“Allez à Apatou, avait suggéré notre ami Serge. La route est bonne, elle a été terminée récemment, elle offre quelques coupes spectaculaires sur la géologie de la région.”
Pour ce qui est de la route, il avait raison. Vallonnée, mais goudronnée, en bon état. La question est plutôt: pourquoi a-t-on décidé de construire, visiblement à grands frais, une liaison pharaonique pour desservir ce village déjà relié par le fleuve Maroni à la capitale provinciale Saint-Laurent, 30 kilomètres plus au nord? La photo ci-dessus donne une idée des tranches de cake qu’il a fallu découper dans l’argile et la latérite pour faire passer la chaussée sans qu’elle ressemble trop aux montagnes russes des champs de foire. Il y en a jusqu’à six couches superposées, décalées vers l’intérieur. Quand la route fait un virage, on croit contourner un gâteau de mariage pour géants, tout en couleurs sucre.
Or il n’existe à Apatou aucune activité notable - mines, industrie forestière, agro-alimentaire, que sais-je - qui justifierait cette route royale où nous n’avons guère croisé plus de dix véhicules en une heure. Allons, je suis injuste: Apatou offre au bord du fleuve un coquet office du tourisme dont les horaires d’ouverture ambitieux me sont d’abord apparus comme une plaisanterie, vu la nonchalance administrative régnant en Guyane et l’absence de touristes - à part nous - dans cet endroit où il n’y a quasiment rien à faire.
J’ai poussé la porte sans y croire. Malheureux incrédule: l’office du tourisme était ouvert, une jeune Russe assez jolie souriait timidement derrière son comptoir et a répondu tant bien que mal, en roulant les “r”, à mes exigences de marcheur désirant découvrir les bois alentours sans m’y perdre dans un entrelacs de serpents. “Pas beaucoup de chemins…”, a-t-elle soupiré.
Pas beaucoup de chemins hors du village, mais au centre d’Apatou en revanche, des pistes de béton en veux-tu en voilà, aussi généreuses qu’incongrues vu les maisons souvent très pauvres qui les bordent. Un panneau à l’entrée du village indique que dans sa grande largesse, l’Etat dépense 2,9 millions d’euros pour améliorer ces venelles. Près de trois millions pour le centre d’un bourg dont la population doit tourner autour de 300 personnes - donc, mille euros par tête de pipe, juste pour la desserte. Il y a un mystère là-dessous.
Je n’ai pas eu beaucoup d’occasion d’en discuter avec les habitants. Ceux que nous avons aperçus, des hommes pour la plupart, s’agglutinaient dans l’abri ouvert qu’offrent certaines maisons surélevées pour suivre sur grand écran, voire un simple drap, le match Real-Bayern Munich. Il y avait de la bière et de la bonne humeur dans l’air. Les femmes, elles, observaient prudemment les alentours derrière leurs fenêtres en tirant des rideaux fatigués. Deux fillettes jouaient autour d’une antenne satellitaire plantée comme un arbre ornemental devant une façade jaune sale.
C’est alors que les éclats d’une sono monstrueuse ont tout recouvert. Une discothèque par ici? J’ai fini par repérer l’origine du bruit: un gros haut-parleur enveloppé dans une toile kaki (c’est la saison des pluies), posé sur le toit d’une voiture. Elle emmenait un cortège de cinq ou six véhicules, clignotants allumés, dont un 4×4 luxueux. La caravane s’est arrêtée devant ce qui pouvait passer pour la place du village, devant une épicerie où se sont aussitôt précipités deux ou trois jeunes aux tenues bling-bling, tandis que des matrones maussades s’extrayaient des véhicules. Je ne sais pas pourquoi j’ai immédiatement pensé: c’est un meeting électoral pour Nicolas Sarkozy.
Ca l’était, c’était même écrit sur leur T-shirts. Dans le magasin, dont la façade arborait une affiche de François Hollande, l’épicier encaissait friandises et rafraîchissements, offrait une prise électrique pour le micro et faisait comprendre par son sourire qu’il était copain avec tout le monde, pour autant qu’on le paie comptant. Le meeting a commencé. Une dame a parlé en créole. Je n’ai pas compris grand chose mais ai constaté qu’à part la quinzaine de personnes amenées par les voitures, qui semblaient tirer la gueule plus que s’amuser, personne ne s’aventurait sur la place. Un monsieur âgé a ensuite pris le micro et dit, en français, la “tristesse” qu’il éprouvait après le premier tour des élections. Après tout ce que cette présidence a fait pour la Guyane! Pas comme François Mitterrand, ce beau parleur, qui se moquait des territoires Outre-mer comme de sa dernière chemise. Le ton était lyrique, enflammé, le monsieur âgé parlait comme à une foule de dix mille personnes. Quelques rideaux ont bougé derrière les fenêtres.
Au bout d’une dizaine de minutes, ne trouvant rien d’autre à faire à Apatou, et comme le soir approchait, nous avons repris la route dans l’autre sens. La pluie s’est bientôt remise à tomber. Une pirogue est passée en vrombissant sur le fleuve, un passager projetant son parapluie en avant, mince bouclier contre les hallebardes tombées du ciel.