J’allais claquer la portière de voiture pour être sûr qu’elle serait bien fermée, le chauffeur a retenu mon geste. La pièce de métal tordue, bosselée, sans poignée, maintes fois repeinte, s’est refermée dans un souffle, le pêne s’enclenchant pile poil dans la cavité prévue.
A Cuba, tout se répare, se récupère, se lime, ponce, brase, ajuste et s’adapte; le métal s’y réincarne en permanence. L’île a, paraît-il, été bien notée par Greenpeace dans une étude internationale sur la durabilité, on comprend pourquoi. Ce n’est pas un choix, mais une question de survie. Les touristes, moi compris, ramènent des images de Buick, Pontiac et autres Oldsmobile des années 50, souvent munies de moteurs Mitsubishi et parées de couleurs pastel semblables aux pâtisseries locales. C’est faire injustice aux Moskovitch des années 80 auxquelles un moteur Lada donne un second souffle de vie. Même dans le commerce de la nostalgie, le communisme perd la bataille face au capitalisme.
L’une de ces vénérables voitures de fabrication soviétique nous a pourtant emmenés au sommet de El Nicho, près de Cienfuegos. Hosachi, notre guide-chauffeur s’arrêtait tous les dix kilomètres pour verser de l’eau sur le radiateur. Au retour, il s’est arrêté dans une petite ville pour négocier avec un vieil homme maigre et moustachu la rénovation du volant dont le revêtement paraît en lambeaux: 80 pesos, soit 2 francs 50 suisses. Le lendemain, il est venu s’excuser de ne pouvoir nous conduire à l’endroit qui avait été discuté la veille: la direction avait lâché juste après notre retour. J’ai repensé à la succession de virages que nous avions enchaînés en descendant de El Nicho.
Les Cubains savent ce qui plaît aux étrangers. C’est donc une Américaine vert pomme qui nous attendait à la sortie de l’aéroport José Marti de La Havane. Au démarrage, le levier de vitesses a gémi à fendre l’âme, son bouton (une tête de mort, qui n’était pas d’origine), est resté dans la main droite d’Ernesto, le chauffeur. »Juste un petit réglage », a-t-il souri d’un air rassurant. En attendant, il ne roulait qu’en troisième, ralentissant avant les feux rouges pour anticiper le changement de phase, faisant cogner les pistons en réaccélérant. « On passe juste chez mon frère pour arranger ça, l’affaire de cinq minutes », a-t-il ajouté. Effectivement, le frangin s’est glissé sous le moteur avec une clef à mollette et a règlé l’affaire en quelques minutes, ce qui nous a permis de découvrir sous un auvent une Ford T de 1929 en voie de restauration tandis que dans la rue, un gamin s’amusait avec une moto pétaradante de marque et d’âge indéfinissables.
Bienvenue à Cuba. Comme chaque fois qu’il débarque dans un pays pauvre et tropical, le visiteur du pays nordique se prépare au stress que représente la pression combinée de la chaleur humide et surtout de la foule vociférante cherchant à capter son attention et ses devises par cent trucs différents. Or malgré ses 2,4 millions d’habitants, La Havane dégage d’emblée une impression différente, moins encombrée, plus décontractée. La raison est sans doute que même antédiluviens, les véhicules privés y restent un luxe rare et les transports publics farouchement dissuasifs, d’où le nombre élevé de « bici-taxis » qui, au centre-ville, assurent encore une part importante des déplacements. Nous roulons depuis une petite demie-heure depuis l’aéroport, sans que le trafic se densifie vraiment alors que nous sommes à l’heure de pointe du soir, et nous voici déjà sur la parallèle du Malecòn, le boulevard baigné par les vagues.
Nous sonnons à la « casa particular » de Julio et Elsa Roque, rue Consulado. Comme annoncé dans le Lonely Planet, une clef descend en se dandinant au bout d’une ficelle. La formule des « casas particulares » sera l’objet du prochain message.