Bagne

Posted: 6 mai 2012 in Non classé

Entre Kourou et Cayenne, nous avons pris en stop Laurent Perrin, dessinateur de la BD « Aux îles, point de salut ». A partir du témoignage de le fille d’un gardien, aujourd’hui âgée et vivant en métropole, lui et Stéphane Blanco ont reconstitué un bout d’histoire du bagne. Un deuxième tome étant prévu, ils sont venus humer les lieux.

Une navette et deux catamarans relient en une heure Kourou aux îles du Salut. Elle s’appelaient autrefois îles du Diable, mais un intendant français doté du sens de l’humour noir (celui qui organisa la désastreuse exépédition de Kourou en 1763) les a rebaptisées. Il y en a trois, dont deux se visitent: l’île Royale, la principale, accueillait le directeur du bagne, les gardiens et les détenus exécutant une peine moyenne. L’île Saint-Joseph, où l’on se rend en Zodiac, recevait les récalcitrants. L’île du Diable, qui ne se visite pas, était réservée aux détenus politiques, dont le capitaine Dreyfus qui y passa quatre ans – dont deux derrière des murs l’empêchant de voir la mer, surveillé par vingt gardiens – avant d’être libéré, puis réhabilité.

Des trois, l’île Saint-Joseph est,ou plutôt était la plus spectaculaire, parce que les racines et les branches y ont peu à peu écartelé les barreaux et les murs de pierre. Belle revanche de la nature libre sur l’incarcération humaine. Elle a si bien travaillé que les ruines menacent de s’effondrer, et l’accès en est aujourd’hui interdit. Ne reste plus qu’à faire le tour de l’île en une demie-heure sur le chemin de ronde, avec un regard sur la «piscine des bagnards», petite crique protégée par une barre de rochers qui faisait office de salle de bains pour les prisonniers, et un détour par le cimetière des gardiens, où les tombes de très petite taille sont nombreuses. Les enfants étaient fauchés par diverses maladies. Les détenus trépassés, eux, finissaient directement dans la mer. Parmi les rares inscriptions encore lisibles figure celle d’ un aumônier. Celui qui était chargé d’apporter l’ultime consolation aux mourants n’a lui-même pas dépassé l’âge de 29 ans.

L’île Royale m’a déçu. Le sommet – et une partie des anciens bâtiments pénitentiaires – en est occupé par une auberge-hôtel. Terrasse avec vue sur la mer, chambres aux portes marquées de chiffres grossièrement dessinés, sans doute pour que les hôtes éprouvent le frisson éphémère de passer une nuit au bagne. C’est d’un goût… moyen.

Les autres bâtiments sont délabrés, ou partiellement occupés par d’autres fonctions (dont le centre spatial de Kourou, qui possède les lieux). L’ensemble distrait plus qu’il n’évoque, et le regard se reporte bientôt sur les nombreux agoutis, ici à moitié domestiqués, qui grignotent assis sur leur cul, comme des écureuils, et se déplacent comme de gros rats dotés d’un popotin surdimensionné.

Le choc du bagne, c’est à Saint-Laurent du Maroni que je l’ai éprouvé. Cette ville portuaire à l’extrêmité Ouest de la Guyane était le grand centre de tri pour les dizaines de milliers de bagnards qui y ont été déportés en un siècle (1840-1940, grosso modo). La ville entière, dont le Camp de la Transportation était le centre névralgique, a été construite autour de cette fonction. Son centre en a gardé le plan, les bâtiments.

On retrouve ici la symétrie implacable, la maniaquerie administrative des camps de concentration allemands. Chaque pièce, chaque partie du camp avait une fonction bien précise, dans une gradation des châtiments inspirée peut-être des cercles décrits par Dante dans son Enfer. Même la façon de placer le fer au pied du détenu pouvait signifier plus ou moins d’inconfort, de blessures, de sadisme.

Le cynisme qui présidait au fonctionnement du bagne est résumé dans une pièce peinte en rose, qui faisait fonction de sas. Elle était percé de deux portes grillagées, surmontées de l’inscription «relégués» pour la première, «libérés» pour la seconde.

Les relégués étaient envoyés dans de petites cellules de cinq mètres carrés environ, aérées par un soupirail à trois mètres de hauteur. Leur sort, au moins était clair. Pour les libérés en revanche, les problèmes ne faisaient que commencer: leur maigre pécule fondait rapidement, et ils n’avaient pas de moyens de vivre honnêtement, puisque toutes les travaux – forestiers, domestiques, etc. - étaient effectués par leur ex-compagnons de bagne. Après quelque temps, c’était donc retour à la case départ, aggravé de récidive.

Les fortes têtes avaient droit à leur quartier spécial. C’est dans une de ces cellules qu’on trouve le nom «Papillon» gravé dans le sol. Je ne sais si l’inscription est authentique. Elle m’a moins touché que le dessin anonyme, élégant et à demi effacé et ano d’une goëlette dans une cellule voisine.

A l’extrêmité de la cour se dressait parfois, punition ultime, la guillotine. Avec des gestes très convaincants, le guide imite le bourreau dont les deux mains tenaient devant lui la tête tranchée du condamné pendant qu’il prononçait la formule rituelle «justice est faite».

Face au Camp de la Transportation, on peut voir les vestiges de la jetée où étaient débarqués les bagnards de Guyane, la maison du directeur, celles des gardiens, le palais de justice, la gare, l’église, toute une ville qu’on devine proprette et bien organisée.

«Le bagne a façonné l’inconscient collectif de la Guyane, il continue de le faire, y compris dans la population locale dont toute la vie a été organisée pendant des décennies en fonction de la prison», dit Serge Abatucci, qui organisait il y a quinze jours un festival de théâtre dans la partie du Camp de la Transportation réservée jadis aux peines plus légères. Avec les moyens du bord, il a réaménagé un des bâtiments en salle de théâtre. Dans un autre, quelques toiles colorées au plafond, un bar sommaire et quelques tables créent un espace accueillant pour les artistes. Entre deux de ces ex-hangars à détenus allongés, l’artiste catalan Gargot de Joc a posé ses installations-jouets, créés à partir de ferrailles récupérées, qui font la joie des enfants et de leurs parents.

L’art peut-il exorciser la douleur? En tout cas, la cohabitation entre la partie ouverte et culturelle du Camp de la Transportation et sa partie fermée, conçue comme lieu de mémoire, m’a paru plus convaincante que le bric-à-brac muséo-touristico-spatial des îles du Salut.

Pourtant, Serge Abatucci affronte constamment l’administration tâtillone, en particulier celle des monuments historiques. Comme si certains voulaient empêcher que ce lieu respire – tout en respectant le passé. Attitude étrange, quand on voit l’état d’abandon des vestiges aux îles du Salut, contrastant avec la partie hôtelière rénovée. Il semblerait que des petits chefs décident en métropole, tandis que la lointaine province guyanaise reçoit les subventions et exécute. Sur ce point, les rapports de force n’ont pas beaucoup changé.

Commentaires
  1. Christophe Mercier dit :

    Je me suis régalé tous ces derniers jours de la chronique guyanaise, si bien écrite, si profonde, du docu comme on les aime, MERCI !

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