GR 93 (1): Léoncel

Après huit jours de pause, ce blog reprend du service - en mode estival. Et pour dire tout de suite où il vous emmène, l’image ci-dessus est celle des Petits chanteurs de la cathédrale de Valence photographiés à l’issue de leur concert donné dans l’église de Léoncel, dans le Vercors. Disque à quinze euros ou panier en osier pour la quête.

Ceci est donc un mini-voyage illustré en quelques épisodes pour donner envies et tuyaux à celles et ceux qui envisagent une randonnée dans cette région de France. Il complète mais ne remplace pas l’indispensable "Topoguide Tours et traversées du Vercors". Les grands classiques de ce bouquin très complet sont les GR 9 ou 91 qui traversent le Vercors du Nord au Sud, soit de Grenoble au pied du Mont Ventoux. Comme nous n’avions ni le temps, ni la forme pour une équipée de cette envergure, Wendy et moi avons choisi le GR 93 qui traverse le massif d’Ouest en Est à hauteur de Valence, c’est-à-dire à peu près sur la ligne où on bascule vers les paysages méridionaux. Il faut compter sept jours de bonne marche pour des gens moyennement entraînés comme nous l’étions. Sept jours dans une nature sauvage, ensorcelante parfois.

Mais autant le dire tout de suite: il faut s’équiper. Les gîtes sont rares et, l’été, très vite complets. Le ravitaillement l’est tout autant, y compris pour l’eau sur les hauts plateaux. A moins d’avoir rigoureusement planifié ses arrêts et réservé ferme par téléphone, il est plus prudent - et aussi plus amusant - de viser une autonomie complète pour des périodes de 48 heures. Bref, le sac dans lequel on aura glissé une tente légère, un sac de couchage et un petit matelas, de la nourriture pour trois repas, deux bouteilles d’eau, quelques habits de rechange, une pélerine et quelques autres babioles (dans notre cas, un mini-réchaud à essence et des nouvelles d’Italo Calvino) pèse vite une douzaine de kilos. Les deux premiers jours, on le sent bien sur ses frêles épaules.

Et encore avons-nous été raisonnables. A la première étape, sur laquelle je reviendrai plus loin, nous sommes tombés sur un duo de VRAIS randonneurs que nous appellerons Paul et Robert. Paul est taciturne, réfléchi et porte son sac très haut. Robert décroche de petits rires nerveux, se réfugie derrière la volubilité convenue des timides et porte son sac très bas. Paul marche sans bâtons, Robert ne se sépare jamais des siens - sauf la fois où il a dû finir par en changer, car le ressort des siens faisait "crouiic-crouiiic" à chaque pas, "ce qui effrayait les animaux" dit le taciturne Paul. J’essaie d’imaginer comment je réagirais en marchant quinze jours, huit à dix heures par jour, à côté d’un gars dont les bâtons font "crouiic-crouiiic" à chaque foulée. Je me dis que Paul a dû atteindre un stade élevé de zénitude à force de randonnée.

Les deux compères ont plusieurs points communs. D’abord les quinze kilos que chacun transporte. Tout a été étudié, soupesé, testé pour sa résistance et sa fonctionnalité. J’admire. Ensuite, ils sont l’un et l’autre secs comme des clous, tannés comme le cuir de Cordoue, la soixantaine approchante et tonique. Voilà le genre de citoyens qui vont ruiner l’Etat social français, ces marcheurs en acier trempé qui toucheront leur retraite jusqu’à 110 ans au moins! A peine un petit gorgeon de rouge le soir avant de se glisser dans le sac de couchage en même temps que le soleil, car demain est une autre étape, et elle commence au chant du coq. Pour ça, discrets comme des furets, pas un tintement ou un froissement en se levant, même le mécanisme de la fermeture Eclair semble avoir été préalablement huilé, déjà partis - petit déj’ avalé et vaisselle rangée - quand nous émergeons des plumes. Bonne route donc, Paul et Robert.

Mais j’anticipe. Pour rejoindre le GR 93 depuis la Suisse romande, il faut compter 4-5 heures de train et descendre à la gare TGV de Valence. Là, dans le no man’s land de la grande vitesse, nous faisons la seule concession au transport polluant, nous prenons un taxi jusqu’au départ du sentier au village Peyrus. Par autocar, c’est compliqué et très aléatoire le dimanche. En ce jour du Seigneur et de Son repos, il n’y a d’ailleurs pas à s’attarder à Peyrus et - au fait - aucun endroit visible pour se ravitailler. Non loin du village, un panonceau promet du fromage de ferme bio dans deux kilomètres. C’est sur notre route, nous y allons et mendions en plus une demi-miche de pain à moitié sec. "Ma femme n’est pas revenue de la boulangerie", s’excuse le paysan, déjà bien aimable de nous donner son pain. Ca ira jusqu’à ce soir.

Sur quoi commence l’ascension jusqu’au Pas de Touet, en gros 700 mètres de dénivelé. Même en forêt, ça chauffe assez vite, surtout avec le sac sur le dos. La transpiration m’auréole d’une buée artistique et rend mes lunettes opaques. Ca grimpe sec, sans trop de lacets, droit en haut. Quand on débouche sur le plateau piqueté de fleurs jaunes, avec une première vue panoramique sur la plaine, la récompense n’en est que plus belle. Nous la doublons d’un pique-nique au fromage bio et d’une sieste tandis que non loin, un groupe de jeunes flirte et rit de bon coeur.

La suite est plus calme. Le chemin serpente à travers prés et bois. Le printemps pourri et pluvieux dont tout le monde s’est plaint révèle ici son cadeau tardif: les fleurs qui devaient éclore début juin le font avec quinze bons jours de retard, juste pour notre passage. Et la végétation, d’une manière générale, est absolument somptueuse cette année. C’est un phénomène que j’avais déjà remarqué en Suisse, où les arbres explosent littéralement d’énergie, je vois que ce n’est guère différent ici. Les branches ont pris dix, vingt centimètres de plus que d’habitude et vous chatouillent, élastiques, dans les sous-bois. Le GR continue ainsi tranquillement pendant une bonne heure avant de redescendre sur Léoncel et son abbaye du XIIè siècle construite par les moines cisterciens.

C’est là, dans une annexe où devaient dormir ou travailler les moines, que se trouve le gîte communal (06 83 02 65 45). Il est propre et accueillant, avec matelas et douche fonctionnelle. La première nuit sera donc confortable. On peut même, si on le désire, commander son repas du soir et le petit-déjeuner, préparés par un restaurant non loin de là et amenés par le gardien. C’est ainsi que je goûte à ma première spécialité locale, les "caillettes" qui sont un mélange de viande d’agneau et d’herbes dont le goût évoque un peu les atriaux vaudois.

Et en plus le concert des Petits chanteurs de la cathédrale de Valence, auquel assiste un maigre public. Il n’est pas beaucoup plus dense devant les stands du petit marché dominical qui se tient dans l’allée gravillonnée de l’abbaye. "La météo aura découragé les gens", philosophe une vendeuse contrainte de remballer l’essentiel de sa marchandise.

Eh bien c’est dommage pour les gens, car la météo est radieuse ce soir - elle le restera pratiquement toute la semaine. Et un autre stand vend des fromages délicieux, un troisième encore des abricots et ces cerises, mais alors des abricots et des cerises… Du nectar sucré qui vous coule dans le gosier.

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