreprises. Les mêmes partis de droite que se distancient aujourd’hui de l’UDC sur l’immigration se retrouveront à ses côtés pour combattre le salaire minimum. Et peu importe si celui-ci devient au fond plus nécessaire que jamais face aux propositions d’un Heinz Brand.
Voici la chronique publiée dans Le Matin Dimanche du 8 décembre 2013:
Le retour du saisonnier
On le croyait mort et enterré en 2002, quand la Suisse a signé ses premiers accords bilatéraux avec l’Union européenne. Le voici qui refait surface dans le débat politique à propos de l’initiative «Contre l’immigration de masse» soumise au vote le 9 février: le statut de saisonnier.
Le président de l’UDC Toni Brunner l’a ouvertement réclamé dans une interview donnée à la NZZ am Sonntag le 24 novembre: «Pour des branches comme la construction ou la paysannerie, nous devrions réintroduire le statut de saisonnier. C’était un très bon système, malheureusement la politique l’a d’abord affaibli puis supprimé. »
Un bon système? Ce n’est pas l’avis des syndicats qui l’ont combattu avec acharnement pendant vingt ans, le jugeant indigne des droits humains et néfaste aussi pour les Suisses sur le salaire desquels il pesait. L’ancien coprésident d’Unia Vasco Pedrina vient de publier dans le journal syndical Work un texte vibrant d’indignation où il rappelle les examens médicaux humiliants, les hommes entassés par chambrées de quatre ou six dans des baraquements, l’interdiction du regroupement familial et le parcours kafkaïen qui précédait l’obtention du permis de séjour annuel.
Notons que les Suisses n’ont pas supprimé le statut de saisonnier de leur propre volonté. L’initiative «Etre solidaires» qui le demandait fut rejetée par 83,8% des votants en 1981. Il a fallu le grand marchandage avec l’UE pour que la Confédération renonce à un système qui avait en partie perdu de son intérêt: les saisonniers représentaient un travailleur étranger actif sur quatre en 1957 et moins d’un sur six en 1987. Les milieux économiques s’étaient peu à peu convaincus que cette main-d’œuvre bon marché était un oreiller de paresse pour les branches peu compétitives et que les dégâts d’image à l’étranger faisaient plus que contrebalancer ses avantages à court terme.
Alors pourquoi exhumer un système obsolète? Paradoxalement, la raison première est plutôt de gauche. Elle tient au voile d’hypocrisie que la Confédération a toujours jeté sur sa politique migratoire. Le mantra officiel consiste à ne s’intéresser qu’aux migrants dits «qualifiés» – comme si le pays n’avait besoin que d’informaticiens formés à Bangalore ou de médecins allemands. Or il vit aussi de ferrailleurs, de femmes de ménage, de centaines de métiers peu prestigieux mais nécessaires. En occultant cette réalité, les autorités ont favorisé l’émergence d’un néo-prolétariat sous-payé, en partie clandestin, échappant de ce fait au cadre légal et aux contrôles. Il en est résulté ce qu’on voulait justement éviter: une pression sur certains bas salaires et une menace pour les travailleurs suisses les plus précarisés.
D’où le changement de discours de la gauche. Après avoir prôné l’ouverture, le Parti socialiste a exigé fin octobre un net renforcement des mesures d’accompagnement, faute de quoi il ne soutiendra pas l’extension de la libre circulation à la Croatie. En clair, le PS demande un contrôle des salaires: fixation de minima généralisés et renforcement des commissions paritaires. «Pas question de revenir tente ans en arrière avec des contingents de main-d’œuvre étrangère iniques et inefficaces», martèlent ses responsables. Ils prennent néanmoins un risque, car l’électeur retiendra qu’ils reconnaissent tardivement un problème soulevé par d’autres qu’eux, en y apportant une solution bureaucratique et d’une efficacité douteuse.
L’UDC, elle, n’a pas état d’âme sur les contingents, saisonniers ou non. Son raisonnement est froidement économique: une part croissante de la migration consiste en regroupements familiaux, ne profite pas à l’économie et charge les systèmes sociaux. L’argument ne peut être écarté d’un revers de main quand on sait que la productivité suisse patine depuis quelques années alors que le nombre de migrants dépasse régulièrement les 50 000 personnes par an. En soulignant que la croissance que connaît la Suisse «n’est pas durable» et que le revenu par habitant stagne, Toni Brunner sait qu’il fait mouche auprès d’une partie de l’électorat Vert ou de gauche.
On lui objectera que la gestion de contingents implique elle aussi une pesante bureaucratie et qu’il est paradoxal qu’un parti «entrepreneurial» veuille étatiser un pan important de l’économie. Reste que le débat est lancé, y compris autour de cette question qui paraissait impensable il y a trois ans: existe-t-il une version dépoussiérée, humaine et efficace du statut de saisonnier?