Rafael Requejo est architecte. Comme beaucoup de Cubains, il n’exerce pas le métier qu’il a appris - enfin, pas de la façon qu’il imaginait au départ. Ce n’est pas étonnant lorsque l’on observe le paysage construit: entre les palais bourgeois aux plafonds vertigineux qui tombent en ruines et les HLM modulaires, version bon marché de ce qui se faisait en Allemagne de l’Est dans les années 70, il reste peu de place pour des esprits créatifs et entrepreneuriaux.
Alors, comme beaucoup de Cubains, Rafael gère une « casa particular », c’est-à-dire qu’il loue deux chambres de sa maison de Camagüey aux visiteurs de passage. Sa demeure étant un ancien couvent à l’architecture coloniale, restauré avec un goût exquis, y faire escale est un délice pour les yeux, les papilles gustatives et les muscles qui se détendent sur le rocking chair du patio aux cinquante plantes différentes. Tout cela pour à peine plus de vingt francs la nuit et la chambre double, petit-déjeûner non compris.
Comment Rafael a-t-il fait pour conserver sa splendide maison familiale après la révolution? Apparemment, elle était convoitée par les autorités, surtout quand il a commencé à lui redonner une nouvelle jeunesse. Il a fallu discuter ferme, probablement graisser quelques pattes. Mais il l’a gardée.
Rafael ne transige pas sur les détails. Il aurait pu rénover les salles de bains avec les catelles blanches que l’on trouve sur le marché; il a attendu des mois et s’est déplacé en bus jusqu’à Pinar del Rio (1000 km aller et retour) pour aller prendre livraison de celles qu’il voulait. A Cuba, sortir du standard de mauvaise qualité est un exploit qui consomme une énergie considérable. Pour l’instant, Rafael a cette force. Il montre un pan de mur attaqué par l’humidité: « il faut sans cesse avoir l’oeil, sinon tout se délite ».
A Santa Clara, Denis est aussi architecte, il a aussi rénové une maison familiale, avec simplicité et goût. Chaque matin, cinq fruits frais (mangue, ananas, goyave, papaye, banane) nous attendent sur l’assiette servie dans le patio aux colonnes bleu pâle, plus tout le reste… Denis est plus âgé que Rafael. « J’ai 54 ans, et cela fait 30 ans que j’attends que les choses changent dans ce pays. Je ne sais pas si cela se produira encore pendant ma vie active. » Son regard est dubitatif. « Ils disent que nous devons tous être égaux… », poursuit-il avec un geste significatif de l’index. Mais comment y croire quand on voit les dirigeants se déplacer dans de belles voitures à plaques spéciales, collectionner les résidences, tandis que les esprits entreprenants se voient interdire d’entreprendre, ou alors se se font racketter par l’Etat.
Le tenancier d’une « casa particular » paie 200 pesos convertibles d’impôt (près de 200 francs suisses) par chambre et par mois, soit quasiment la recettes des dix premières nuitées. S’y ajoute un dix pour cent sur les revenus à la fin de l’année. Comment fait-il pour s’en sortir? Il propose des repas, la lessive, des services annexes comme un guide, une voiture, etc. - le tout en principe illégal, non taxé et toléré par les autorités. Pour le touriste étranger, c’est le rêve: dès qu’il entre dans le réseau des « casas particulares », il n’a qu’à s’en remettre aux Cubains; il se trouvera toujours quelqu’un pour répondre à ses désirs, quels qu’ils soient. L’économie informelle est de loin la plus importante et la plus performante. Pour le propriétaire de la maison, c’est l’occasion en or d’avoir accès aux fameux pesos convertibles, les CUC (prononcer « kouk »), qui seront l’objet du prochain message.
Cela crée des tensions avec ceux qui n’ont pas cette possibilité. « Il y a beaucoup de jalousie, dit Yoan, qui possède avec son épouse Yarelis une des meilleures « casas particulares » de Vinales. Les gens croient qu’on gagne notre argent sans rien faire, et les fournisseurs nous facturent leurs services plus cher qu’aux autres. » Lui aussi pratique plusieurs métiers: barman, économiste, agriculteur, taximan. Il promène les touristes dans la Plymouth 51 qu’il bichonne, « une passion », dit-il. Pendant que nous rentrons de Cayo Jutias en traversant un paysage de pins phosphorescents au soleil couchant, l’autoradio emplit l’habitacle d’une version revigorante de « Maria Christina ».
Inutile de dire que pour une visite individuelle ou en couple de Cuba, les « casas particulares » sont une formule infiniment préférable aux hôtels. Non que ces derniers soient déplaisants. La Havane en compte plusieurs de la belle époque, bien refaits, exhibant leur galerie de photos-souvenirs avec Hemingway ou le mafieux Meyer Lanski qui louait un étage entier d’où il organisait ses activités de casinos - sans parler de la chambre 501 au Séville, celle mentionnée par Graham Greene dans « Notre homme à La Havane ».
En province aussi, il existe des hôtels de bonne qualité. Mais ceux dans lesquels nous avons pénétré, généralement pour monter sur le toit-terrasse et prendre un « mojito » en profitant de la vue au crépuscule, semblaient souvent déserts ou presque. Et pour cause: les prix (70 à 120 dollars la double, en moyenne) sont très supérieurs aux quelque 25 dollars que coûtera la « casa particular ». En plus, celle dernière est l’occasion de partager un moment de vie familiale et, pour autant que l’on parle espagnol, d’apprendre une foule de choses sur l’île. Les gens que nous avons rencontré étaient attentionnés, intéressants. Et certains endroits, comme ce ponton privé à l’extrêmité de Punta Gorda à Cienfuegos, sont simplement magiques.