Le carbet est un abri en bois, ouvert à tous vents, que l’on trouve couramment en Guyane comme dans la majorité des cultures amérindiennes. Parfois, il s’agit d’une simple toile cirée tendue sur quelques piquets pour accrocher son hamac à l’abri de la pluie. Les constructions plus sophistiquées sont surélevées pour protéger contre l’eau et les animaux. Un carbet traditionnel avec son toit en feuilles de palme tressées, son plancher libéré de tout meuble ou accessoire inutile, offre le même dépouillement qu’un dojo japonais, propre à la concentration.
C’est dans un tel cadre qu’il nous a été donné d’assister à une étonnante rencontre: celle d’Agamemnon, Achille et Ulysse avec des Indiens Saramaka. Plus prosaïquement, nous avons assisté à un après-midi de formation de l’école de théâtre créée à Saint-Laurent du Maroni par Serge Abatucci, qui dirige aussi avec Ewlyne Guillaume la compagnie KS & Co et organise le festival Les Tréteaux du Maroni.
Il faut de l’obstination pour mener un tel projet dans une région où la jeunesse désorientée cède plus souvent qu’à son tour à la facilité, vivotant d’assistance et de système D, peu encline à s’investir dans des activités durables. En témoignent les nombreux “programmes de réinsertion” dont regorgent les documents officiels et la presse locale. A se demander si on a commencé par inciter les jeunes à s’insérer tout court dans des activités utiles à la collectivité: maçons ou charpentiers (il y a du travail, vu l’état de vétusté des maisons), agriculteurs, commerçants… Nous avons vu en passant plusieurs écoles professionnelles ou techniques de taille importante, certaines de construction récente. Les Guyanais “ne veulent pas bosser”, assurent les Français de métropole désabusés qui vivent sur place depuis longtemps. Je n’en sais rien. Le fait est que la très grande majorité des magasins de Guyane sont tenus par des Asiatiques (“aller au Chinois” est devenu synonyme de faire ses courses de voisinage), qu’une grande partie des fruits et légumes sont cultivés par d’ex-boat people laotiens Hmong - amenés nuitamment par camions, parce que personne n’en voulait, dans le village perdu de Cacao à la fin des années 70 - et que les petits boulots sont souvent exécutés par des immigrants brésiliens, légaux ou non.
Cette digression permet de mieux comprendre le sens de la remarque d’Ewlyne Guillaume quand nous l’avons croisée au marché de Saint-Laurent du Maroni: “Vous nous rendriez service en assistant à un après-midi de formation. Il y a un peu de flottement dans le groupe en ce moment, et la présence de personnes extérieures le motivera.” C’est ainsi qu’avec Serge et Ewlyne, nous nous sommes retrouvés assis dans le carbet, en compagnie d’une douzaine de jeunes en formation (pour trois ans) et d’un professeur invité, Gianpaolo, italien d’origine vivant à Paris.
Gianpaolo n’a pas choisi la facilité en décidant de faire travailler à ses élèves le texte de “L’Iliade”. Il ne s’agit pas ici d’apprendre par coeur de longues tirades, mais d’abord de saisir dans cette épopée quels peuvent être les mythes fondateurs communs entre la Grèce antique et une culture traditionnelle d’Amérique du Sud. Pour cela, l’histoire est racontée aux apprentis-acteurs, qui viennent d’une culture essentiellement orale. Ensuite - c’est l’étape où nous trouvons - ils sont invités à se pénétrer d’un personnage, à l’incarner en résumant devant l’auditoire les péripéties qu’il traverse et comment il les vit.
Dans quelle langue? C’est un des aspects les plus surprenants de l’expérience. La plupart de ces futurs comédiens parlent le Saramaka, éventuellement le créole (ou le “taki taki”, sorte de langue commune forgée aves les immigrants du Surinam voisin), très peu le français.Un traducteur est donc nécessaire pour certaines explications de Gianpaolo qui, lui, ne parle que le français. Mais il y aussi le langage corporel, les expressions. Au final, ça fonctionne - plutôt bien, en fait.
La ruse tactique d’Ewlyne a produit son effet. Les apprentis-acteurs ont senti la pression, un soupçon de trac mobilise leur concentration, les volontaires se bousculent pour raconter l’Iliade à travers leur personnage (galerie d’images ici). Ils ont également dû travailler un découpage de leur récit, un ou deux thèmes dominants et la forme qu’ils désirent lui donner. La différence est frappante entre une jeune femme européenne, qui interprète son rôle en actrice “classique”, le regard au loin, tandis que ses camarades locaux optent pour le conte, les yeux plantés dans ceux de leurs interlocuteurs. Les plus doués manifestent une énergie et une conviction qui forcent les applaudissements du “public”, avant la revue critique de Gianpaolo, qui identifie chez chacun les éléments positifs et ceux à travailler.
Ce n’est qu’un début. Pour l’instant, les futurs comédiens racontent leur personnage à la troisième personne. Ils doivent encore y entrer, passer du “il” au “je”, affiner leur thème, passer de l’explicite à l’allusif. Tous n’y arriveront pas, les différences sont déjà perceptibles entre ceux qui affichent une forte présence scénique et ceux qui restent “en dedans”. Tous ont en revanche montré cet après-midi la même attention, le même désir de bien faire. Serge Abatucci tient à cette exigence, qui seule permettra d’arriver au but, car au-delà de la sympathie passagère que peut inspirer une troupe d’Outre-mer, seuls le travail et le talent feront qu’elle existe vraiment à long terme.