L’Office fédéral de la statistique publie son enquête annuelle sur les revenus et conditions de vie en Suisse. On y lit que 75% des Suisses sont satisfaits de leurs conditions de vie. Bien sûr, il y a aussi des pauvres en Suisse, 14,1% de la population est « exposée au risque de pauvreté ». Notez le concept au passage. Cela ne signifie pas que ces 14% vivent dans la misère, qu’ils ont faim ou froid. Ils ont de la peine à joindre les deux bouts, ne pourront peut-être pas payer une facture de dentiste, devront demander l’aide sociale ou renoncer à des vacances. Ce sont autant de drames humains, des situations difficiles que chacun de nous doit contribuer à améliorer s’il en a l’occasion. Et l’Etat? On va y venir…
Ce que ne dit pas le communiqué officiel, c’est que le risque de pauvreté était de 15,6% en 2008, selon les mêmes statistiques de l’OFS. Il a donc légèrement diminué, ce que confirment d’autres chiffres publiés cette année. Ce qui n’empêche pas les médias, dans un bel ensemble, d’affirmer que « l’inquiétude grandit » (la RSR ce matin), de consacrer le xème reportage anxiogène à l’épicerie Caritas (la TV il y a quinze jours).
Caritas fournit d’ailleurs un travail formidable dans ce domaine. Mais pourquoi continuer de répéter urbi et orbi que « la pauvreté est un sujet tabou en Suisse ». Etre pauvre est socialement difficile à vivre, c’est dévalorisant, souvent vécu comme honteux - en Suisse comme ailleurs, un peu plus qu’ailleurs probablement dans la mesure où le fric s’y affiche beaucoup.
En revanche, la pauvreté en tant que problème social a été prise en compte et mesurée sous toutes les coutures depuis belle lurette. Le sujet tabou, dans les médias suisses, ce sont plutôt les dépenses sociales, leur augmentation constante, leur utilisation efficiente. Pas qu’en Suisse d’ailleurs. Angela Merkel le rappelait il y a quelques jours. L’Europe représente 7% de la population mondiale, à peu près un quart du produit brut mondial et la moitié des dépenses sociales mondiales. Cherchez l’erreur.
S’agissant de la Suisse, deux chiffres: plus de 4 milliards de francs sont consacrés aujourd’hui à la lutte contre l’exclusion sociale. Les transferts sociaux représentent une quinzaine de milliards de francs, chaque année. Des chiffres qu’on ne lit pas souvent. En cherchant un peu, je les ai trouvés pour un article publié récemment dans Le Matin Dimanche. Le voici:
Alain Berset a obtenu 9 millions de francs du Conseil fédéral pour un «programme national de lutte contre la pauvreté» étalé sur cinq ans. Les 600 000 pauvres de Suisse ne verront pas la couleur de cet argent, destiné à «rassembler des informations», «évaluer les mesures prometteuses» et les «faire connaître».
Ça, pour évaluer, on évalue. Il y a quinze ans déjà, l’avenir de la sécurité sociale faisait l’objet de vingt-sept études pour un montant de 8,5 millions de francs. En 2010, le Conseil fédéral a publié une «stratégie de lutte contre la pauvreté». S’y ajoutent celle de la Conférence suisse des institutions d’action sociale (CSIAS), en 2010 aussi, et celle de Caritas publiée cette année.
La bonne nouvelle embarrasse
Il y a trente ans, la pauvreté était un sujet tabou en Suisse. Aujourd’hui, pour dire les choses crûment, c’est devenu un marché. Les comptes globaux de la protection sociale montrent que 3,85 milliards de francs ont été consacrés à la lutte contre l’exclusion sociale en 2009, derniers chiffres disponibles. C’est 26% de plus qu’en 2000, et cette somme ne comprend pas les aides comptabilisées sous d’autres postes. Walter Schmid, président de la CSIAS, estime le total entre 10 et 15 milliards de francs. «C’est vrai qu’il y a un grand nombre d’acteurs, dit-il, mais la pauvreté a des facettes multiples, et le fédéralisme ne simplifie rien. »
Tous ces acteurs auraient pu se réjouir d’un rapport* publié par l’Office fédéral de la statistique (OFS) dix jours avant qu’Alain Berset annonce son «programme de lutte» lundi dernier. On y apprend que, quelle que soit la définition de la pauvreté (de la «privation matérielle» sévère aux «working poor»), celle-ci a légèrement reculé en Suisse de 2008 à 2010. Le recul est plus marqué si on regarde l’indicateur «écart de pauvreté médian», soit la différence moyenne entre le revenu des ménages démunis et leur seuil depauvreté.
Cette bonne nouvelle, peu médiatisée, semble davantage embarrasser que satisfaire les experts de l’aide sociale, qui alignent les bémols: il n’y a pas assez de recul pour parler de tendance, c’est un effet temporaire de la bonne conjoncture, les statistiques ne disent pas tout… Certes, mais l’enquête exhaustive de l’OFS basée sur des normes internationalement reconnues n’en montre pas moins que la situation des plus démunis est pour le moins stable, voire qu’il y a un léger mieux.
Effets inconnus
Les dépenses d’aide sociale augmentent: 100 millions de plus en 2013 pour le seul canton de Vaud, +26% à Genève de 2009 à 2012 selon les déclarations de la conseillère d’Etat Isabel Rochat. A l’échelon national, la protection sociale (toutes prestations confondues) est passée de 17% du produit intérieur brut en 1990 à 25% aujourd’hui. En préparant la conférence de presse d’Alain Berset, Ludwig Gärtner, vice-directeur de l’Office fédéral des assurances sociales, a été lui-même «surpris du nombre de mesures déjà existantes». Celles concernant la réinsertion sont résumées dans un document distribué lundi dernier: elles représentent un total de 240 millions de francs pour la seule Confédération.
Même si chaque cas de pauvreté cache une souffrance humaine qu’aucun chiffre ne résume, il n’en est pas moins temps que les responsables du social se parlent davantage et réfléchissent – aussi – en termes d’efficacité. Le bilan dressé par le département d’Alain Berset le dit en termes clairs: «Les nombreux acteurs s’engagent à des niveaux différents, dans de multiples domaines politiques et avec leur optique propre, sans guère se consulter ni coordonner leurs efforts. » Plus loin: «Il faut améliorer l’efficience des mesures existantes. » Plus loin encore: «On ignore pour l’instant quels sont les effets des mesures de prévention et de lutte contre lapauvreté. » Un comble!
Trop d’intervenants
Les organisations d’entraide proches du terrain sont elles-mêmes assez critiques. «On ne voit rien de cet argent, dit Nelly Schenker, d’ATD Quart Monde. Je ne comprends pas ce système qui ne donne pas vraiment leur chance aux plus démunis. » Le même mélange de méfiance et de découragement se lit dans les témoignages présentés lundi dernier. «Trois services concurrents s’occupent de réintégration, je demande depuis des années que cesse ce gaspillage, dit Walter Schmid, mais il n’y a pas de volonté claire jusqu’ici. Par ailleurs, nombre de budgets sociaux ne sont pas affectés à ceux qui en ont le plus besoin. »
Par ses centres de conseil et d’entraide, Caritas Genève est en contact avec la face cachée de la pauvreté. Selon son directeur, Dominique Froidevaux, un tiers des ayants droit aux prestations sociales dans les villes, la moitié à la campagne, ne les réclament pas. Selon lui, le système «est fragilisé par les révisions des lois sur le chômage ou l’AI qui font basculer nombre de personnes dans le dernier filet de sécurité que représente l’aide sociale. D’autres personnes en difficulté risquent d’avoir besoin d’aide pour atteindre le minimum vital. Il importe d’agir en amont de la précarité pour éviter cela. »
Pour Carlo Knöpfel, un des meilleurs spécialistes de l’aide sociale qui a longtemps travaillé pour Caritas, il y a tout de même un élément positif à tirer de la conférence de presse d’Alain Berset: «La Confédération a envoyé un signal politique en reconnaissant que ce problème la concerne directement. Et la priorité choisie est la bonne: il faut agir auprès des jeunes pour que les enfants de lapauvreté puissent en sortir. »x
EN CHIFFRES
• 600 000 Suisses pauvres Selon la définition la plus courante. S’y ajoutent 400 000 personnes «exposées au risque de pauvreté».
• 2250 Francs Seuil de pauvreté pour une personne seule (moyenne fixée selon les normes de la Conférence suisse des institutions d’action sociale).
• 3,8 milliards de francs Le montant consacré en 2009 à la lutte contre l’exclusion sociale
• 7,6 Pour-cent Le taux de pauvreté en 2010 selon la définition la plus courante. Il était de 9% en 2008
A lire aussi, la Statistique de l’aide sociale 2011 et Comptes globaux de la protection sociale.