« Mon oncle un fameux bricoleur faisait en amateur des bombes atomiques.
Sans avoir jamais rien appris C’était un vrai génie côté travaux pratiques… »
(Boris Vian)
Né en pleine guerre froide, je suis friand d’histoires de bombes atomiques et de Dr. Folamour. Cela étant, le « scoop » du Guardian sur le B-52 qui s’est écrasé en 1961 à Goldsboro, en Caroline du Nord - larguant deux bombes H 250 fois plus puissantes que Hiroshima dont l’une était à deux doigts d’exploser - était un peu survendu. En fait, l’histoire a été assez largement documentée, depuis 1968, y compris le risque de catastrophe nucléaire. Le secrétaire d’Etat à la défense Robert Mc Namara l’avait lui-même évoqué en 1983. Le nouveau document publié par le Guardian est un élément de plus au débat, pas une révélation.
En faisant une recherche internet pour l’article paru ce jour dans Le Matin Dimanche, je suis tombé sur l’adresse électronique de Joel Dobson, un officier américain à la retraite qui a publié en 2011 un livre (réédité cette année) consacré à l’accident de Goldsboro (on peut voir ici sa conférence donnée en mars 2013). Je lui ai écrit, par chance il m’a répondu dans l’heure et nous avons parlé un bon moment au téléphone. Il m’a dit qu’un des copilotes survivants du B-52 qui s’est écrasé vit toujours et qu’il pouvait me donner son numéro de téléphone. C’est ainsi que, toujours par chance, j’ai surpris Adam Mattocks au saut du lit et l’ai interviewé pour l’article paru aujourd’hui.
Joel Dobson m’a donné un autre contact que l’heure du bouclage m’a empêché de joindre à temps, mais qui m’a répondu cette nuit. Il est encore plus intéressant puisqu’il s’agit de Jack ReVelle (photo ci-dessus), le chef de l’équipe qui a désamorcé les deux bombes! Pendant 50 ans, ReVelle n’avait pas le droit de parler de ses activités passées. Depuis 2011, il peut le faire et a largement collaboré au livre de Dobson. Il m’a envoyé plusieurs textes. C’est un témoin de premier plan dans cette affaire. Voici son histoire telle que racontée dans quelques articles qui lui ont été consacrés.
Diplômé en chimie de l’université de Purdue, Jack ReVelle avait été affecté à l’une des unités chargées d’intervenir en cas d’incident ou d’accident avec une bombe atomique. De juin 1960 à juin 1961, âgé de 25 ans, il commandait le Détachement 4 du 2702nd Explosive Ordinance Disposal (EOD) et disposait à ce titre d’une nouveauté technologique révolutionnaire: un téléphone mobile dans sa voiture (l’engin pesait plusieurs kilos mais « était un bon sujet pour nouer la conversation avec les filles », raconte ReVelle dans la revue Perdue alumnus).
Vers 5 heures du matin le 24 janvier 1961, alors qu’il était stationné à la base Wright-Patterson dans l’Ohio, il a été réveillé par un coup de fil de son supérieur. « Jack, I got a real one for you », se souvient-il encore d’avoir entendu. Cinq heures plus tôt, le B-52G « Keep 19 » s’était écrasé près de la base de Goldsboro, trois membres de l’équipage sur huit étaient morts, on était sans nouvelles des deux bombes H Mark39 qu’il transportait. C’était le second accident de type « broken arrow » dont ReVelle avait à s’occuper - une terminologie militaire indiquant un degré 4 de gravité sur une échelle de 5 (le dernier impliquant l’imminence d’un conflit nucléaire).
A 7 heures 30, il arrive à la base Seymour Johnson de Goldsboro et se rend sur le site du crash. La première bombe MK39, freinée par son parachute et accrochée à un arbre, est facile à trouver. Hormis les marques subies lorsqu’elle a glissé à l’arrière de la carlingue en train de se disloquer, elle est à peu près intacte, « dressée comme le monument de Washington ». L’équipe de ReVelle, 14 personnes, vérifie d’abord la radioactivité autour de l’engin. ReVelle monte sur une échelle et regarde à l’arrière de l’engin le mécanisme de sécurité « arm/safe switch » dont dépend la séquence en sept phases (d’autres sources, dont le document du Guardian, parlent de quatre mécanismes différents). Le « arm/safe switch » (ASS) est sorte de cliquet de sécurité tel qu’on en voit sur les pistolets et les fusils (l’illustration ci-contre m’a été aimablement fournie par Joel Dobson, ainsi qu’une description précise du mécanisme de mise à feu. Outre la poisition « safe », il donne le choix entre la position « ground », pour une explosion au sol, et « air » pour une détonation en plein ciel. Le bouton était très difficile à actionner et nécessitait les deux mains, écrit Joel Dobson, manière d’éviter les manoeuvres intempestives).
L’équipe respire: le levier est sur la position « safe ». Elle peut procéder au désamorçage et à l’évacuation de l’engin. Les bombes H du type Mark39 sont constituées grosso modo de deux composants, un explosif « primaire », une sphère de la taille d’un ballon de football, qui met à feu les charges de plutonium et uranium (explosif secondaire).
La deuxième bombe (quatre tonnes environ, un peu plus de trois mètres de long) pose plus de problèmes. Son parachute détruit dans l’accident, elle s’est enfoncée à une vitesse proche de celle du son dans un sol spongieux. Le détachement EOD qu’un trou large de cinq mètres et profond de deux - mais pas de bombe. Jack Revelle sonde prudemment le sol avec un long bâton et rencontre un corps solide. Son équipe écarte la boue à la main et trouve des premiers débris. Mais pas le plus important. Pendant les huit jours qui vont suivre, elle va peu à peu élargir et approfondir le trou. Ce n’est pas facile: on est en hiver, et les infiltrations d’eau comblent rapidement la cavité, malgré la mise en service de pompes puissantes.
Jack Revelle n’est pas près d’oublier le cinquième jour. Un de ses hommes, le sergent Larry Lack, lui annonce soudain:
- Lieutenant, nous avons trouvé le « arm/safe switch ».
- Super!
- Non, pas super. Il est en position « armé ».
Un frisson glacé court le long des épines dorsales. Comment le levier s’est-il trouvé dans cette position? Pourquoi la bombe n’a-t-elle pas explosé? Risque-t-elle encore de le faire? Vu l’état et la position de l’engin, les désamorceurs en sont réduits aux conjectures et à la plus extrême prudence. Avec des précautions d’horloger, ils dégagent jusqu’au lendemain soir la partie de l’explosif primaire. Jack ReVelle se souvient d’une photo le montrant à l’orée du puits, brandissant la sphère métallique. Il ne l’a pas retrouvée.
Le huitième jour, les principaux risques sont sous contrôle, le détachement EOD de ReVelle est ramené à sa base. Pourtant, l’essentiel de l’explosif secondaire se trouve toujours prisonnier de la boue. « A l’époque, cela aurait coûté 500 000 dollars pour l’extraire. Aujourd’hui, ce serait peut-être huit fois plus », estime ReVelle dans Perdue alumnus. Quatre millions de dollars, une paille face aux dépenses militaires. Mais c’est trop pour le gouvernement américain. Après avoir poursuivi les fouilles jusqu’en mai 1961, élargissant le trou à la taille d’un terrain de football, les autorités renoncent et décident de d’acheter ce qu’on appelle en jargon un « easement », une sorte de droit à perpétuité sur la parcelle, qui peut être cultivée mais où il est interdit de creuser plus profond qu’un mètre cinquante. Des contrôles de radioactivité y sont effectués.
Jack Revelle, approchant les 80 ans, travaille toujours. Depuis 2011, il est consultant pour la Tangshan Railway Vehicle Company, une compagnie qui fabrique la deuxième génération de TGV chinois.
Est-on passé tout près d’une apocalypse nucléaire à Goldsboro le 24 janvier 1961? Les analyses faites par Sandia laboratories, la société qui a conçu le mécanisme de mise à feu, disent que si le levier de la deuxième bombe était en position « armé », les composants internes, eux, étaient en mode « safe ». Le document publié par le Guardian, émanant aussi d’un expert de Sandia laboratories, semble confirmer qu’il s’en est effectivement fallu d’un cheveu que la bombe n’explose. Joel Dobson estime qu’il n’amène rien de vraiment nouveau. Il y a aussi la-derrière une querelle d’auteurs et quelques considérations politiques.
Jack ReVelle était bien placé pour juger si on est passé près de la catastrophe. Quand on lui pose la question, il répond « damn close ».
Actualisation le 29 septembre 2013: Depuis ce billet, j’ai parlé par téléphone à JackRevelle, qui vit en Californie, l’article est paru dans Le Matin Dimanche du jour. Le récit d’Adam Mattocks est paru la semaine précédente.

Calé l’enquête et Jack Revelle, le nom juste! Au moment de la crise de Cuba, médiatisée elle, j’ai eu la frousse, la réaction en chaîne si absurde de la guerre de l’été 14 en tête. Merci Jean-Claude. By the way, on en a encore un paquet de ces saloperies.