Chypre, Europe: la grande expropriation

Je ne sais pas si « L’Europe est morte à Nicosie », comme l’affirme Tancrède Voituriez dans le Huffington Post, mais quelque chose ne va pas, ne va pas du tout dans la façon dont ce « sauvetage » s’est mis en branle.

Ce quelque chose, c’est évidemment la ponction imposée par l’UE dans les comptes de tous les épargnants des banques chypriotes, qui a provoqué un légitime et unanime sursaut de colère dans l’île. L’UE se serait-elle comportée avec la même désinvolte arrogance s’il s’était agi d’un de ses membres puissants? Bien sûr que non. Mais là, pourquoi se gêner? A Chypre, l’argent a une odeur, celle de la corruption et de la mafia russe. Organiser la « faillite d’un bordel », comme l’écrit Pascal Holenweg, aurait pu passer pour un douloureux mais nécessaire exercice d’assainissement.

Mais outre que Bruxelles applique deux poids deux mesures selon la taille de ces membres, ce qui suffirait à disqualifier son action, il y a plus grave encore, comme le souligne la Neue Zürcher Zeitung de samedi dans son éditorial de première page. En s’attaquant sans crier gare aux épargnants, c’est-à-dire aux CLIENTS des banques pour assainir ces dernières, l’UE sape un principe fondamental de confiance sur lequel repose le fonctionnement même de nos économies. La logique du monde capitaliste, souligne le quotidien, aurait voulu que les PROPRIETAIRES de ces banques, c’est-à-dire leurs actionnaires, puis leurs CREANCIERS, soit les détenteurs d’obligations, passent prioritairement à la caisse avant même que l’on songe à dépouiller ceux qui ont confié leur argent à ces établissements.

En procédant de la sorte, l’UE a non seulement étalé sa confusion mentale, elle a aussi provoqué « un changement de paradigme », écrit la NZZ. L’expropriation des épargnants, car c’est de cela qu’il s’agit, confirme que nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Celle où les autorités politiques se roulent ouvertement et sans pudeur au service des grandes institutions financières « trop grosses pour faire faillite », contrairement à Chypre. L’UE lèche les bottes de constructions anonymes dont la seule légitimité repose sur la quantité de fric accumulé et botte le cul d’autorités légitimement élues par le peuple. C’est une capitulation du politique devant la finance.

Pourquoi s’en soucier si elle ne concerne que le casino chypriote? Détrompez-vous: elle nous concerne tous, poursuit la NZZ. Qu’est-ce que le rendement misérable qui plombe le capital-retraite de centaines de millions d’Européens (et d’Américains) sinon une expropriation à froid provoquée par la grande crise bancaire de 2008 et la politique de « taux zéro » appliquée par les banques centrales pour limiter la casse? Les obligations d’Etat ne rapportent presque plus rien, ceux qui en possèdent perdent même de l’argent si on inclut l’inflation dans le calcul. En attendant une hypothétique relance (cinq ans après la crise, on ne voit toujours rien venir), l’expropriation à froid des épargnants se poursuit. Elle est moins douloureuse et brutale qu’à Chypre, mais bien plus importante sur la durée.

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