Il pleut, il pleut des seilles sur la côte amalfitaine, le ciel hésite entre le gris et le noir. Le vent, lui, n’hésite pas: il fonce droit sur la côte en roulant de grandes bourrasques primesautières. Le village de Ravello, haut perché sur les rochers, est une cible idéale. J’étais monté à pied depuis Minori (350 mètres de dénivelé, des marches de géant), vêtu de ma seule chemise en me disant que ce ne sont pas quelques gouttes qui dérangent le randonneur, tralala. Quand les gouttes sont devenues des trombes, je me suis réfugié dans un bar, ai commandé deux cafés doubles, puis dans un magasin de souvenirs dont le vendeur m’a déniché dans sa réserve un parapluie à 7 euros 50 et, du coup, en a suspendu trois autres à sa devanture. Le mien s’est retourné deux fois sous les rafales pendant la descente, il n’est déjà plus qu’une pauvre petite chose déglinguée.
« Il est bien plus dur de repartir de Ravello que d’y arriver. Vous ne pouvez pas savoir le nombre d’étrangers qui n’ont pu s’arracher au sortilège de ces lieux », dit Netta Bottone, propriétaire de la trattoria Cumpa Cosimo citée par Géo. Posé à côté d’un ciel bleu azur dont se détache une statue de la villa Cimbrone tandis qu’un trois-mâts paresse en arrière-plan, l’argument ne manque pas de conviction. Boccace, Wagner, Virginia Woolf et Truman Capote, entre autres, sont montés ici et tombés raides amoureux de Ravello. Il n’avaient pas dû venir un 31 octobre sous un ciel de fin du monde.
C’est dans l’enceinte de la villa Ruffolo que Wagner a trouvé en 1880 l’inspiration pour le jardin magique de Klingsor, le deuxième acte de son opéra Parsifal. Moi j’y ai trouvé deux Japonaises en ciré qui déballaient leur nécessaire à dessin entre des colonnes rongées par le temps. Je leur ai demandé si je pouvais les photographier, je n’ai pas compris si c’était oui ou non. Dans le doute, j’ai repris mon parapluie (pas encore déglingué) et suis allé patauger dans le jardin de Klingsor, prendre quelques images en essuyant le filtre de l’objectif à chaque fois. Vous avez déjà essayé en tenant un parapluie de l’autre main? Je considère que dans ces conditions, l’image ci-dessus me dédommage de ma peine.
Quand je ne m’y trouve pas, il fait généralement beau au sud de Naples, ce qui permet à une fondation d’organiser des concerts estivaux dans les jardins de la villa Ruffolo La vaste demeure date du XIIIè siècle, elle a appartenu à la famille du même nom, puis à d’autres, est tombée dans l’oubli et en ruines, a été rachetée au XIXè siècle par un Ecossais, Francis Neville, un de ces insulaires qui faisaient leur « Grand Tour » pour soigner leur spleen endémique. C’est ainsi que l’endroit est devenu un rendez-vous des artistes et autres-z-esthètes.
Les concerts, donc. Posés sur une estrade en prolongement des jardins où prennent place les spectateurs, les musiciens ont l’air suspendus dans le vide, prêts à s’abîmer les flots tumultueux 350 mètres en contrebas après le troisième rappel. En attendant, on voit les Monts Lattari et la lune derrière eux.
Enfin quand je dis « on », je parle des archives en noir et blanc des concerts filmés entre 1920 et 1970. Je les ai à peu près tous regardés sur fond de musique wagnérienne dans un donjon glacé en attendant que le gros de l’orage passe. C’est marrant, ce condensé d’histoire récente. Il y a les messieurs raides de l’époque mussolinienne, à qui l’orchestre servait un « Giovinezza » très ran-tan-plan - honneur au Duce - avant de passer aux choses sérieuses. Il y a les messieurs aux lunettes noires des années 60, qui ont l’air de mafieux mais ne sont peut-être que d’honnêtes bourgeois mélomanes. Il y a les dames à chapeaux, celles qui lisent les partitions et regardent le photographe d’un air de reproche, et il y a quelques beautés canailles qui croisent les jambes comme Monica Vitti et, j’en mettrais ma main au feu, trompaient leur mari.
Arrivent les années 70, les images se colorent, les costumes se relâchent, les barrières entourant les musiciens sont rehaussées, se hérissent de projecteurs, se garnissent de banderoles à sponsors, les plumes Mont-Blanc, la chaîne Sky TV. Bienvenue dans le monde moderne. Merde il pleut toujours. Quelques touristes aux pélerines froissantes s’entre-photographient entre les colonettes du cloître mauresque. Hardi, parapluie, la colère des dieux nous attend!