Le Musée de l’Elysée à Lausanne expose en ce moment le gros ramdam photographique de Sebastiao Salgado qui attire les foules. Il montre aussi le travail de Paolo Woods sur Haïti, qui bénéficie de cette publicité et mérite bien plus qu’un rôle de vedette américaine: une visite attentive.
Je n’écris pas cela pour opposer les deux événements, ce serait idiot. Les grands tirages noir-blanc de Salgado sur les derniers "paradis terrestres" et leurs habitants se goûtent comme un grand bol d’air, c’est majestueux et parfaitement maîtrisé, on en ressort époustouflé et pas beaucoup plus informé qu’on ne l’était en entrant.
Tandis qu’en ayant vu les images de Paolo Woods et lu les textes d’Arnaud Robert, on a compris quelque chose de Haïti. La seule chose qui rapproche les deux expositions est le temps long. Salgado a travaillé sur son projet pendant huit ans, Woods s’est immergé à Haïti après le tremblement de terre de 2010, Arnaud Robert connaît bien le pays.
Salgado est parti avec une conviction: montrer la beauté du monde qu’il faut préserver. Woods est parti avec une question: comment fonctionne un pays de misère et de fantasmes après un cataclysme?
L’exposition et le livre qui l’accompagnent s’appellent "Etat". Le titre ironique signale une absence écrasante: celle d’un pouvoir durable et crédible, d’une administration fonctionnelle, d’un registre des naissances et même d’un cadastre. Sur ce terreau croissent comme des lianes folles les clichés occidentaux. Celui de la "terre vaudou" qu’il faut remettre dans le droit chemin, celui du peuple déshérité qu’il faut remettre sur ses pieds.
Les images de Woods et les textes de Robert ont la précision cruelle du scalpel. Haïti digère les bonnes volontés, ça ne marche pas - en tout pas comme prévu. L’aide enfonce. Les élections sont un théâtre. Les rapports de force bougent peu. Les sectes pullulent.
Est-ce décourageant? Oui et non. Oui parce derrière la pose de nombreux visages percent la souffrance ou la résignation. Non parce qu’on sent la vie, cette vie bricolée et improbable qui emprunte les sentiers de traverse dont nous n’avions pas remarqué l’existence. Woods et Robert, eux, ont l’oeil. Ils connaissent leur sujet parce que ce sont de vrais journalistes qui n’ont pas un point de vue mais en choisissent plusieurs, parfois surprenants. Ils se glissent dans les manifestations officielles et notent ce que les discours ne disent pas. Ils notent aussi le nom des gens et leur fonction, essaient de comprendre d’où chacun d’entre eux vient, là où il va et ce qui l’anime.
A ce sujet, arrêtons-nous une seconde sur l’utilisation des légendes dans les deux expositions contigües. Celles de Salgado indiquent un endroit, donnent des chiffres, précisent un contexte. Quand on y voit des humains (très beaux portraits, par ailleurs), c’est le nom de la tribu qui est indiqué. L’individu s’estompe derrière l’archétype. Dans l’exposition sur Haïti au contraire, les légendes sous feuille plastifiée qui accompagnent le visiteur donnent souvent le nom et prénom de la personne photographiée et racontent un petit bout de son histoire personnelle (exemple avec la photo ci-dessus: le monsieur chauve est Réginald Boulos, médecin, importateur de voitures, propriétaire de la principale chaîne de supermarchés, directeur de journal et de station radio, actif dans l’industrie pharmaceutique et alimentaire. Descendant d’immigrants libanais, il compose lui-même les indicatifs de ses publicités pour ses marques. Il est photographié avec un de ses employés à Pétion-Ville). C’est non seulement informatif, mais d’une clarté qui tranche avec la désorganisation institutionnalisée de Haïti, avec les stéréotypes brumeux que véhicule ce bout d’île. C’est une belle réponse à l’impuissance.
La débrouille quotidienne plus que la misère. La complexité des rapports plus que leur simplification. Il y a dans le regard de Palo Woods - à qui l’on doit déjà un grand reportage sur le monde du pétrole, un autre sur la faillite américaine en Afghanistan et un troisième sur la présence chinoise en Afrique - une sorte d’ironie froide et un peu distante, antidote à l’émotion superficielle. Le cadrage est souvent assez large pour laisser entrer dans l’image d’autres éléments d’information. Ce n’est jamais pesant, l’observateur voit ou ne voit pas, fait le rapprochement ou pas. Rien n’est imposé.
Tout cela pour dire que Paolo Woods et Arnaud Robert sont des grands reporters dans le meilleur sens contemporain que l’on peut donner à ce terme et que leur exposition et leur livre constitue un des événements photographiques de l’année. A lire aussi, l’article que le New York Times leur a consacré.
Vous faites l’éloge de Arnaud Robert. Serait-ce lui qui traitait Barbier-Mueller avec un mépris totalement inimaginable, à propos de conservation d’art africain ? Il existe un autre Arnaud qui sévit dans nos contrées et je les confonds souvent. En tout cas, celui qui s’attaquait à Barbier-Mueller de cette manière ne mérite certainement pas les compliments que vous lui donnez ici…
Arnaud Robert a publié le 23 mars 2009 dans Le Temps une enquête intitulée "Out of Africa" sur la provenance des pièces exposées dans la collection Barbier-Müller et les questions que cela soulève. L’article est factuel, il donne aussi le point de vue de Jean-Paul Barbier-Müller. Je ne sais pas si c’est à celui-là que vous faites allusion, mais je n’y trouve nulle trace de "mépris inimaginable". JCP
Je l’ai entendu à la radio. Je serais incapable de retrouver cet interview, mais en gros Barbier-Mueller y était traité de gros raciste méprisant envers les musées africains.
Or j’en ai visité pas mal, des musées africains, qui étaient évidemment tout aussi abandonnés que le reste des infrastructures en général depuis le départ des blancs, dans les années 60. De Luanda à Ouaga, il était évident que tout était à l’abandon et que le rôle des gardiens était pour le moins ambigu. Barbier-Mueller a eu un mérite immense de constituer ses collections et de les mettre à disposition du public, et mériterait mieux que le lourd mépris des fonctionnaires de la RTS.
Tiens, vous arriveriez à le retrouver, cet interview, qu’on en juge sur pièce ?
C’est marrant, à force de revisiter l’Histoire avec un point de vue politiquement correct, on va vraiment aller vers de gros chamboulements. J’imagine déjà la tête des Italiens quand on va leur demander des compensations pour le massacre de 50’000 Helvètes par Jules César…
En attendant, avant de critiquer aussi violemment Barbier-Mueller, Arnaud Robert aurait été bien inspiré de s’intéresser à Michel Leiris et à sa participation à l’expédition de Marcel Griaule, quand l’élite de l’intelligentsia française allait voler les statues sacrées dans les villages africains, en les menaçant de l’intervention de la troupe, si les villageois ne dédaient pas. Michel Leiris :
"Il fait un trait, comme Paul Nizan (dans Aden Arabie), sur le voyage comme mode d’évasion, en signant L’Afrique fantôme : monumental journal de voyage dans lequel il détourne les techniques d’enquête et de retranscription ethnographiques pour les appliquer à la description du quotidien et des conditions de travail de l’équipe de chercheurs. La publication de ce texte dans la collection « Les documents bleus »chez Gallimard en 1934 provoque la rupture avec Marcel Griaule qui craint que la révélation des méthodes brutales utilisées pour la collecte de certains objets sacrés ne porte atteinte à la réputation des ethnographes[6]."
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Alors critiquer Barbier-Mueller, le Suisse, après cette expédition, française, de Griaule, qui elle, était vraiment dégueulasse, me fait me poser une question. Arnaud Robert est -il français, comme la plupart des journalistes de la RTS ? C’est pas terrible, comme question, mais y a des fois, on commence légèrement à la trouver saumâtre, cette taxe de 462.40 francs…