Sauf surprise, l’initiative 1:12 des Jeunes socialistes sur les salaires et celle de l’UDC sur les familles seront rejetées par les Suisses ce week-end. Le suspense est plus grand autour de la vignette autoroutière augmentée à 100 francs, où on observe un retournement d’opinion depuis quelques semaines en faveur du non.
La vignette à cent balles? A priori, ce n’est pas le sujet le plus bandant à soumettre au citoyen. On est loin des grands principes, mais plutôt le nez plongé dans le porte-monnaie. A part une minorité gauche-écologistes, tout le monde est d’accord sur le fond: il faut adapter les infrastructures suisses à la charge actuelle, bien plus forte qu’il y a trente ans, et cela coûte de l’argent. Si le peuple dit non à la vignette, le problème reviendra sur le tapis.
Et c’est bien le premier motif de méfiance. En démocratie directe, le peuple a - en principe - le dernier mot. Dans le cas présent, la conseillère fédérale Doris Leuthard a déjà annoncé qu’en cas de refus, l’alternative serait une hausse de 6 centimes du prix de l’essence. On a envie de lui dire: chère Madame, mettez en place le fonds routier dont vous avez admis la nécessité, dites-nous ce que les améliorations du réseau vont coûter, établissez un calendrier de priorités (c’est le plus difficile, je sais) et proposez un plan de financement sur vingt ans.
Augmenter la vignette de 150% d’un coup pour des projets dont la plupart ne concernent pas les autoroutes est un geste désinvolte, et il ne suffit pas de dire qu' »à l’étranger, c’est au moins aussi cher » pour convaincre. Plus que de la désinvolture, c’est du mépris.
Je lis à propos de la vignette dans Le Temps du jour une phrase révélatrice du correspondant bernois Bernard Wüthrich. Dans un commentaire dénonçant les « dérapages et fausses manoeuvres » de la campagne, il critique « ceux qui n’ont pas osé ouvertement brandir la menace du référendum avant la fin des débats parlementaires. (…) Si la menace avait été plus claire, le Parlement se serait sans doute entendu pour un compromis à 70 ou 80 francs et on n’en parlerait plus. »
Voilà qui est extraordinaire. Le peuple doit donc menacer ses élus pour que ceux-ci fassent preuve de retenue en matière fiscale! Par défaut, les députés font leurs petites affaires entre eux, vite convaincus que « cinq francs de plus par mois, ce n’est rien » - sauf qu’à coups de deux ou trois fois cinq francs par mois, ce n’est pas rien pour les petits budgets. Par défaut, ils votent la variante la plus chère. Par défaut, ils ne tiennent pas compte des objections financières. Il faut donc, une fois qu’on les a élus, les menacer pour qu’ils ne fassent pas de bêtises.
C’est précisément cela qui, derrière l’enjeu de la vignette, ne va pas. Ces petits accords peu transparents entre lobbies parlementaires (régionaux en particulier) pour que chacun ait sa part du gâteau. Cette façon de vendre un chat dans un sac. On a vu ce que ça a donné avec les transversales ferroviaires alpines: un surcoût qui se chiffre en milliards, payé par le contribuable suisse, pour des avantages futurs et une amélioration de l’environnement qui restent à démontrer.
Si le peuple dit non à la vignette à 100 francs, les responsabilités ne seront que dans un camp: celui du Conseil fédéral et du Parlement qui ont agi avec si peu de considération pour l’impact financier de leur décision. Ce sera aussi un échec personnel pour Doris Leuthard, et un échec malvenu au moment où elle doit concrétiser le grand virage énergétique décidé lui aussi, jusqu’ici, sans que le peuple ait eu son mot à dire.