Quand on travaille dans les médias, on a parfois l’impression d’être un tout petit rouage d’une grande machine qui produit à la chaîne, 24 heures sur 24, des nouvelles démotivantes: une catastrophe en Turquie, une crise politique en Italie, un scandale sportif… Au lieu d’éclairer, de relier au monde, l’information obscurcit.
Parfois, au milieu de ce ciel chargé, surgit une trouée, un rayon de soleil. Toni Rüttimann (à gauche sur la photo avec son compère Walter Yanez) avait 19 ans en 1987 quand il a vu à la télévision les images de l’Equateur dévasté par un tremblement de terre. Il aurait pu dire, comme la plupart d’entre nous: « C’est triste, mais qu’y puis-je? ». Au lieu de cela, il est parti avec ses économies, sans contacts préalables et sans la moindre idée de ce qu’il pouvait faire pour aider les gens. Sur place, il s’est rendu compte que les flots et les éboulements avaient emporté les ponts fragiles qui représentaient, pour maints villageois, le lien vital avec le dispensaire, l’école ou le marché local. Toni n’avait aucune idée de la façon dont on construit un pont, mais comme il venait de Suisse, d’Engadine plus précisément, il s’est dit qu’il devait y avoir un moyen d’apprendre dans les livres ou en discutant avec des spécialistes. Il a aussi découvert à proximité que les exploitants de pétrole dans la région sinistrée avaient des câbles et des tuyaux usagés qu’il était possible de récupérer. C’est ainsi qu’il a construit son premier pont, avec les bras locaux. « Un pont horrible », dit-il aujourd’hui, mais toujours vaillant.
Mardi soir, Toni Rüttimann était de retour à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, où il avait déjà présenté son travail en 2003. Deux chiffres disent le chemin parcouru depuis son premier voyage en Equateur, il y a vingt-quatre ans: il a construit et fait construire 561 ponts, qui ont changé la vie de un million et demi de personnes en Amérique du Sud et en Asie. A 44 ans, il fait un peu plus que son âge et boîte légèrement, le prix à payer pour une vie nomade où il partage les rudes conditions de ceux qu’il aide. Il n’a changé ni ses habitudes frugales - deux petits sacs pour tout bagage - ni sa façon de faire. Il récupère tous les matériaux qu’il peut et implique fortement la population locale, qui ne se fait d’ailleurs pas prier.
Toni a simplement perfectionné sa technique. Atteint au Cambodge d’une paralysie foudroyante qui lui a infligé deux ans de lente rééducation pour récupérer l’usage de ses membres, il a mis à profit cette immobilisation pour développer un programme ad hoc qui calcule, à partir des données topographiques et de la charge utile désirée, le profil du pont, le diamètre et la longueur de chaque élément. Mardi, il en a démontré l’efficacité devant les ingénieurs de l’EPFL. A partir d’une série de chiffres qu’on lui transmet par courriel ou SMS, il peut livrer en vingt-quatre heures des instructions précises, dans la langue locale, qui tiennent sur deux feuilles A4. Il faut croire que ça fonctionne: zéro accident en vingt-quatre ans.
Toni Rüttimann n’a pas de bureau, pas d’ONG, ses contacts personnels avec des remontés mécaniques suisses qui lui donnent leurs vieux câbles ou avec une entreprise argentine qui fournit gratuitement les profilés de métal suffisent. Il ne demande pas d’argent. Mardi, un auditeur a néanmoins tenté le coup: « Il y a huit ans, nous avions été frustrés de ne pouvoir vous offrir notre aide. Pouvons-nous le faire ce soir? » Toni Rüttimann a répondu en souriant: « Pourquoi? je ne veux pas devenir une banque. La différence par rapport à il y a huit ans, c’est que je peux mieux expliquer pourquoi. »
Une dame pétrie de bonnes intentions a suggéré que des jeunes civilistes suisses aillent le renforcer sur le terrain. Là encore, Toni a souri. « Je vois dans cette ville beaucoup de personnes âgées qui semblent seules. Est-ce qu’il n’y a pas des choses à faire ici? » Des bras, il en a assez, et il vaut mieux que ce soient ceux des villageois, car eux sauront veiller sur leur pont, l’entretenir.
« A part le désir d’aider, que faut-il pour réussir ce que vous avez fait? », a demandé un étudiant équatorien qui veut revenir au pays après ses études, avec Toni Rüttimann comme modèle. Le modèle en question a répondu comme il pouvait. Sa vie répond pour lui: après un premier séjour en Equateur, Toni était rentré en Suisse pour faire des études d’ingénieur à l’EPFZ. Il les a arrêtées après sept semaines. « Si je reste ici, je vais m’installer dans un appartement, trouver une amie, et dans cinq ans, je n’aurai plus envie de repartir », s’était-il dit.
La clé, c’est le courage - l’inconscience, diront les gens raisonnables - le fait de se lâcher dans le vide, sur une intuition profonde, sans même savoir ce qu’on va y faire. « Cherchez… », a murmuré Toni Rüttimann. Lui construit des ponts, c’est sa façon de dire son amour de l’humanité. Il ne se pose pas la question de savoir si cette entreprise lui survivra, il lui suffit de trouver dans chaque pays un alter ego partageant son sens pratique et rigoureux pour veiller à ce que les choses se passent bien. Ces « copains », comme il les appelle, sont mécanicien, soudeur, ancien prisonnier des Khmers rouges. Des gens pratiques et engagés comme lui.
Toni Rüttimann n’a pas envie de se transformer en institution, c’est sûr. Il ne donne pas de conférences pour faire la quête, ce qui n’arrange pas nos mauvaises consciences. Il sème juste en passant ce petit mot: « Cherchez… »
Merci pour votre article ! Un rayon de soleil, assurément magnifique … et décapant aussi !
Merci, c’est magnifique! Je viens d’assister à sa présentation à l’EPFL mardi 8 novembre, et j’étais justement à la recherche d’un texte et photo d’actualité afin de l’envoyer par mail à des amis qui ne connaîtraient pas encore sa démarche encourageante pour chacun d’entre nous.
Nicole Wickihalder
musicienne
J’ai vu et apprècié différents reportages télévisés il y a quelques années. J’avais oublié qu’es devenu ce Toni si vaillant et plein d’énérgie? Un soir que l’on refesait le monde autour d’un apéro, j’en ai parlé et toutes et tous qui n’entouraient en avait entendu parlé. J’avais envie d’avoir des nouvelles de ce mec merveilleux quin’a pas seulement construit des ponts physiques mais surtout entre les hommes. Merci Tony, je suis heureux de savoir que tout va bien. Amitiés
Je vous avais entendu en 2003 à Fribourg et j’ai été boulversée par votre engagement, votre travail et votre belle âme. J’ai souvent pensé à vous, souhaitant de tout coeur que vous retrouviez la santé. Bravo et Merci pour tout ce que vous faites. Que 2013 vous garde en santé. Je vous souhaite tout le Bonheur que vous méritez. C’est grace à des hommes comme vous que j’ose encore croire en l’humanité. Merci.
Marie-Antoinette Pasquier