Saison des pluies

Posted: 4 mai 2012 in Non classé

Les secousses saccadées de la poutre indiquent que les voisins n’ont pas encore trouvé la bonne position dans le hamac humide. Pour stabiliser le roulis et étirer la colonne, le mieux est de se placer en biais, m’a-t-on appris au Brésil. Mais contre le petit vent coulis que lèvent les cataractes de pluie filtrées par la forêt, il n’y a pas grand chose à faire. Malgré la couverture où l’on se pelotonne, il faut se rendre à l’évidence : purée, il fait froid, sous les tropiques !

Essayer de dormir, donc. Se concentrer alternativement sur le bruit de la cascade, puis celui de l’eau dégouttant sur la toile. Repenser à l’oeil rouge aperçu ce soir – peut-être celui d’un caïman , réfléchissant sur l’autre rive la lumière de la lampe de poche. Arrive le sommeil, enfin, rempli de rêves fugaces, colorés et aériens.

Et puis envie de faire pipi, se guider à la lampe frontale, en tongs sur le chemin gluant. Guetter la lueur gris sale du matin, moite comme la chemisette puante de sueur qu’il faudra bien remettre, celle de rechange étant gorgée d’eau depuis la balade de la veille au soir. La pluie s’est levée avant nous. Quelques bûchettes crépitent miraculeusement sous l’abri de plastique, l’eau chauffe dans une casserole bosselée, promesse de paradis : un café soluble matinal.

Car il est temps de se remettre en route. Fourrer dans le sac à dos – dernier cri de technologie - ces chiffes mouillées que l’on avait soigneusement rangées dans de petites housses « spécial trekking ». Les Occidentaux ont le génie du rangement, la forêt amazonienne celui de réduire à néant leurs efforts.

Devant nous, Nathan avance pieds nus, machette à la main, avec le même T-shirt fuchsia qu’hier – même pas sale en apparence, comment fait-il ? Après quelques centaines de mètres, les souliers font un bruit de succion dans le café au lait des marécages, du sable gratte sous la plante des pieds, on se retient d’abord un peu, puis on s’y abandonne comme un gamin dans les flaques. C’est fou, le prestige d’un guide : qu’il nous assure que telle rivière à caïmans, tel chemin à nids de mygales est sans danger, et on se lance gaiement dans un endroit où, seul, on n’aurait posé un pied. Le principal danger vient, en fait, des végétaux, comme de ce palmier à piquants auquel il vaut mieux ne pas se raccrocher quand on glisse sur une racine ou une plaque de boue.

Le plus embêtant, ce sont les cours d’eau à traverser. Les « ponts » - troncs glissants, roulant sur eux-mêmes ou immergés, paraissent conçus tout exprès dans le but de vous faire plonger tête la première dans la vase. Mais la fierté fait des miracles d’équilibre. On passe, on finit toujours par passer.

Un oiseau ricanant salue l’exploit loin au-dessus de nos têtes. Paradoxe de cette forêt guyanaise: d’un côté, elle enveloppe, absorbe, foisonne dans une successions d’états physiques où le solide ne se distingue plus vraiment du liquide, le liquide du gazeux ; de l’autre, elle – ou plutôt ses habitants - se dérobent aux regards novices. Sans notre guide, j’aurais enjambé sans le voir ce crapaud-feuille dont la forme imite, justement, une feuille morte sur une souche. J’aurais peut-être écrasé sans faire exprès la mini-tortue, ou heurté sans le savoir le nid de mygales (dont aucune n’a daigné répondre à nos appels polis). J’aurais confondu – je confonds toujours, d’ailleurs - l’épaisse liane renfermant une précieuse eau potable et celle dont la sève assure une mort rapide. Regarder où l’on met les pieds est déjà une tâche assez absorbante ! Alors, lever le nez vers les cîmes d’où nous surveillent, peut-être, quelques paresseux accrochés aux branches de l’arbre-canon, c’est une autre affaire.

«Oppressante», la jungle ? Celle que nous avons parcourue pendant deux jours près du saut Athanase ne l’est pas tant que ça. Ce qui manque le plus au Suisse que je suis, ce sont quelques clairières, des points de vue, des dégagements. Ici, on peut marcher vingt jours, monter et descendre des collines très pentues sans jamais sortir de cette cathédrale vert sombre. Il paraît qu’un inspecteur des écoles jurassien, Denis Juillerat si j’ai bien retenu son nom, le fait sur des chemins non balisés, sur plus de cent kilomètres, avec un GPS pour seul repère. Chapeau, et meilleures salutations s’il lit ces lignes.

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