Quand Nelson Mandela remerciait un banquier suisse

topic1_img0001«Cher Dr. Leutwiler, dit le fax daté du 22 juillet 1994 à l’en-tête du Congrès national africain (ANC), vous avez joué un rôle central dans le désendettement de l’Afrique du Sud. Moins connu est le fait qu’avec le premier ministre Margaret Thatcher et le chancelier Helmut Kohl, vous avez fait pression sur le président d’alors Pieter W. Botha pour ma libération et celle de mes camarades. Vous avez accompli ces tâches discrètement, efficacement et sans accepter d’honoraire, cela est louable et je tenais à vous en remercier. Sincèrement, Nelson Mandela. »
Quand il écrit ces mots, le héros de la lutte anti-apartheid est depuis deux mois à peine président de l’Afrique du Sud. Le destinataire de sa lettre n’est autre que l’ex-président de la Banque nationale suisse Fritz Leutwiler (photo), administrateur d’ABB, Ciba-Geigy et Nestlé. Bref, un financier, un représentant en vue de ces milieux d’affaires suisses à propos desquels on entend et lit depuis dix jours que leur collaboration avec le régime raciste de Pretoria fut une page sombre de l’histoire suisse.

Comme toujours, la réalité est plus complexe que les résumés qu’on en construit avec ses a priori idéologiques. Pour en revenir à la lettre de Mandela publiée par la HandelsZeitung, on peut bien sûr se demander si elle fut dictée par la seule reconnaissance ou par une prudente pesée d’intérêts. Après son élection, Nelson Mandela approuva ce que l’historien Peter Hug, associé au programme de recherches (PNR 42+, voir aussi une critique du rapport final) sur les relations Suisse-Afrique du Sud, décrit comme un «cartel du silence»: pas d’enquête sur le comportement des multinationales, des banques et des services secrets; en échange, pas d’enquête sur les crimes de guerre de l’ANC. Mandela avait aussi besoin «d’une économie qui marche, pas d’une économie affaiblie», comme dit l’ancien secrétaire d’Etat Franz Blankart qui le rencontra deux fois en 1992.

Cela étant, le ton et le choix des mots de sa lettre à Leutwiler laissent penser qu’elle dépasse l’acte formel de politesse. C’est un fait qu’en 1984, le régime de Pretoria boycotté par de nombreux pays frôlait la banqueroute. Washington et Londres ne voulant pas s’en mêler, on fit appel à Fritz Leutwiler en tant que président de la Banque des règlements internationaux pour négocier un rééchelonnement de la dette avec 230 créanciers, sous la houlette du Fonds monétaire international. Le premier de trois accords fut signé en février 1985. «Un acte inhumain», dénonçait alors l’ANC – le même acte pour lequel Nelson Mandela remerciait Leutwiler neuf ans plus tard.

Contradiction, opportunisme? Pas forcément. On ignorait, au moment où l’accord fut signé, l’avertissement que Fritz Leutwiler avait lancé au gouvernement Botha: la «stabilité sociale» serait un critère essentiel pour noter la qualité des emprunts sud-africains. En clair: si vous n’entreprenez rien contre l’apartheid, la prochaine crise financière vous pend au bout du nez, et nous ne vous sauverons pas une seconde fois. Dans les mois qui suivirent, des négociations secrètes commencèrent entre le gouvernement blanc et l’ANC.

Fritz Leutwiler avait utilisé le levier à sa disposition – l’argent – pour faire avancer les choses là où les Bührle, Sulzer et autres Blocher ne pensaient qu’à leur porte-monnaie et à leur obsession que Pretoria reste un rempart contre le communisme.

Cette différence d’attitude est le point à retenir dans le débat qui resurgit à propos de l’accord de libre-échange avec la Chine. Commerce et droits de l’homme ne sont pas forcément antinomiques, ils peuvent aussi s’épauler mutuellement.

De quel poids pèserait une Suisse qui s’isolerait en moraliste intransigeant? Peter Hug, qu’on ne soupçonnera pas d’être à la botte des milieux d’affaires puisqu’il travaille pour le Parti socialiste, tient la position suivante: plus un pays a de contacts à l’extérieur, mieux sa population se porte. Un boycott isolé de la Chine par la Suisse n’amènerait rien, contrairement à une pression dans le cadre de l’ONU, utilisant les relations économiques comme levier. C’est la voix de la raison.

Quant à l’Afrique du Sud, par un ironique clin d’œil de l’Histoire, le Conseil fédéral a annoncé vendredi que dès 2014, les statistiques du commerce d’or seront ventilées par pays. Ce n’était pas le cas jusqu’ici, malgré des demandes répétées, pour protéger certaines affaires pas très nettes. Le chemin vers la transparence est long – pensons aux archives toujours bloquées sur les relations Suisse-Afrique du Sud –, mais on y progresse quand même.

(Paru dans Le Matin Dimanche du 15.12.13)

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