« Vous accepteriez de travailler en Suisse pour 500 francs par mois? », m’a demandé un Cubain.
Le plus grand danger menaçant le régime castriste, ou ce qu’il en reste d’aparatchiks cacochymes et de comités de quartiers, n’est pas l’impérialisme américain - bien que la seule présence du géant yankee suffise à maintenir tous les Cubains, même critiques, en état d’alerte - mais l’apartheid économique et monétaire introduite par le gouvernement lui-même.
A Cuba, il existe donc deux monnaies: le peso « national » et le peso si mal nommé « convertible », qui n’est accepté nulle part ailleurs qu’à Cuba. Le second (aussi abrégé CUC, prononcé « kouk ») est en principe destiné aux touristes et vaut environ 25 fois plus que le premier. Il a remplacé le dollar depuis que le billet vert a été déclaré monnaie non grata dans l’île suite à un des nombreux différends avec les Etats-Unis.
Dans la théorie prolétarienne, ce racket touristique se justifie par le fait que les visiteurs étrangers, très riches par rapport aux Cubains, peuvent payer des prix vingt-cinq fois supérieurs. La discrimination est ostensible et assumée dans les lieux culturels: l’entrée à un concert coûte 5 pesos « nationaux » aux Cubains et 5 pesos « convertibles » (donc 25 pesos cubains) aux touristes. L’affaire se complique quand vous mangez avec des amis cubains dans un restaurant. Soit vous les invitez, et on vous facturera le tout en CUC, au prix fort; soit chacun paie sa part, et le repas sera précédé d’une messe basse avec le tenancier pour négocier le prix facturé, dans chaque monnaie, aux uns et aux autres.
C’est gênant, mais beaucoup moins grave que ce qui arrive aux Cubains depuis quelques années. La paroi CUC - monnaie nationale n’a évidemment aucune chance de rester étanche, d’autant plus que l’Etat facture à la population un nombre croissant de produits en CUC. Cette sournoise contamination de l’économie nationale par la devise prétendûment convertible a un effet inflationniste dévastateur. L’autre conséquence, pour le moins paradoxale au pays de l’égalité forcée, est de creuser un écart vertigineux entre ceux qui résistent à l’ inflation parce qu’ils peuvent se procurer des CUC auprès des étrangers, et les faibles qui n’ont que leurs misérable revenu en pesos nationaux (salaire mensuel moyen: 250 à 400 pesos).
Le système cubain, horriblement complexe, défie l’entendement. L’Etat pourvoit, théoriquement, aux besoins de base. Curieusement, beaucoup de Cubains sont propriétaires de leur logement, pour l’équivalent de quelques dizaines de francs suisses, et l’entretiennent comme ils peuvent. Jusqu’ici, ils ne pouvaient que l’échanger contre un autre, pas en acheter un supplémentaire par exemple; il paraît que c’est en train de changer, mais comme pour beaucoup de choses, le diable se cache dans les détails de lois qui font encore défaut ou changent du jour au lendemain. L’accès à l’éducation et aux soins est gratuit (il se paie d’une autre façon, j’y reviendrai), on peut considérer cela comme un succès du régime par rapport à ce qui existait avant.
Pour la nourriture, les Cubains connaissent l’institution du « libreta », le carnet de ravitaillement qui permet de recevoir, moyennant 5 pesos nationaux symboliques, dix oeufs, une demi-livre de viande, sept livres de riz, 600 grammes de haricots, 1 litre d’huile, etc., par personne et par mois. Ces chiffres m’ont été transmis par un voyageur français qui s’était lui-même renseigné, je les donne sous toute réserve. Ce que je sais en revanche de manière sûre de plusieurs Cubains qui me l’ont confirmé, c’est que ces vivres de base - généralement de mauvaise qualité, pour lesquelles on fait la queue devant de sinistres boutiques officielles - ne suffisent largement pas pour tenir le mois.
Que faire alors? Acheter le reste au marché, à un vendeur de rue, en pesos nationaux (rappelons que le budget mensuel total est de 250-400 pesos, alors que le moindre lot de légumes coûte plusieurs pesos). Les choses se gâtent dès que le Cubain veut acheter un produit « de luxe »: de plus en plus, il est obligé de le payer en pesos convertibles. Or le « luxe » inclut, par exemple, une simple bouteille de shampoing (2 CUC), une paire de tennis pour un écolier (10 CUC), et une foule d’autre choses. A Santa Clara, j’ai noté quelques prix dans deux supermarchés qui - j’insiste sur ce point - n’étaient pas réservés aux touristes:
Bouteille d’eau de 1,5 l.: 0,7 CUC
40 couches-culotte (fabriquées au Mexique): 9,5 CUC
1 short femmes: 10,35 CUC
1 paire de souliers hommes: 20,5 CUC
1 kg de riz (mexicain): 1,95 CUC
100 gr. de crackers Nestlé: 1,95 CUC
2,5 kg de lessive: 5,85 CUC
1 vélo enfants (made in China, garanti 7 jours…): 97 CUC
1 TV à écran plat 50 cm (made in China): 860 CUC
Tout cela pour des salaires mensuels de 10 à 20 CUC. Comment les Cubains y arrivent-ils? Beaucoup n’y arrivent pas. Si les gens ne souffrent plus tout-à-fait autant que pendant la terrible « période spéciale » de rationnement qui a suivi l’effondrement de l’URSS, plus d’un ne mange pas à sa faim, la mendicité est omniprésente. Ceux qui y arrivent, comme je l’ai dit plus haut, ont accès aux fameux pesos convertibles. Un chauffeur louant ses services et sa voiture à la journée peut espérer gagner 50 à 80 CUC. Déduction faite de l’essence (qui coûte 1,4 CUC le litre), il lui reste largement plus à la fin de la journée qu’à un ingénieur, un architecte ou un médecin qui a travaillé pendant un mois. La même chose vaut pour le tenancier de « casa particular ».
Le tourisme est l’activité économique No 1 de l’île, l’autre apport important de devises provenant des familles émigrées. Le reste est, pour l’essentiel, une gigantesque faillite amortie par un système complexe de survie basé sur la débrouille. « Même la santé et l’éducation ne sont pas aussi gratuits que le prétend le gouvernement, affirme un Cubain bien informé des transactions officielles. L’Etat prend une marge de 200 à 300% sur les produits qu’il importe. En plus, il y a des gaspillages énormes. Une usine fabriquant des CD éducatifs pour l’exportation produit à perte depuis que Castro l’a inaugurée. Une autre, pour laquelle une machine-outil informatisée de 400 000 euros a été importée, ne tourne plus parce que la matière première ne suit pas. »
Un système aussi mal foutu aurait dû s’effondrer en même temps que les régimes d’Europe de l’Est. Il est toujours debout, c’est peut-être pour cela que les Cubains deviennent si prudents quand on les interroge sur l’avenir. On les sent désabusés aussi. Il y a longtemps qu’ils ne lisent plus les slogans triomphalistes régulièrement rafraîchis sur les murs (un des seuls entretiens réguliers dont le régime soit capable). Comme ailleurs, les jeunes sont plus individualistes que leurs aînés, ils pensent à la façon dont eux ou leur famille pourra s’en sortir. Le reste…
Ce bilan est sans doute sévère. Pour le nuancer, il faudrait aussi parler de la « révolution énergétique », qui a pratiquement mis fin aux coupures de courant - les fameux « apagones » qui empoisonnaient la vie des Cubains. Pour les ampoules à économie d’énergie, Cuba a dix ans d’avance sur la Suisse. Les routes ne sont pas si mal fichues que cela. Mais le CUC est comme un coin de métal trempé au feu qui s’insère dans les rouages rouillés d’une mécanique obsolète.
très documenté, intéressant. J’ai appris. Merci.