En 1776, Pierre-Victor Malouet, nommé ordonnateur de Guyane, écrivait ceci: “Il suffit d’être effronté ou avide pour présenter un projet, tandis qu’il faut de l’honneur, du courage et du talent pour une grande entreprise.” Celle qu’il avait en tête était dirigée par un Suisse, Jean Samuel Guisan. Cet ingénieur vaudois né à Avenches (portrait ci-contre) venait de marcher un mois, eau jusqu’à la ceinture, dormant sur des planches humides, avec des biscuits et de l’eau de vie pour seuls aliments, afin d’arpenter des zones marécageuses qu’il se proposait d’assécher pour les mettre en culture.
Une biographie fut consacrée à Guisan en 1844 sur la base de ses propres mémoires dont le matériau de base (ses carnets de notes) avait disparu dans un naufrage. Il sombra ensuite dans l’oubli, jusqu’à des recherches récentes, dont a été tiré entre autres un livre qui vient de paraître, “Guisan, le Vaudois des terres noyées”, coédité par Ibis rouge et les Editions d’en Bas. “Le plus grand bien que j’ai fait à la Guyane est de lui avoir donné Guisan”, écrivait encore Pierre-Victor Malouet.
La différence qu’il fait entre “projets” et “grandes entreprises” me paraît consubstantielle à ce bout de pays. Combien de projets sont-ils nés et morts ici? Sur la route revenant de Saint-Laurent du Maroni à Cayenne, nous avons voulu suivre les conseils d’un guide récent paru sur la Guyane. La savonnerie artisanale près de Sinnamary? Elle a pratiquement cessé de produire. “Le monsieur est vieux”, dit une jeune femme en sabots “Croc” orange qui sort d’une cabane en bois où son compagnon nous observe depuis le pas de porte. Le couple se lance dans un projet maraîcher. Un nouveau gîte sympa “dont l’adresse circule vite”, selon le guide? Il est déjà fermé, nous dit derrière la barrière un homme au visage fatigué, “nous sommes devenus une famille d’accueil pour trois enfants, et cela donne assez de travail”.
Des orpailleurs, officiels ou clandestins, se sont installés en beaucoup d’endroits. Nous devions en rencontrer un près de Saint-Laurent, mais il n’a pas donné suite à nos messages.
Il a bien sûr Kourou, le grand projet contemporain de la France et de l’Europe spatiale. La base et ses emplois dérivés “pèsent” près d’un cinquième de l’économie nationale, ai-je lu quelque part. Combien d’emplois durables vraiment utiles à la population a-t-elle entraînés sur place? Pas tant que ça, apparemment. “Un jeune Guyannais sur trois part trouver du travail en métropole”, titrait l’autre jour le quotidien France-Guyane.
Nous avons passé la nuit à Kourou pour visiter les îles du Salut. C’est une drôle de ville, dont la banlieue hypertrophiée aligne les supermarchés, les zones de bungalows et de loisirs pour les ingénieurs séjournant à la base spatiale, tandis que le centre-ville paraît s’effondrer sur lui-même. Nous y avons trouvé une chambre au “Gros Bec”, qui vit surtout de la location de studios aux expatriés. Une grille automatique en ferme l’entrée. Sitôt sortis, nous avons été interpellés par une espèce de hippie buriné extrayant une tête à longue tignasse bouclée d’une Renault 4 au bout du rouleau: “Ne marchez pas par ici, le quartier est mal famé”. “Je sais de quoi je parle, a-t-il ajouté devant mon air incrédule, j’ai été guide en Guyane pour…”. Et de citer le nom de trois ou quatre agences, peut-être autant de projets qui n’ont pas résisté à la moiteur et à la végétation toute-puissante.
A part les polders de Guisan, dont je saurai plus quand j’aurai avancé dans ma lecture, un des projets les plus durables ici aura finalement été le bagne. Ce sera l’objet d’un autre billet, mais pas avant quelques jours, car nous avons le projet d’aller dans une zone de marais où il n’y a pas de connexion internet.