Anders Breivik qui se vantait au premier jour de son procès d’avoir mené l’opération la mieux préparée et la plus audacieuse sur sol européen depuis la Deuxième guerre mondiale commence déjà à perdre de sa superbe.
Ce jeudi, il a renoncé a faire l’espèce de salut nazi à son entrée en salle, sur conseil de ses avocats semble-t-il. Il s’est montré parfois hésitant ou décontenancé, notamment quand les juges l’ont cuisiné sur ce que signifiait l’empathie pour lui. Il s’est contredit, notamment en affirmant d’un côté qu’il estimait ses chances de survie “à moins de cinq pour cent” avant son attentat, de l’autre qu’il espérait tuer “plusieurs centaines de personnes” sur l’île d’Utoeya, et même décapiter l’ex-premier ministre Gro Harlem Brundtland, à la mode Al-Qaida. Etrange, ce pourfendeur du multiculturalisme et de l’islam qui s’inspire des méthodes djihadistes.
Breivik est mal à l’aise, cela se voit. “L’acquittement ou la condamnation mort”, exige-t-il dans sa logique pompeuse. Mais au fond de lui-même, il n’est pas dupe. Il se doutait, dans son manifeste déjà, qu’il n’obtiendrait ni l’un, ni l’autre, et pressentait que ce serait pour lui une des pires formes de torture.
Sa tortionnaire est une femme blonde à tête d’institutrice, un cliché de cette Norvège maternante et posée, jusqu’à l’exaspération. La procureure Inga Bejer Engh, 41 ans, ne manifeste aucune agressivité. Pas un atome de vengeance dans l’attitude de cette juriste affichant sa curiosité face à l’accusé. Quand il le faut, elle l’interrompt ou insiste sur la question, sans jamais en faire une affaire personnelle.
C’est à peu près ce qui pouvait arriver de pire à Breivik. Est-ce à cause de cela qu’il a versé quelques larmes l’autre jour - non sur les victimes, mais au moment de revoir sa vidéo de propagande, bande-annonce d’un film dont le scénario ne se réalisera jamais?
Car, ne l’oublions pas, le plan du tueur d’Oslo comportait deux phases. L’attaque-choc d’abord, qui devait frapper les esprits. La prise de conscience ensuite collective, par un processus sur lequel il est toujours resté vague. D’autres cellules d’extrême-droite européennes devaient-elles prendre exemple sur ses ses “exploits”? Les Norvégiens convaincus par sa démonstration allaient-ils miraculeusement guérir de ce cancer qu’est, à ses yeux, le multiculturalisme bien-pensant?
Le procès représentait pour lui la dernière occasion de déclencher la deuxième phase du plan. Il avait minutieusement préparé sa déclaration, comme tout le reste. Et voilà qu’elle fait flop. Bien sûr, ses propos et l’absence totale de regrets choquent. Mais dès qu’il sort du registre technique, Anders Breivik se révèle tel qu’en lui-même: un esprit sans envergure. Un détraqué? Les psychiatres divergent sur la question, mais peu importe au fond. Ce qui ressort de sa présence au tribunal est l’absence de charisme, la fixité du regard, le doute perlant sur le front têtu - bref, les limites du personnage.
Cela va encore durer des semaines. De longues semaines pendant lesquels le preux chevalier de la race blanche va lentement se décomposer face à une femme blonde qui représente à la fois l’idéal qu’il prétend défendre et ce qu’il s’est entraîné à haïr: le désir de comprendre.
Une vraie torture, oui.
