L’huître Blocher

OLYMPUS DIGITAL CAMERA"Je vous laisse à vos secrets…" La phrase en voix off qui conclut les 100 minutes du documentaire consacré à Christoph Blocher sonne comme un aveu: ce secret, Jean-Stéphane Bron (photo) ne l’a pas percé. Bien sûr, il a une lecture du personnage, il fait résonner le tumulte des chutes du Rhin et débroussaille le petit banc de pierre où, enfant, Christoph Blocher venait pour "se sentir consolé". Il nous montre quelques moments d’intimité amusants et, plus souvent, campe le tribun dans des poses solitaires qui tranchent avec ses apparitions publiques où claquent drapeaux et fanfares.

Mais bon, quoi de neuf? "L’Expérience Blocher" n’est pas un mauvais film, rassurons ceux qui craignent de voir l’argent de l’Office fédéral de la culture jeté par la fenêtre. Il raconte une tranche de Suisse et un personnage hors du commun à une génération qui n’était pas née, ou à peine, quand la Suisse a dit "non" à l’Espace économique européen en 1992. Mais franchement, il n’apporte rien que ne nous aient déjà appris les biographies consacrées à Christoph Blocher, y compris son rêve juvénile de devenir paysan, les démêlés de son père pasteur avec ses paroissiens, un certain goût de revanche, l’ascension chez EMS, les coups financiers avec Martin Ebner, etc…

Dans ses films précédents, Jean-Stéphane Bron arrivait à faire oublier la caméra à ceux qu’il filmait, et qui du coup se révélaient davantage qu’ils ne l’auraient souhaité. Avec Christoph Blocher, ces moments sont rarissimes. Même quand il a l’air de s’oublier, il contrôle toujours la situation. Petite anecdote révélatrice vers la fin du film: assis à l’arrière de sa voiture (beaucoup de scènes sont tournées dans ce décor), Blocher raconte comment il a manoeuvré pour acculer le président de la BNS Philip Hildebrand à la démission. "Ca vous amuse aussi, relève-t-il au passage en s’adressant au réalisateur, je vous ai vu rire".

"La question de ce film est de savoir qui a mangé qui", disait il y a dix jours le scénariste Antoine Jaccoud. S’il fallait répondre de façon brutale, je dirais: Blocher a mangé Bron. En fait, c’est plus compliqué que ça, car le réalisateur savait dès le départ qu’il devait éviter deux pièges: l’hagiographie et la mise en accusation. "La parole est une arme que vous tournez toujours à votre avantage. Je me sens votre complice", dit la voix off (celle de Bron) dans le film. Pour ne pas être aspiré par cette complicité, le réalisateur interprète - "je vous invente, je remplis les trous", dit la voix off - monte le volume d’une musique vaguement inquiétante sur fond d’images d’archives de la Deuxième guerre mondiale. C’est moyennement convaincant.

Bron a terriblement limité ses sources: c’est Blocher et rien que lui. Aucun témoignage, ami ou adversaire, à part des bribes de voix "off" dont celle d’Oscar Freysinger. Même Silvia Blocher, caricature d’épouse qui ne quitte pas son champion de mari d’une semelle, n’est jamais interrogée. Elle joue son rôle de faire-valoir, on la voit même quelques secondes dans son lit, attendant Christoph qui rédige encore quelques notes. C’est tout.

Pas de discussion non plus entre Bron et Blocher dans ce film, si ce n’est par accident. D’ailleurs quand le réalisateur parle, on le sent peu à l’aise avec la langue, sinon avec son sujet. L’essentiel du propos repose donc sur ce que lâche la bête politique, sur le choc des images d’archives, le montage. Mais comme Blocher ne se livre pas beaucoup, cela ne suffit pas à porter le film.

"J’ai trop de secrets", lâche Christoph Blocher un soir que lui et Bron arpentent les rues d’Aubonne. On ne saura pas lesquels. Restent quelques scènes étonnantes: Blocher coulant ses brasses dans sa piscine privée, gris sur fond de lac gris, et traversant son salon en peignoir de bain, une chorale étonnante au château de Rhäzuns. Cela reste un peu maigre quand même.

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