Un tour à bicyclette du lac de Constance, un exemple pour Lémaniques attardés

Convaincu comme beaucoup de Vaudois et Genevois d’habiter un paysage lacustre béni des dieux, le plus beau de Suisse, j’en fait plusieurs fois le tour du Léman à vélo et m’en satisfaisais. Jusqu’ici. Il ne m’était jamais venu à l’idée de tenter la même expérience à l’autre bout du pays, soit le circuit du lac de Constance. Cette semaine, j’y suis parti avec deux sacoches pour bagage (y compris un Nikon D800, un 28mm et un 85mm, et le Mac pour éditer les images sur Lightroom). Je viens de terminer la boucle en cinq jours et la recommande fortement.

A un avertissement près: ce tour splendide, très prisé des Allemands et de bien d’autres, est à éviter absolument en haute saison, à moins que l’on aime revivre sur les pistes cyclables les joies des embouteillages autoroutiers. Concrètement, ils peuvent se traduire par plus de cent cyclistes entassés derrière un passage à niveau en attendant que la barrière se lève, des risques de collision et quelques jurons, m’a prévenu un aimable retraité. Tandis que de mars à mai (sauf Pâques) ou en automne, on respire, dans tous les sens du terme.

Le tour du lac de Constance est un modèle du genre en termes d’aménagements. Plus de 90% du trajet se déroule sur des voies réservées, goudronnées pour les trois quarts, en terre battue ou gravillon pour le reste, toujours très roulantes, accessibles à n’importe quel vélo de ville. Et plates, à l’exception de mini-côtes vite franchies. Rien de pénible au menu, c’est un véritable plaisir que d’y flâner à son rythme. En plus, la région est très bien desservie en trains et bus, il y a toujours un transport public à proximité en cas de crevaison ou de coup de fatigue (peu probable).

Il existe des guides et des cartes détaillant les routes et les kilomètrages (pour ceux qui n’ont pas la l’application Swiss Maps sur leur mobile), mais tout cela est presque superflu tant les indications sont claires tout au long du chemin. Il est pratiquement impossible de s’égarer. Les paysages traversés sont multiples : vignes, vergers, roselières, campagnes, petites villes chargées d’histoire, et bien sûr le bord du lac, que l’on suit souvent de très près, parfois sauvage.

Ce qui soulève, avant d’en venir à une proposition d’itinéraire en cinq étapes, la question suivante : pourquoi le même plaisir n’est-il pas accessible autour du Léman ? Ceux qui l’ont longé à vélo savent que contrairement au lac de Constance, les trois quarts du trajet imposent des routes à forte circulation, parfois dangereuses, ce qui enlève énormément de charme à l’expérience.

Si un des innombrables « machins » franco-suisses où des politiciens se tapent sur le ventre devait servir à une seule chose, ce serait bien à ça : rassembler les efforts des acteurs locaux et quelques dizaines de millions pour aménager rapidement - disons trois ans - un tour complet sur voie propre. Par là, je ne veux pas dire des pistes cyclables séparées de la route par une bordure ou un simple traitillé de peinture, ce qui n’est qu’un médiocre pis-aller. Non, il faut, comme entre Stein am Rhein et Bregenz, des chemins où l’on n’entend peu ou pas le bruit des voitures, coupant à travers champs et forêts, évitant les artères encombrées des villes. Penser large, ambitieux tout de suite, ne pas se contenter comme on le fait aujourd’hui d’étroits couloirs pour donner bonne conscience aux responsables de la sécurité.

Il y a là un magnifique défi pour des aménagistes-ingénieurs romands et français. Il y a aussi – il faut bien faire miroiter l’argument pécunier – un intérêt économique très clair pour la région. A en juger par ne nombre de chambres, restaurants et petits hôtels qui ont bourgeonné autour du lac de Constance, le tourisme doux mêlant effort physique modéré, culture et bonne chère pendant moins d’une semaine est une formule qui fait mouche. Finissons-en avec les niais « slow up » qui encombrent certains itinéraires pendant un seul dimanche, passons la vitesse supérieure avec des parcours longs et larges ouverts toute l’année. Les excellents itinéraires de « La Suisse à vélo » ont donné une belle impulsion, mais c’était au début des années 2000.

Lémaniques, bougez-vous, vous avez vingt ans de retard ! Inspirez-vous de ce qui se fait au Bodensee. Les circuits sont de longueur à peu près comparable (180-200 km pour le Léman, 240 km pour le tour complet du lac de Constance, que l’on peut écourter). Dans les deux cas, il y a un patrimoine viticole et historique à découvrir pour rythmer le parcours. Dans les deux cas, on joue à saute-frontières et passe par des régions très différentes, bien que proches.

Sur quoi, voici ma suggestion pour un trajet étalé sur cinq jours, avec montée progressive de l’effort.

1er jour, environ 40 km. Partir de Schaffhouse. Pour ceux qui ne les ont pas vues, les chutes du Rhin à Neuhausen ne sont pas loin (12 km de Schaffhouse aller-retour, mais dans le sens opposé au circuit visé). La vieille ville de Schaffhouse elle-même mérite une visite, en particulier le panorama depuis le fort du Munot. De Schaffhouse, on longe le Rhin par des chemins et des villages bucoliques, en franchissant une première frontière, jusqu’à Stein am Rhein, dont l’ensemble moyen-âgeux remarquable, en particulier le cloître, vaut amplement une flânerie prolongée. L’hôtel-restaurant Schiff, tenu par un jeune couple charmant, idéalement situé au bord du fleuve, est avantageux et très recommandable pour la première étape (75 francs la chambre simple, 130 la double en basse saison – mais vous éviterez de toute façons la haute).

2è jour, environ 50 km. De Stein am Rhein, on commence à longer le lac proprement dit, ou plutôt la presqu’île délimitant son bras inférieur, que l’on contourne complètement, en suivant la rive par Wangen, Horn, Radofzell et Allensbach jusqu’à proximité de Constance. Ne pas aller jusqu’à cette ville, qu’on garde pour la fin, mais tourner à droite 5-6 km avant, en direction d’une longue digue marquée par une haie de peupliers visible de loin. Elle mène à l’île de Reichenau, célèbre pour son monastère, ses deux églises (en particulier Saint-Georges, magnifique architecture romane, visible à droite quand on arrive sur l’île. Ne pas manquer les peintures à l’intérieur, plus que millénaires). Reichenau est aussi le paradis des producteurs de légumes, plus ou moins bio. Jolies balades à pied et à vélo autour de l’île. Pour le gîte d’étape, l’hôtel Strand est plus cher que celui de la veille (110 francs la simple, 150 la double) mais très bien placé au bord de l’eau, avec une certaine allure début de siècle (le XXème).

3è jour, 20km : En quittant l’île de Reichenau, ne pas tourner sur le droite vers Constance, mais traverser le bras de terre qui sépare les deux « doigts » d’eau donnant sa forme caractéristique au lac, et couper en direction de l’île de Meinau. On aime ou on aime pas l’ex-demeure des Bernadotte. Certains seront écoeurés par son côté bonbonnière, en particulier le manoir reconverti en magasin à colifichets (photo), sentant la rose et le savon. Les sculptures fleuries des jardins sont un peu nunuches, et en plein boom printanier ou estival (je vous aurai prévenus!), les hordes de touristes amenées en autocar doivent être étouffantes. Mais le parc, aux essences magnifiques, ne manque pas de charme. Personnellement, je préfère les arbres aux parterres fleuris, chacun son goût. Accessoirement, le terrain de jeux pour enfants est très bien conçu.

Si vous décidez de passer un moment sur l’île, il ne vous restera plus beaucoup de temps, et la solution de facilité consiste à prendre le ferry, à 6 km de là, pour traverser le bras de lac dit d’Ueberlingen jusqu’à Meersburg. Si vous zappez l’île de Meinau, vous aurez le temps de rouler les quelque 40 km supplémentaires, via Bodman-Ludwigshafen et Überlingen, qui vous permettront de contourner le bras nord-ouest du lac et de rejoindre le même village de Meersburg.

Lequel mérite une halte prolongée. Là aussi, pas de miracle, il y a un côté Saint-Paul-de-Vence ou plutôt St-Trop’ du Nord, avec les hôtels alignés sur le quai et les innombrables boutiques à touristes. Mais le lieu lui-même est un petit joyau historique proposant non pas un, mais deux châteaux côte à côte, en plus du très joli bourg en contrebas. Les princes-évêques habitèrent le premier dès le Moyen-Age. Il s’est développé sur un piton impressionnant, sa visite est hautement conseillée avec ses innombrables recoins, dont la salle d’armes et le « cabinet rouge » de la célèbre poétesse allemande du 19ème siècle Annette von Droste-Hülshoff. Trouvant sans doute qu’il y faisait un peu frais et sombre, les princes-évêques de Constance, ayant pris goût au confort firent construire à côté un palais baroque dont les stucs se lécheraient.

Le bâtiment (photo)vient d’être restauré, la vue depuis la terrasse par beau temps, en fin de journée, est un moment de pur bonheur. Nombreux hôtels à choix sur les quais, dégustations de vins dans des caves qui feraient pâlir d’envie les vignerons du Dézaley et leur froid Vinorama. Ceci explique pourquoi le kilomètrage de la journée est restreint…

4è jour, 55km environ. En quittant Meersburg, on longe le lac direction Est jusqu’à Friedrichshafen, qui mérite un arrêt. C’est dans cette ville animée et attrayante que sont nés les Zeppelin, auxquels sont consacrés un musée que les passionnés d’histoire, de mécanique et de rêves aériens ne manqueront pour rien au monde (photo: la vaisselle dans laquelle étaient servis les passagers). Après la visite, petit café sur les terrasses des quais. Observer les détails architecturaux et de mobilier urbain: oui m’sieurs-dames, les Allemands soignent le bon goût jusque dans le détail, tandis que nous autres Welsches nous contentons de peu.

Après Friedrichshafen, la côte déroule ses villages entre vignes et campagne jusqu’au bout du lac. Magnifique tronçon, on a envie de s’arrêter partout, mais il faut bien avancer. Pour reprendre son souffle, Lindau est tout indiqué (photo: le phare du port). Si le triporteur vendant cafés et cappucinos est à son poste à droite juste avant le passage à niveau, avant de tourner sur l’île de Lindau même, poser sa bécane vers les bancs et admirer les bains en lattes de bois vert pâle posés sur pilotis juste devant.

La ville-étape du jour, 10 km après Lindau, est Bregenz. Avant d’y arriver, oui, on a franchi sans s’en rendre compte la frontière autrichienne. L’hôtel garni Am Bodensee est accueillant (citronnade de bienvenue, beau buffet de petit déj’, chambre simple à 70 francs, 100 francs la double) et situé juste à côté du nouveau musée d’art moderne, le « Kub » dessiné par l’architecte Peter Zumthor (photo). Pizzeria sympa à proximité de l’hôtel, pour changer des filets de poisson du lac.

5è jour, 70 km. Ca ne rigole plus, il faut appuyer sur les pédales ! Enfin, ça dépend du but : si on veut faire la boucle complète et rouler jusqu’à Constance (qui le mérite largement), il faut compter quatre heures de route, avec des haltes possibles à Rorschach, Arbon ou Romanshorn. Si on n’en a pas le courage, on peut aussi prendre le train dans une de ces gares et écourter l’étape. Ce serait dommage, car le dernier tronçon est assez joli, et l’arrivée dans la vieille ville de Constance (photo), avec ses bistrots animés au rapport qualité-prix intéressant, est une belle récompense. Après une bonne journée de route, les mollets sont un peu fatigués pour une longue visite de ville. On peut reprendre le train directement ou prolonger d’une nuit pour mieux visiter les rues piétonnes. Si vous craignez que l’étape soit trop longue, elle peut être scindée en deux sans problèmes, avec nuit à Arbon, Romanshorn, ou dans une des fermes proposant des chambres d’hôtes.

Une réponse

  1. Intéressant, votre journal de voyage, Monsieur Péclet. Comme j’ai mon domicile à Romanshorn et ma compagne le sien à Jestetten, à quelques km de Schaffhouse, on connaît bien la région. De Jestetten à Romanshorn, il me faut (à l’âge de 67 ans…) 6h30 à vélo, sans moteur bien sûr, pause comprise, via Stein am Rhein, Steckborn, Kreuzlingen, Münsterlingen…. Or c’est justement le trajet Stein am Rhein - Romanshorn (- Rorschach - Altenrhein - Rheineck - Bregenz), très recommandé, que vous ne décrivez pas dans votre journal de voyage par ailleurs très intéressant. Peter Köppel

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