Bientôt une semaine en Guyane française, et encore beaucoup d’impressions non décantées à propos de ce département d’Outre-mer qui ressemble à une mince placage de sous-préfecture sommeillante sur un humus épais de misère équatoriale.
Je trierai plus tard. Pour l’instant, j’aimerais partager l’émotion la plus intense - à ce jour - de ce court voyage, à savoir la rencontre nocturne avec une tortue luth. Précisons d’emblée que cette espèce est la plus grosse du monde. Le spécimen dont nous avons observé la ponte sur la plage de Yalimapo, à l’extrêmité Ouest de la Guyane faisait à peu près deux mètres de long et devait peser dans les 400 kilos.
La beauté de ce moment découle de sa part d’incertitude, de l’attente. On sait que la saison de ponte s’étend d’avril à juillet et que les pondeuses pataudes attendent la marée haute pour se hisser sur le sable. Les gîtes du village et le centre nature de Yalimapo en donnent les horaires. Pour nous, c’était 21 heures 38, par un tiers de lune qu’obscurcissaient régulièrement des nuages rapides. Le reste tient du hasard. Si les chercheurs du CNRS suivent leurs protégées grâce à des balises Argos, ce n’est évidemment pas le cas du visiteur d’un soir.
Nous sommes arrivés avec deux heures d’avance, pour augmenter nos chances en déambulant sur deux kilomètres de plage. Quand nous étions fatigués, nous nous étendions sur le sable, et j’observais le ciel nocturne - qui s’installe toujours sans crier gare sous les tropiques. C’est en écoutant le ressac des vagues que m’est venue l’analogie entre les tortues et des cosmonautes partis en mission pour une lointaine planète: si les tortues luth reviennent plusieurs fois sur la même plage pendant la saison de ponte, elles s’absentent ensuite, très loin, pendant deux à trois ans! Quinze mille kilomètres de vadrouille océane dans l’apesanteur partielle de l’élément liquide, la lumière sous-marine, bref un monde totalement différent de celui qu’elles (re)découvrent en venant perpétuer l’espèce. J’imaginais un de ces êtres venus tout droit de la préhistoire surgissant juste devant moi, masse noire émergeant lentement de l’écume blanchie au clair de lune.
Evidemment, cela ne s’est pas passé comme ça. Nous croisions quelques groupes de touristes braquant inutilement leur lampe de poche et posant la question rituelle: “Z’avez vu quelque chose?” Ben non, le spectacle n’est pas programmable. Ce n’est que peu avant 22 heures, alors que nous commencions à fatiguer, qu’une silhouette noire nous a dit: “Il y en a une là-bas, elle est énorme”.
Elle l’était en effet. Mais surtout, une vingtaine de personnes l’entouraient, sans respecter la distance de cinq mètres préconisée par les gardes-nature. Certains observateurs avaient collé une pastille rouge sur leur lampe - pour ne pas envoyer à la tortue une lumière crue qui risque de la désorienter au moment de repartir - mais d’autres y allaient sans gêne, sans parler de ceux qui déclenchaient leur flash pour emporter “leur” souvenir. Toute ma bile naturelle est remontée face à l’incorrigible imbécilité humaine, j’en ai accroché un ou deux sans ménagement (car les avertissements ne manquent pas dans la zone, ces gens ne pouvaient prétendre ne pas savoir). “Arrête de faire le flic”, m’a suggéré mon épouse. Je n’ai pas arrêté, ai foncé droit sur un jeunôt qui s’apprêtait à déclencher son petit appareil photo droit dans les yeux de l’animal. Il a vacillé sous mon engueulade, c’était le but recherché, j’étais assez satisfait de voir sa mine de chien craintif.
Finalement, la petite foule s’est à peu près calmée, la tortue a pu effectuer son travail sans trop être dérangée. Et quel travail, quelle souffrance! Mouvoir toute cette masse maladroite pour trouver le bon endroit sur le sable, le balayer avec les nageoires, creuser un trou profond de 80 centimètres, à déposer une centaine d’oeufs, reboucher, égaliser pour décourager et tromper les prédateurs…
Les nageoires de notre tortue s’activaient, rejetaient le sable en arrière. A la lueur rouge des lampes de poche, nous avons vu une larme gélatineuse, collée de sable, vaciller le long de la joue de la tortue pendant qu’elle faisait l’effort suprême en clignant des paupières. Cela a duré une dizaine de minutes. Puis, épuisée, elle a commencé le travail de remise en ordre de son nid, lâchant de temps à autres des râles d’asthmatique par sa gueule ouverte en dents de scie. On avait envie pour elle que ce soit fini. Elle a encore tourné sur elle-même, on a cru un moment qu’elle se trompait de chemin, puis ses nageoires ont fini par atteindre le bord humide de la plage, sa lourde carcasse cannelée s’est engagée dans l’océan sombre, elle a disparu dans l’écume.
Ce matin, avant que le soleil ne tape trop fort, nous sommes revenus sur place pour la marée haute suivante. C’est là que j’ai fait les deux photos accompagnant ce texte. La première montre la tête de la tortue luth en plein effort, la seconde donne une idée de la taille de l’animal (plus petit que celui observé la nuit précédente).
Le plus encourageant, dans l’histoire, est de compter les traces de ponte - plus d’une douzaine sur le kilomètre et demi de plage que nous avons arpenté, pour une seule nuit. La plupart de ces dames sont venues en catimini, vers onze heures du soir ou très tôt le matin. Ainsi, elles ont été moins dérangées.