… et le prouvent par l’acte. Ce ne sont pas nécessairement des idéalistes ignorant les dures réalités de la finance. Je veux parler ici de Warren Buffet, le légendaire investisseur de Berkshire Hathaway, dont le dernier rapport d’activités mérite quelques citations (le texte original en anglais se trouve aux pages 16 à 18):
« Au cours des derniers quinze mois, nous avons acquis 28 quotidiens pour un prix total de 344 millions de dollars. Cela pourrait vous surprendre pour deux raisons. Premièrement, je vous ai souvent déclaré lors de nos réunions annuelles que les tirages, la publicité et les bénéfices de l’industrie des médias écrits allaient certainement décliner. Cette prévision reste valable. Deuxièmement, les sociétés que nous avons achetées ne satisfont pas le critère de taille minimale prévu par notre politique d’acquisitions.
« Je peux facilement répondre au second point. Charlie et moi aimons les journaux si leur équilibre économique fait sens. Nous les achetons même s’ils n’ont pas la taille que nous demandons pour d’autres industries. En ce qui concerne le premier point en revanche, une explication plus complète se justifie, ainsi qu’un rappel historique.
« Les nouvelles, pour faire simple, sont ce que les gens ne savent pas qu’ils veulent savoir. Les gens puisent leurs nouvelles - ce qui est important pour eux - dans toute quelle source qui combine l’immédiateté, l’accès aisé, la fiabilité, l’information la plus complète et le prix le plus bas. L’importance relative de ces facteurs varie selon le type de nouvelles et les personnes qui les cherchent.
« Avant la télévision et internet, les journaux étaient la source primaire d’une incroyable diversité de nouvelles, ce qui les rendait indispensables pour un très haut pourcentage de la population. Quels que soient vos intérêts internationaux, nationaux, locaux, sportifs ou la bourse, votre journal était en général le premier à fournir l’information la plus récente. En fait, il contenait tant de choses que vous en aviez largement pour votre argent même si une petite partie des pages seulement répondaient à un de vos intérêts. Mieux encore, les annonceurs payaient la plus grande partie des coûts du produit. De plus, les annonces elles-mêmes fournissaient des informations supplémentaires, d’autres « nouvelles ». Les éditeurs ne le reconnaissaient pas volontiers, mais pour beaucoup de lecteurs, savoir quels emplois ou appartements étaient disponibles, quelles actions proposaient les supermarchés ou ce que montraient les cinémas étaient plus important que les opinions exprimées dans la page éditoriale. (…)
« Le monde a changé. Les cours boursiers et les résultats sportifs sont des nouvelles périmées bien avant que les rotatives ne se mettent à tourner. Internet offre un large choix d’informations sur les emplois et les appartements, la télévision bombarde les spectateurs de nouvelles politiques nationales et internationales. Les journaux ont perdu, l’un après l’autre, les champs où ils exerçaient leur suprématie. A la chute de leur lectorat a succédé celle des annonces.
« Les journaux restent en revanche les rois dans le domaine de l’information locale. Si vous voulez savoir ce qui se passe dans votre ville - qu’il s’agisse du maire, des impôts ou d’un terrain de football - il n’existe pas de substitut à un journal qui fait correctement son travail. Là où existe un sens de la communauté, un journal répondant aux besoins d’informations de cette communauté restera indispensable à une part significative des habitants.
« Toutefois, même un bon produit peut s’auto-détruire à cause d’une mauvaise stratégie d’affaires. Cela est arrivé ces dix dernières années dans la plupart des journaux d’une certaine taille. Les éditeurs ont offert leur journal gratuitement sur internet tout en faisant payer un montant important pour la version papier. Cela ne pouvait que conduire à une chute brutale et prolongée des ventes de l’édition papier. Un tirage en baisse rend le journal moins attrayant pour les annonceurs. Dans ces conditions, le « cercle vertueux » du passé s’inverse.
« Le Wall Street Journal est devenu payant rapidement. Parmi les journaux locaux, l’Arkansas Democrat-Gazette a fait de même, et son tirage a beaucoup mieux résisté depuis dix ans que celui de n’importe quel grand journal dans ce pays. En dépit de cet exemple, ce n’est que l’année dernière que d’autres titres - y compris les nôtres - ont suivi le même chemin. On ne sait pas encore quel modèle de paiement marchera le mieux, ce qui est sûr est qu’il sera copié partout.
« Charlie et moi croyons que les journaux qui fournissent une information complète et fiable à des communautés liées par des liens solides ET qui suivent une stratégie internet raisonnable resteront viables longtemps. Nous ne croyons pas que le succès viendra en diminuant le contenu ou le rythme de publication. Une couverture étriquée de l’actualité conduit à un lectorat étriqué. Quant à une publication espacée, abandonnant le rythme quotidien comme essaient de le faire nombre de titre, elle améliore peut-être le profit à court terme mais sape à terme la raison d’être du journal. Notre but est de vendre des journaux chargés de contenu et de les vendre pour un prix approprié aux lecteurs que cela intéresse, qu’il soit imprimé ou sur internet. »
A lire aussi sur Slate.fr, l’analyse de Mathew Yglesias, « Le journalisme en grande forme: le cas américain« . Extrait:
« De nos jours, n’importe quel journaliste peut produire bien plus d’articles que nos prédécesseurs le pouvaient en 1978. Et le public a accès à l’intégralité de notre production. Et pas seulement notre production d’aujourd’hui. Mais celle d’hier, et de la semaine dernière, et du mois dernier, et de l’année dernière, etc. En fait, si l’industrie ne se porte pas très bien, c’est parce qu’elle est très productive. Mais pour ceux qui essaient de vivre du journalisme, le problème est très sérieux. Pourtant, d’un point de vue social, ces problèmes sont le genre de problèmes que tout le monde souhaiterait avoir. »