Les Etats-Unis ne sont plus fréquentables

Prêt? Top chrono. Pendant que vous lisez ces lignes – disons trois minutes – la National Security Agency américaine aura accumulé 60 terabytes de données, soit 15 000 DVD contenant chacun deux heures de film en HD.

Chaque semaine qui passe montre l’étendue sidérante de la machine à espionner qu’on ne peut même plus qualifier d’américaine, tant les imbrications sont étroites entre les services secrets, ainsi qu’entre ceux-ci et des entreprises privées.

Angela Merkel se fâche parce que son mobile était sous écoute depuis 2002? Ceux qui l’ont élue seront ravis d’apprendre, via un rapport britannique révélé vendredi, que les services secrets allemands sont techniquement au top pour capter la masse de données transitant sur les autoroutes de fibre optique, ce qui leur a valu les félicitations de leurs pairs en 2008. Le gouvernement français s’indigne parce que des dizaines de millions de conversations téléphoniques ont été espionnées en un seul mois? Qu’il explique pourquoi le même rapport britannique salue l’avantage comparatif de la DGSE française, à savoir sa relation privilégiée avec une grande société de télécommunications.

Ce qui se passe est extrêmement grave. Il s’agit ni plus ni moins que de la violation la plus massive de la sphère privée dans toute l’histoire de l’humanité et de la prolifération cancéreuse d’une structure de surveillance échappant à tout contrôle démocratique. J’exagère? En juillet, le Congrès américain a décidé à une courte majorité de maintenir une des formes d’écoutes téléphoniques pratiquées par la NSA. Un journaliste deWired, David Kravets, et l’ONG MapLight ont fait une petite recherche: les députés qui ont voté en faveur de la NSA ont reçu en moyenne deux fois plus d’argent de la part des industries de la défense, de la sécurité et de l’électronique que ceux qui ont voté en défaveur. On peut parler de corruption institutionnalisée.

Les pusillanimes objecteront que la conduite des Etats a toujours eu sa part d’ombre, que Big Brother s’épuisera à trier la masse d’informations et que les innocents n’ont rien à craindre. Qu’ils se détrompent. La NSA est autorisée à épier trois cercles de contacts à partir de chaque cible. Si une cible a 300 «amis» sur Facebook, le potentiel des personnes surveillées atteint l’équivalent de la population suisse. Les cas de personnes refoulées sans explication à la frontière américaine se multiplient. Et personne n’a la moindre garantie que les données ne sont pas utilisées à d’autres fins telles que l’espionnage industriel, financier ou politique.

«Comment Barack Obama veut-il convaincre une délégation européenne d’entamer des discussions franches et approfondies sur un traité transatlantique de commerce et d’investissements? demande l’ex-ministre allemand de l’Economie puis de la Défense Karl-Theodor zu Guttenberg. Pour limiter les dégâts, il doit s’excuser, vite, auprès d’Angela Merkel et des autres alliés. »

En fait d’excuses, l’Europe n’a eu droit qu’à celles mâchonnées vendredi par John Kerry – «certaines actions sont parfois allées trop loin». Elles ne font qu’ajouter l’insulte à l’injure. On retiendra surtout de ce scandale l’attitude hautaine et méprisante d’un président qui ne semble plus contrôler grand-chose.

Si les Etats européens avaient une once de dignité, ils s’empresseraient d’offrir l’asile politique à Edward Snowden, l’homme qui a fait tomber les masques. Cela vaut aussi pour la Suisse, qui s’est montrée si accueillante pour les grandes oreilles américaines. Ueli Maurer devrait relire ce passage du rapport de la Centrale d’enregistrement et d’analyse pour la sûreté de l’information (Melani) paru cette semaine: «Les Etats-Unis occupent une position hégémonique dans le monde unipolaire des entreprises des technologies de l’information actives dans la promotion et l’entretien des réseaux planétaires d’échanges. La question est de savoir jusqu’à quel point un acteur en position dominante est disposé à faire des concessions à autrui, ou s’il est réellement conscient de sa suprématie et des implications qui s’ensuivent. En définitive, l’enjeu est la fiabilité d’un tel acteur – en termes de protection contre l’arbitraire et les abus de pouvoir – pour les autres Etats amenés à le côtoyer. Tout Etat bénéficiant d’une telle position dominante ferait bien d’analyser ce genre de questions de bonne heure et de manière approfondie. »

Les Etats-Unis ayant failli à cette tâche, il est temps de le leur faire savoir, haut et fort, et de leur dire en face: au vu de ce que nous savons, vous n’êtes plus fréquentables.

(Chronique parue dans Le Matin Dimanche du jour. J’y ajoute un lien sur la page du Guardian, le journal où Edward Snowden et Glenn Greenwald - jusqu’à la fin octobre, ont publié en exclusivité les documents de la NSA. C’est un modèle de ce qu’on peut faire avec la vidéo, les graphiques interactifs, etc. sur un site web.)

  1. Il y a vraiment qqch qui me turlupine dans la démarche de la NSA, que je dénommerais "syndrome du géologue" (ou du médecin, il y a beaucoup de parallèles entre les deux mondes). On s’y affronte actuellement avec le dernier rapport du GIEC et ses prévisions. On y voit un troupeau de scientifiques nous affirmer tranquillement quel sera le climat fin du XXIème, alors qu’ils ne sont même pas capables de prédire El Nino une année à l’avance et que l’on sait que toute la question du CO2 se joue dans les océans (formation du calcaire)…
    De même, on y parle d’une augmentation du niveau des mers de 5 mm, avec une précision de +/- quelques cm…
    Ces scientifiques sont peut-être des milliers mais semblent bien peu scientifiques. Et il semble illusoire de modéliser le climat terrestre qui met en jeu des milliards de milliards de paramètres.
    Autrefois, on exploitait une mine d’or en suivant le filon de quartz qui en contenait, aujourd’hui on fait comme la NSA, une mine à ciel ouvert. Lorsque j’y ai travaillé, il fallait que la tonne de matériel déplacé contienne 8 g d’or pour que l’opération soit rentable (c’était avant 2008, quand les banquiers suisses s’efforçaient de couler l’économie des pays pauvres en vendant l’ or de la BNS …).
    Quelle est donc la teneur de choses intéressantes dans le matériel récolté par la NSA et comment même la déceler ? Il suffit que les communications soient légèrement codées, genre mafieux des années 30 (dis tonton, pourquoi tu tousses ?) pour que personne ne s’y retrouve. Et cela m’étonnerait que les gens d’Al Qaeda parlent en clair…

  2. Merci pour cet excellent article. Oui, la Suisse et l’UE se doivent offrir l’asile politique au lanceur d’alerte Edward Snowden. Dans Le Temps du samedi 2 novembre, il y a un article en p.7 intitulé "A Genève, la vie de l’espion Edward Snowden". On y lit que la mission diplomatique des Etats-Unis auprès de l’ONU était utilisée en 2007 comme couverture pour intercepter les communications et espionner sur une large échelle. Probablement aussi avant 2007 et encore aujourd’hui. Sur le territoire suisse! Et sans aucune réaction de nos autorités! On sait bien que si protestation verbale discrète il y a eu, cela n’a strictement aucun effet si ce n’est de nous donner bonne conscience. Seuls les actes comptent vraiment. Pour autant que cela soit confirmé et le sachant, comment se fait-il que le Conseil Fédéral n’ait pas le courage élémentaire d’expulser tout ou partie de ces diplomates et même de menacer de fermer ce consulat, disons pour une période de 12 mois à titre de tir de semonce? Bien sûr, cela provoquerait une crise prolongée avec une grande puissance et nous y laisserions à court terme des plumes et de l’argent. Mais, par une telle action retentissante, nous trouverions à la longue des appuis puissants dans les esprits aux Etats-Unis eux-mêmes, qui ont su prouver dans le passé qu’ils savaient corriger leurs propres excès. Un clin d’oeil à la NSA qui, vu les mots-clés utilisé dans ce post, ne sauraient passer à côté!

  3. Bienvenue sur Terre, noble étranger venu d’une planète lointaine. Je suis désolé de vous décevoir, mais vos propositions ici ne risquent bien que de provoquer que quelques haussements d’épaule amusés ou agacés, selon votre interlocuteur…

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