Normalement, mon chemin n’aurait pas dû croiser celui de Maria. La garde-barrière de 54 ans, dont 34 au service de l’Etat, travaille près de Santa Cruz del Norte, dans une région ignorée par les touristes, et d’une manière générale par les activités qui rapportent de l’argent. Ce ne fut pas toujours le cas: au début du 20è siècle, la province vivait un boom sucrier, et le baron américain du chocolat Milton Hershey y fit construire non seulement une grande raffinerie, nationalisée et rebaptisée Central Camilo Cienfuegos en 1959, mais aussi un chemin de fer pour acheminer la marchandise au port de la Havane et qui reste, à ce jour, la seule ligne électrifiée de Cuba.
On m’avait vivement déconseillé de monter dans ce tortillard d’époque qui prend une journée pour parcourir la distance que l’on avale en une heure et demie de voiture, mais je suis têtu. De mon périple sur le cacao, j’avais gardé un souvenir de lecture à propos du train Hershey, et je voulais voir l’usine Camilo Cienfuegos désaffectée depuis 2002 - un des vestiges d’une industrie dont la production s’est effondrée des trois quarts depuis les années 70.
C’est ainsi qu’en roulant, nous sommes arrivés à ce passage à niveau, le seul de tous ceux que j’ai traversés à Cuba qui soit muni de barrières (hors d’usage), le seul aussi qui soit flanqué d’une cabane en béton et de sa garde-barrière, qui semblait attendre quelque chose avec ses deux drapeaux vert et rouge délavés et, signe de modernité, une sorte de walkie-talkie. Nous nous sommes arrêtés, j’ai échangé quelque mots avec Maria avant de faire quelques photos. Quand elle m’a annoncé qu’un train allait passer dans dix minutes, j’ai cru à une de ces promesses cubaines, en me disant qu’après tout, dix minutes d’attente, même vaine, étaient peu de chose.
Ernesto, le chauffeur, s’est mêlé à la conversation et m’a appelé à l’intérieur de la cabane: « Venez voir ce qu’est le socialisme! » Il n’y avait qu’une chaise et une prise électrique dans le cube de béton nu surchauffé par le soleil, pas d’eau ni de toilette. C’est là que Maria passe 12 heures par jour, pour un salaire mensuel de 250 pesos cubains - dix francs suisses.
J’observais ces trois mètres carrés de pénombre quand elle m’a appelé à son tour: contre toute attente, le train était à l’heure, roulant ses 30 à l’heure. Agitant ses drapeaux, Maria l’a fait encore ralentir pour que j’aie le temps de prendre mes photos. Je lui ai laissé dix pesos convertibles, avec un sentiment de gêne à double sens: c’était à la fois peu de chose (une dizaine de francs suisses) et l’équivalent de son salaire mensuel. Je trouvais que cette femme dont une fille de vingt et quelques années venait d’être licenciée de son travail de réceptionniste d’hôtel, dans une de ces nombreuses restructurations que mène le gouvernement cubain, méritait d’avoir un peu de chance une fois dans sa vie. Elle n’a pu retenir ses larmes; je ne savais pas si c’était de surprise reconnaissante, ou de sentir soudain l’accablante pauvreté de sa condition face à l’étranger de passage.
« Une bonne action n’est jamais perdue », a philosophé Ernesto tandis que nous regagnions la voiture. Cet ingénieur informaticien qui importait pour l’Etat des machines de haute technologie et a voyagé plusieurs fois en Europe a lui aussi été victime des restructurations quand le gouvernement a décidé de réduire le nombre de sociétés (plus de 170!) qui s’occupaient d’import-export, mais il s’en est mieux sorti que Maria, car comme chauffeur, il est un des privilégiés qui a accès aux pesos convertibles des étrangers.
Nous n’avons pas beaucoup parlé sur le chemin du retour. Mais je me suis souvenu pourquoi, pendant toutes ces décennies, le désir de visiter Cuba ne s’était pas imposé à moi: je ne voyais pas la raison de célébrer un régime qui, au nom du peuple, réduit sa population à une telle misère.
Quel plaisir de revisiter Cuba en ta compagnie et ne crois pas que l’absence de réactions aux premiers articles équivaut à un désintérêt. J’avais passé quelque temps sur place, habitant les premiers jours chez notre ambassadeur de l’époque, le bien controversé Friedrich et son quotidien était un parfait contraste avec la vie des habitants. Tes textes sont pleins de tendresse. J’aime