« Tu pratiques un métier obsolète », m’a dit un de mes fils. Il a raison, en partie. Quand je repense au bureau garni d’un gros téléphone en bakélite et d’une Hermès où je rédigeais mes premiers articles (certains scribouillards ronchons plus âgés refusaient même la machine à écrire…), et que je vois les élevages actuels dont les les écrans d’ordinateur sont devenus les enclos, je m’interroge parfois sur la valeur ajoutée du poulailler.
Elle réside dans « l’angle », la « news », si possible le « scoop », selon le mantra médiatique contemporain. Concrètement, cela donne parfois des titres comme ceux de deux magazines alémaniques posés côte à côte ce matin dans le kiosque de la gare de Lausanne. « Sortie du nucléaire : Doris Leuthard veut six centrales à gaz », dit l’un. « Sortie du nucléaire : Doris Leuthard planifie quatre centrales à gaz », dit l’autre.
O, lecteur !
Mais ce n’est pas pour entonner la chansonnette du « c’était mieux avant », que j’écris ce billet. Au contraire, c’est pour évoquer une rencontre humaine comme il s’en produit trois ou quatre par an, et qui font que la vie de journaliste vaut encore d’être vécue.
Il s’appelle François Junod, il est de Sainte-Croix comme moi, sauf qu’il est retourné y vivre pour pratiquer un métier tout ce qu’il y a de plus obsolète à l’âge des ordinateurs : automatier. Son atelier se trouve dans une maison située juste derrière l’usine Reuge sur la route des Rasses. J’espérais secrètement y trouver une caverne d’Ali Baba , je n’ai pas été déçu. Des moulages de visages et de membres côtoient d’antiques horloges de clocher, des boîtes remplies d’outils patinés, une vieille moto, des sculptures, des assemblages de tringles mystérieux, des lunes au sourire béat. C’est le monde de la magie, de Méliès, celui qu’évoque le film Hugo Cabret, dont le héros vit d’ailleurs au milieu des rouages d’une horloge de gare.
Cette maison est celle où le père d’André Junod avait établi une petite fabrique de cartonnages. A l’époque, la clientèle était sous la main : les Paillard-Bolex, Thorens et autres Reuge avaient grand besoin d’emballages pour exporter leurs merveilles mécaniques dans le monde entier. A peine suis-je entré que François Junod m’entraîne dans une pièce sombre du rez, saisit un moteur de platine 78 tours Thorens sur une étagère et le remonte : l’engin plus que quinquagénaire se met aussitôt à tourner, sans un souffle de bruit.
Ce savoir-faire l’a fasciné dès l’enfance. « Mon père me donnait toutes sortes d’objets à démonter, c’était jubilatoire». Son apprentissage de mécanicien de précision l’a moins été, à cause des petits chefs qui chronométraient les gestes des ouvriers dans leur dos. Sans avoir connu cette atmosphère, je l’imagine. Ma grand-tante Candine habitait une sorte de sous-sol à Sainte-Croix où elle amassait pour nous les points NPCK dans de vieux carton. Elle montait des boîtes à musique. Avec les années, le cerveau de cette vieille fille s’est mis à tourner en rond comme les cylindres en laiton égrénant leurs valses viennoises.
François Junod est donc descendu à Lausanne étudier les beaux-arts, il était assez clair dès ce moment qu’il ne reprendrait pas l’usine de cartonnages.
Grand bien lui a fait, car ce séjour lausannois et artistique a révélé le poète qui était en lui, l’a libéré des brumes jurassiennes. Les Sainte-Crix ont des doigts de fée et une patience d’ange, mais les perspectives y sont parfois aussi bouchées qu’un ciel froid de novembre. Quand le jeune diplômé des beaux-arts est remonté dans sa commune, un peu par hasard, parce que les ateliers s’y louaient pour rien, il a découvert une zone sinistrée, des usines fermées ou moribondes.
Il avait beau être du coin, on le regardait de travers dans les bureaux où il se présentait, comme un concurrent plus que comme du sang neuf. Sans les conseils de l’automatier français Michel Bertrand assez ours, mais qui l’avait pris en sympathie, et une première commande passée par un mécène, François Junod aurait peut-être renoncé. Il a fini par intéresser le musée local de la mécanique qui mettait en valeur – enfin – le patrimoine local, et s’est lancé dans ses premières oeuvres complexes : un androïde reproduisant les gestes du chef d’oeuvre de Jaquet-Droz, âgé de plus deux siècles et qui fonctionne toujours, chaque premier dimanche du mois au musée de Neuchâtel.
Reproduire le passé, si complexe fût-il, n’était toutefois pas le but de François Junod. Il lui fallait trouver sa voie. C’est là que sa formation de sculpteur, sa curiosité, son ouverture au monde et aux nouvelles techniques ont fait la différence. Il s’est mis à créer des pièces à la fois traditionnelles par leur impeccable maîtrise mécanique, les entrailles en quelque sorte, et contemporaines dans l’expression, le visage. Dans une des premières expositions présentant son travail, j’ai découvert un androïde dont le crâne s’ouvre tandis qu’une soufflerie cachée en fait sortir, hésitante, une boule blanche qui monte en tremblant, puis regagne en douceur sa cage qui se ferme.
J’ai aimé l’ironie de cette sculpture. Elle est si rare dans le monde horloger, dont celui des automates est cousin. Je l’ai retrouvée en visitant l’atelier, sous les traits d’une belle en fil de fer qui bat des cils tandis que sa bouche – deux simples lames de métal - se déforment d’une simple pression pour lancer leur invitation.
Nul n’est prophète… Commercialement, c’est au Japon que François Junod a d’abord trouvé des admirateurs fortunés qui lui ont commandé des automates. C’est au Japon aussi qu’a été vendue la magnifique collection Reuge, fruit de vingt ans de pérégrinations et de trouvailles. Ce trésor n’intéressait pas suffisamment la Suisse.
Les androïdes de Junod sont partis conquérir le monde – comme ceux de Jaquet-Droz deux siècles et demi plus tôt – avant d’être recherchés en Suisse. Il n’en a pas construit tant que ça - huit au total. Un des derniers, un Pouchkine composant des poèmes chaque fois différents à partir d’un vocabulaire de 1400 mots et d’une came de grammaire aléatoire, se trouve dans la maison d’un milliardaire de Silicon Valley. Le prochain sera un Léonard de Vinci capable d’exécuter un dessin artistique, un dessin technique, et d’écrire à l’endroit ou à l’envers – comme le vrai Léonard. Il sera terminé en 2014 peut-être (le Pouckine a pris sept ans, « j’ai dû faire une pause en cours de route, je n’en pouvais plus », dit François Junod). Une première sculpture, simple maquette de l’automate définitif, étend ses mains, à contrejour sur l’établi dans une attente muette. Sur une autre tête de Léonard, François Junod fait glisser les yeux en coin, malicieux. Les paupières sont en peau de chevreau. « J’essaie de n’employer que des matériaux naturels ou durables », dit-il.
Ai-je dit que François Junod a racheté l’ancienne usine à cartonnage de son père, et où ce dernier lui donne parfois un coup de main ? En face, le bâtiment Reuge, lui, sera bientôt démoli pour faire place à un lotissement. « Ces gens-là ne sont que des financiers », soupire le franc-tireur. La vraie créativité, les astuces de métier les plus sophistiquées, c’est chez lui que ça se passe. Il emploie désormais six personnes, sans avoir jamais mis de petite annonce. « Il est important de transmettre ce que l’on a appris », dit-il. Dans le destin de l’automatier de Sainte-Croix, il y a comme un fil invisible, mais très solide.
A propos de fil, voici un exemple de la façon dont il travaille. Pour rendre plus souples les doigts d’une musicienne qui jouera sur un clavier droit, et non arrondi comme celle de Jaquet-Droz, il a eu l’idée de recourir à un mince fil de carbone plutôt qu’aux tringles d’il y a deux siècles. C’est d’une machine à sous américaine dont le mécanisme a été breveté en 1909 qu’il s’est inspiré pour un mouvement aléatoire. Et ainsi de suite. Qu’il s’agisse du galop d’un cheval, d’un hochement de tête ou d’un bars qui s’abaisse, la fluidité des mouvements est sa marque de fabrique.
Les ancêtres automatiers visaient illusion parfaite. Junod insuffle la vie à ses créatures.
Ce que j’écris ici, je le fais de mémoire, car après dix minutes déjà, j’avais oublié mon carnet de notes sur une table pour le suivre dans le labyrinthe de ses créatures. Nous avons parlé pendant une heure et demie, sans plan et sans questions préétablies.
Pourquoi raconter tout cela, au fond ? François Junod est aujourd’hui connu, des articles et des émissions télévisées ont célébré son talent. Ce qui manque encore à cette histoire, c’est son début, le déclic. Le voici.
Je préparais un article sur l’exposition « Automates & Merveilles » que présenteront dès le 29 avril les musées de Neuchâtel, de La Chaux-de-Fonds et du Locle. Le Matin Dimanche du 22 publiera une double page d’images, et un texte pas trop long. Un téléphone aux automatiers actuels aurait suffi pour compléter le dossier de presse. Mais quand j’ai appelé François Junod, sa première réaction a été : « Vous ne voulez pas monter pour qu’on parle ? » C’était pur gaspillage de temps par rapport aux 4000 signes maximum dont je dispose pour présenter l’événement, mais c’était la réponse que j’attendais au fond de moi.
J’écrirai mon article la semaine prochaine. Je voulais dire ici – mille excuses si c’était par quelques détours - pourquoi rien ne remplace les vibrations subtiles d’une rencontre, surtout avec un magicien.
Quel est le secret de Junod ? « La came », répoond-il. Je n’y connais pas grand chose en mécanique, mais je comprends que c’est cette pièce biscornue qui, en tournant, commande le travail des autres. Celles de François Junod sont… comment dire, sensuelles, veloutées, voluptueuses. Un des plus beaux compliments qu’il ait reçus lui a été adressé par un ingénieur de l’EPFL : « Même si nous dessinions ces pièces avec les ordinateurs les plus sophistiqués, nous n’arriverions pas au même résultat que vous. »
François Junod présentera une pièce originale, une sorte de tableau vivant occupant une salle du musée de Neuchâtel. Pour cela, et pour voir ou revoir les automates de Jaquet-Droz, allez-y.
