Ce matin, j’ai rencontré un indépendantiste vénitien. Mon regard avait été attiré par une plaque de la Calle Scaleter où se trouvait en 1746 une boutique de café. C’est là que se rendit Casanova pour chercher un chirurgien qui secourut le consul Matteo Bragadin, lequel allait devenir le mécène du philosophe-séducteur. Aujourd’hui, c’est un petit magasin de mode qui ressemble à une antre d’Ali Baba, rempli jusqu’au plafond de chapeaux de toutes formes et tous genres.
Je regardais la vitrine quand un élégant barbu portant chapeau à larges bords, manteau sombre et écharpe de soie blanche a inséré la clef dans la porte. C’est ainsi que j’ai fait la connaissance d’Albert Gardin, un libertaire cultivé qui parle parfaitement le français et se passionne pour l’oeuvre de Casanova, bien plus riche que ne le laisse supposer sa réputation de coureur de jupons.
Albert Gardin pense peu de bien de l’unité italienne. Comme il aime provoquer, il a fait réaliser des cartes d’identité vénitiennes en plastique et a solennellement annoncé aux douanes suisses et italiennes qu’une délégation d’une douzaine de personnes allait traverser la frontière avec ce seul document. A son grand regret, on l’a laissé passer sans trop d’histoires en considérant qu’il était de nationalité italienne - autant dire une insulte à son égard. Une autre fois, il a descendu le drapeau national de son mât et, sur plainte, s’est retrouvé en procès. Une troisième de ses initiatives lui ayant valu quelque harcèlement policier, il a exigé que sa déposition soit prise en dialecte vénitien.
"Les Vénitiens ne sont pas meilleurs que les autres", dit-il, mais il refuse les leçons d’histoire que l’on apprend à la baguette et sans discussion. Cet homme au regard pétillant aime croiser le fer verbalement et se méfie viscéralement des vérités toutes faites. Il m’a offert un café bien que j’aie commis il y a trois ans dans Le Temps une série de reportages sur les traces de… Garibaldi, le père de l’unité italienne. Nous avons passé un excellent moment en bavardant près d’une heure, il m’a donné envie de me plonger dans les écrits de Casanova.
Une belle rencontre ! Merci de nous la faire partager.