Comme la moitié de la Suisse romande, je me suis précipité vers les fantômes de glace que le froid polaire de ces dernières semaines a sculpté au bord des lacs, et comme la moitié de la Suisse romande (et pas mal d’étrangers en visite), je me suis rendu compte que quand la nature se surpasse, l’objectif de l’appareil photo peine à restituer la richesse de ce qui nous entoure.
« Pardon Monsieur, pourriez-vous me dire où se trouve Versoix? », a demandé une dame - visiblement française - qui semblait déçue de ce qu’elle voyait sur les quais de Genève. Les paysages imaginés à partir de photographies déjà publiées déçoivent souvent: quelqu’un d’autre a fait le travail de sélection et de mise en valeur. Tout a l’air soudain plus petit. « Ce n’est que ça… », semblait dire la dame française. Je voyais bien qu’elle n’avait qu’une idée en tête: photographier LA voiture prise dans la glace sur les quais de Versoix, dont la photo a fait le tour du monde. Au moins quelque chose à montrer à ses amies, sur le mode »j’y étais! ». Si le gars qui l’y a laissée touchait un franc par image faite de son véhicule, il aurait les moyens de s’en acheter un nouveau. Quand je suis passé à Versoix en train le soir, j’ai vu des files et des files de bagnoles parquées sur la route cantonale. Probablement autant de personnes qui voulaient refaire l’image aperçue sur le web.
Bref, la majorité des badauds se contentent de la photo-souvenir ou se précipitent sur l’anecdote.
Et puis il y a les z-artistes qui s’accroupissent, se penchent, se déplacent en avant en arrière, s’aventurent sur les jetées recouvertes d’une épaisse carapace glissante pour approcher des bateaux qui semblent sortis tout droit d’un roman d’Edgar Allan Poe, ou les pontons métalliques mués en statues de Pâques. Je me suis équipé de crampons pour l’occasion, mais certains font encore plus fort que moi, amenant un véritable attirail d’alpiniste à l’assaut des glaciers.
Dans l’impossibilité de rendre toutes ces méduses, ces sucres d’orge ou ces collerettes qui m’entouraient, j »ai essayé de me concentrer sur le détail, qui parfois évoque le tout. Ainsi, j’ai pris au téléobjectif la photo ci-dessus, des glaçons suspendus à une coque de bateau, et ai basculé l’image de 90 degrés: elle évoque ainsi un paysage de collines noyées dans la brume. J’ai peu photographié les gens, à part les deux filles au labrador dont j’aimais l’équilibre instable, et le cycliste qui s’amusait à rouler sur la glace vive, jusqu’à la chute.
Comme la moitié de la Suisse romande, je me suis amusé de peu, le nez piquant de froid, heureux de voir que c’est encore possible, tellement facile en fait.