C’est un « palais » d’un genre particulier que l’industriel italo-suisse Giovanni Stucky fit construire en 1895 sur l’île de Giudecca au sud de la Sérenissime: ses gigantesques moulins en brique rose furent dessinés par l’architecte de Hanovre Ernst Wullekopf, dont le style gothico-normand évoque davantage les puissantes constructions de l’Amérique conquérante que les entrelacs du baroque italien. Les Vénitiens firent la grimace, mais Stucky menaça de licencier ses ouvriers et obtint gain de cause. Né en 1843 d’un père suisse allemand (de Münsingen, BE) et d’une mère vénitienne, il avait 52 ans quand il érigea la première minoterie électrique du pays.
Il avait choisi l’emplacement pour amener le grain par voie maritime. Au plus fort de leur activité, les Molini Stucky employaient 1500 ouvriers, produisaient 2500 quintaux de farine quotidiennement, 24 heures sur 24. Au début du XXème siècle, Giovanni Stucky passait pour être l’homme le plus riche de Venise, et ses largesses profitaient notamment à la Biennale artistique. Malheureusement pour lui, son histoire prit fin brutalement le 21 mai 1910, ainsi que le relate un article paru une semaine plus tard:
« Après avoir assisté samedi à une séance du conseil municipal, M. Stucky s’était rendu à la gare pour y prendre le train de Portogruaro, où l’attendait sa famille ; mais, à peine avait-il mis pied à terre, qu’un ouvrier meunier, nommé Bruniera, se précipitait sur lui et avec un rasoir lui tranchait la carotide. Stucky s’affaissa sur le sol, baignant dans son sang, et ne tarda pas à succomber. On parvint peu après à arrêter l’assassin. Bruniera, ancien ouvrier de la minoterie, avait été condamné récemment à 6 mois de prison pour menaces de mort contre la famille Stucky. Il estimait avoir été lésé dans le règlement de l’indemnité d’une assurance, à la suite d’un accident qu’il avait subi. »
Les moulins survécurent une quarantaine d’années à leur fondateur et fermèrent définitivement en 1955. La chaîne Hilton les a rachetés et y a ouvert en 2007 un hôtel de luxe. Pour la petite histoire, on trouve à quelques centaines de mètres de là une prison pour femmes dont les pensionnaires tiennent un marché aux légumes chaque jeudi matin.