Pius Knüsel, directeur de Pro Helvetia, quittera en septembre le poste qu’il a occupé pendant dix ans, pour “se consacrer à un nouveau défi professionnel en dehors de l’encouragement de la culture”, selon le communiqué officiel. Celui précise que cette démission “n’est aucunement liée à l’ouvrage «Der Kulturinfarkt», dont la publication en mars a suscité des réactions controversées”. Réactions parmi lesquelles figurait… celle de la fondation Pro Helvetia elle-même, qui avait jugé nécessaire de prendre ses distances avec son directeur sur les thèses avancées dans un livre collectif publié en Allemagne. Nota bene: à aucun moment la fondation ne précisait en quoi ses vues divergeaient de celles de Pius Knüsel.
Ce dernier avait publié dans Le Temps du 30 mars un texte pour préciser sa position. En voici quelques passages:
“Dans les années 1970, la politique culturelle prenait en compte l’ensemble de la société. Elle voulait ainsi promouvoir une offre variée et accessible à tous. Chacun devait pouvoir participer et se développer en tant que citoyen. L’émancipation était alors le concept clé.”
“A posteriori, voici ce que l’on peut dire: l’offre est là. (…) C’est au niveau de la participation que cela cloche. L’offre culturelle subventionnée concerne plus ou moins 10% de la population, celle qui fréquente les théâtres, les musées et les salles de concerts classiques. C’est ce que démontrent les statistiques en France, en Allemagne et en Suisse.”
“Cela cloche aussi au niveau de l’économie culturelle. L’art est le contraire absolu du commerce. (…) La conséquence de ce schisme entre le monde de l’art et le marché est que toute l’aide se concentre sur les institutions artistiques qui mettent des zones protégées à disposition. Cette pratique a sans doute permis de nombreuses découvertes artistiques; de nombreux talents ont pu s’épanouir, qui n’auraient jamais vu le jour dans un contexte commercial. Mais dans le domaine classique, cette pratique s’est également traduite par une starification alimentée par l’argent des impôts qui a à son tour empêché l’innovation en matière de programmes. En revanche, la politique a négligé de développer des concepts de promotion de l’économie culturelle. (…) Ce que consomment les 90% de la population restants vient principalement de l’étranger.”
“La Suisse est une terre d’immigration. Pourtant les cultures immigrées ne sont absolument pas représentées dans notre système culturel. Mis à part dans les centres de quartier, elle est inexistante. Cela ne parle pas en faveur d’un monde culturel tourné vers l’avenir, tolérant et diversifié.”
Ces constats amenaient les auteurs de “Kulturinfarkt”, dont Knüsel, à proposer - ô sacrilège - que l’on coupe la moitié des budgets culturels existants. Non pas pour le plaisir de sabrer dans des productions parfois élitaires et souvent contestataires, mais pour développer “un engagement fort de l’Etat dans des domaines proches de l’objectif originel qui était de s’adresser à tous. Il doit, premièrement, se déployer dans la culture minoritaire actuellement marginalisée. Deuxièmement, dans une économie créative forte et en faveur d’un esprit entrepreneurial dans la culture qui se finance elle-même à long terme, en apportant une réelle valeur ajoutée. Toute la chaîne de la création de valeur qui amène l’œuvre artistique jusque chez moi à la maison en fait partie. Et là, les médias numériques ouvrent de nouvelles opportunités. Troisièmement, pour des études artistiques proches de la réalité et du public, et dont les spin-off seraient les ferments de l’industrie culturelle. Quatrièmement, pour une formation multiculturelle de la jeunesse, qui amènerait sous les feux de la rampe la culture immigrée en particulier.”
On peut trouver naïve cette volonté de promouvoir par tous les moyens une ”culture pour tous”. Les Etats qui sont allés au bout de cette logique étaient généralement totalitaires. Les autres tolèrent un gaspillage plus ou moins grand des deniers publics dans ce domaine. Quoi qu’il en soit, le rôle d’un directeur de Pro Helvetia est de le limiter, d’oser se rendre impopulaire en supprimant certaines situations de rente pour réorienter le soutien vers des créateurs plus prometteurs — il a mille fois raison sur les minorités - dont l’énergie personnelle assure un effet multiplicateur plus élevé de la dépense publique. Intégrer n’est-il pas un objectif prioritaire de la culture, ainsi que l’adapter aux moyens électroniques de diffusion? Voilà ce que cherchait Pius Knüsel. Son propos n’était pas simplement de réduire les budgets - ainsi que le lui ont schématiquement reproché ses critiques - mais de les réorienter pour revenir à l’objectif initial. Une application du principe de Schumpeter, la destruction créatrice, en somme. C’est probablement cela qui était insupportable aux yeux des milieux subventionnés, qui auraient pourtant dû applaudir l’idée de soutenir aussi les défavorisés du système.
Malgré l’engagement de Pro Helvetia “d’entamer avec tous les milieux intéressés un échange ouvert sur la politique d’encouragement de la Fondation”, la polémique s’est vite ensablée, comme c’est généralement le cas en Suisse. Derrière le rideau retombé, les subventions continuent de tinter.