Histoires de gendarmes et d’orpailleurs

Posted: 4 mai 2012 in Non classé

Dans les récits de Gérard, il y a à boire et à manger, et comme les verres se remplissent au fur et à mesure qu’il les enchaîne…

Les voici, en têtes de chapitre, car chacun donne lieu à des développements qui rempliraient un livre.

Il y a une trentaine d’années, Gérard a relancé la riziculture autour de Mana avant de revendre à causes des milliards de moustiques. Puis il a géré la plus grosse entreprise de transports spécialisés de Guyane pendant la construction du centre spatial de Kourou, avant d’y perdre cinq millions d’euros dans une escroquerie. Il a alors racheté, pour deux kilos d’or, une barge à un prospecteur ruiné par ses employés brésiliens malhonnêtes et récolté 18 kilos de paillettes et pépites en trois mois dans l’Appouagre, à une époque où l’or valait douze fois moins qu’aujourd’hui. Il a investi cet argent dans le gîte où il nous reçoit au bord du fleuve.

Tout allait bien, jusqu’au milieu des années 90 environ. Jusqu’au moment où les clandestins et les orpailleurs illégaux lui pourri la vie. Certains soirs, ça défourraillait entre pirogues rivales devant chez lui. Une nuit, une de ces pirogues a échoué sur sa berge avec cinq cadavres au fond. Les gendarmes prévenus ont mis trois jours à venir. Une autre nuit, il a abattu d’un coup de fusil un brigand qui étranglait un de ses aides dans sa case. Sur la route entre Regina et Cayenne, avant que la police y installe un barrage, il est passé avec son 4×4 sur les jambes de deux gars étendus au milieu de la route : ils obligeaient ainsi les véhicules à s’arrêter et permettaient à leurs complices pillards de s’en emparer.

Avec la hausse du prix de l’or, un village de dix-huit mille orpailleurs clandestins – avec discos et bordels – s’est établi en amont sur le fleuve. Après s’être fait voler cinq pirogues et devant l’absence totale de réaction des autorités, Gérard a écrit cinquante-deux lettres tous azimuts, dont une à Nicolas Sarkozy. L’alors ministre de l’intérieur lui a répondu en ajoutant à la main les trois numéros de téléphone où il pouvait être joint 24 heures sur 24, et promis une opération coup de poing. Elle a viré au grand guignol. Gérard a appelé Sarko. Des têtes ont sauté, une vraie opération commando a été menée sur l’Appouagre. Depuis, ça va mieux, il y a des contrôles, mais un autre village illégal s’est construit ailleurs, et les tour opérateurs rechignent toujours à envoyer des groupes dans la région.

Que retenir de ce que raconte Gérard? J’ai oublié de lui demandé s’il avait conservé la lettre de Sarkozy en souvenir. Enlevons deux pour cent pour chaque année vécue en Guyane. Reste encore 40% de vérité, et quelques bouts de confirmation. Avec nous, il y avait la famille de Daniel, un militaire français dont l’unité, forte de 200 hommes, a précisément pour mission de traquer et expulser les orpailleurs illégaux. « Nous menons des opérations tous les jours, m’a-t-il dit tandis que nous nagions dans la rivière. Nous saisissons du matériel, détruisons des installations, reconduisons des gens à la frontière. » A la façon dont il en parlait, on devinait que cette noria est aussi dissuasive que l’action des cantons-frontière suisses face à la petite criminalité importée. « Au fond, ce sont des miséreux, poursuit Daniel, des gens que l’on recrute dans les favelas et qui travaillent dans des conditions proches de l’esclavage. »

« Au Brésil, ils ont trouvé une technique plus efficace, affirme Nathan, le guide de Gérard. Ils larguent sur les camps d’orpaillage des papillons leur enjoignant de déguerpir. Après deux avertissements, ils tirent sur la rivière depuis les hélicos. » C’est peut-être pour cela qu’autant de Brésiliens tentent leur chance en Guyane.

Gérard n’aime pas les Brésiliens, et pourtant sa compagne la plus fidèle – après sa femme, qui travaille à Cayenne – est Maria (photo), une imposante Brésilienne qui ne se gêne pas pour lui rabattre le caquet quand il le faut. Mais même les vieux couples finissent parfois par se séparer. « Notre relation, c’est une histoire de marées hautes et basses », dit Maria. Apparemment, la marée est basse. Elle n’a pas renouvelé son contrat, qui échoit en octobre, après vingt ans de travail commun, de séparations, de retrouvailles. « Avec ce qu’elle a gagné ici, elle est riche, possède une maison et des magasins au Brésil », affirme Gérard. Maria confirme, pour la maison. Mais elle ne sait pas si elle se réhabituera au Brésil, où elle n’a plus vécu depuis longtemps. Elle ira d’abord chez une amie en Europe.

Nous disons au revoir à Maria, Gérard et Nathan embarquent avec nous sur la pirogue. Après une demie-heure, le moteur ralentit, et Nathan récupère au milieu de l’Appouagre un bidon d’une cinquantaine de litres presque plein de gasoil. Puis c’est un autre bidon, bleu, que nous dénichons sur la rive, plein lui aussi. Il y a deux jours, les gendarmes ont effectué un contrôle fluvial, les clandestins ont lâché du leste pour prendre la poudre d’escampette. Sur la route qui rentre à Cayenne, le barrage de gendarmerie nous recommande d’être prudents, plus à cause des averses torrentielles que des clandestins. Mais juste à côté du barrage s’étale un cimetière de voitures, souvent incendiées: butin des voleurs, ou de la police, on ne sait pas très bien.

Gérard a 66 ans, c’est un des plus anciens de la Guyane, ce qui n’est pas un mince mérite dans ce coin de pays où les bonnes volontés s’usent vite. Passez le voir, à une heure et demie en pirogue de Regina, si vous en avez l’occasion. Combien de temps sera-t-il là encore pour raconter ses histoires de gendarmes et d’orpailleurs ?

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