C’est un des photographes suisses les plus originaux de sa génération. Alors que beaucoup de reporters se concentrent sur la misère, au risque de ne plus renouveler leur regard, Christian Lutz a choisi de mettre en images le pouvoir. C’est-à-dire en première ligne le pouvoir économique et politique. “Protokoll” (Lars Mueller Publishers, 2007) s’intéresse aux coulisses du second, “Tropical Gift” (Lars Mueller Publishers, 2010) plonge dans la vie des expatriés de luxe qui gèrent - pillent, diraient les organisations tiers-mondistes - les richesses énergétiques du Nigeria.
“Mes photos ne dénoncent pas, elles interrogent”, disait-il en 2009 à l’Illustré, un des premiers magazines à l’avoir découvert et primé. Avant lui, le photographe bernois Michael von Graffenried avait déjà mis en scène le pouvoir politique suisse. C’était il y a une trentaine d’années, à une époque où il existait entre les politiciens et les médias une espèce de complicité tranquille. Les images de von Graffenried étaient décalées par rapport au flux des photos officielles, souvent drôles et en cela novatrices. Mais cela restait une sorte de clin d’oeil. Dans le travail de Lutz, on sent que le pouvoir s’est éloigné, en même temps qu’il soigne davantage sa mise en scène. Il se contrôle davantage. Mais pour qui sait voir, il y a toujours une petite fissure, un éclair de vérité. Quelque part, Christian Lutz est un héritier de Cartier-Bresson et de ses “instants décisifs”. Les siens exhalent souvent une solitude glacée qui perce sous les convenances. Son approche fait aussi penser à celle de Raymond Depardon quand il suivait les campagnes présidentielles.
Bref, de la belle ouvrage, que le Club 44 de L aChaux-de-Fonds a justement récmpensée pour sa première Nuit de la photo.