Lampedusa, Losone

Lampedusa est une île au large de laquelle les migrants se noient.

Lampedusa est le lieu où l’on obtient la nationalité italienne en un jour par la grâce du premier ministre Enrico Letta - à condition d’y être mort par noyade, le sort des survivants n’intéressant pas grand monde.

Lampedusa est un endroit d’Italie auquel le jury de l’obscénité envisage de distribuer le Prix Nobel de la Paix en 2014, sans doute avec la mention "nos excuses pour le dérangement".

Lampedusa est la séquence "émotion" des médias, avant que celle-ci soit remplacée par "Joseph, le chien martyr qui émeut l’Amérique".

Lampedusa est un rituel de compassion qui, selon Claire Rodier ("Xénophobie Business"), "s’accompagne toujours d’un élément qui alimente la peur de l’invasion".

Lampedusa (Tomasi di) est l’auteur du roman "Le Guépard" dont le héros, le prince Fabrizio Salina, prononce cette phrase célèbre: "pour que tout reste comme avant, il faut que tout change".

Cette phrase me trotte dans la tête en voyant le pèlerinage du président de la Commission européenne José Manuel Barroso au milieu des cercueils, un jour après que les membres de l’UE ont passé le plus clair de leur temps à se rejeter les responsabilités en matière de politique migratoire et à décider de ne rien décider - sinon de renforcer la surveillance des côtes avec l’agence Frontex.

***

Retour en Suisse, où les Genevois ont plébiscité le week-end dernier un parti politique dont le fonds de commerce est de rendre le frontalier français coupable de tous les maux (je ne parle même pas de ceux qui viennent de plus loin). En janvier prochain, nous annonce la chancellerie fédérale de la Confédération, nous voterons sur l’initiative de l’UDC "Stopper l’immigration massive".

En attendant, versons une larme sur les morts de Lampedusa. Le président (UDC) de la Confédération Ueli Maurer l’a fait dans un télégramme touchant.

Le même Ueli Maurer, également chef du département de la défense, doit économiser. Alors il se débarrasse de certaines casernes comme celle de Losone, dont le nom fut longtemps associé à une des troupes les plus prestigieuses de l’armée: les grenadiers, Rambos à la sauce helvétique. Défenseurs ultimes de la Patrie en danger.

Que va devenir la caserne de Losone? Un centre de tri pour requérants d’asile, nous apprend le Blick. Symbole de "l’invasion" de la Patrie par des gens foncièrement non désirés.

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Lampedusa. Losone.

J’essaie de construire pour dimanche un article autour de questions suivantes: L’Europe est-elle capable de construire une politique migratoire commune? Y a-t-il, comme le préconisent le HCR et l’OIM, une alternative "régulée" aux filières clandestines à hauts risques? Peut-on dépasser par des propositions concrètes (et si oui lesquelles) la guerre de tranchée idéologique entre les "droits-de-l’hommistes" et ceux pour qui "on ne peut accueillir toute la misère du monde"?

Il y a des jours où je me dis que j’ai l’art de me poser des questions auxquelles il n’y a pas de réponse.

P.S.: A voir sur Arte, le film de Michael Richter "Les secrets de la forteresse Europe"

P.P.S: Article paru dans Le Matin Dimanche du 12 septembre:

Réponse d’un chacal à Jacob Berger

Enfant, il y avait catéchisme le jeudi. Aujourd’hui, le TJ diffuse chaque vendredi quelques images édifiantes commentées par un cinéaste romand. Cette semaine, Jacob Berger a fait très fort à propos du naufrage de Lampedusa. Citant le roman de l’écrivain homonyme Giuseppe Tomasi di Lampedusa, il a parlé de guépards et de chacals.

Les chacals, c’est nous bien sûr. Coupables de tourner le dos à ceux qui se noient. De nous engraisser sur la misère d’autrui. Arrière-petits-fils de marchands d’esclaves, petits-fils de colonisateurs, exploiteurs nous-mêmes. Coupables, toujours.

Désolé, cette séquence de ciné-morale à deux balles tombe à plat.

Jacob Berger a une excuse. Le pape François n’a-t-il pas titillé nos consciences en dénonçant à Lampedusa la «globalisation de l’indifférence»? Sur quoi Christophe Darbellay lui a demandé dans ce journal combien de familles le Vatican pense accueillir.

La question est impertinente, mais elle me plaît. Il y en a d’autres. Avec un jeune sur deux au chômage en Espagne et en Grèce, comment le pape François et Jacob Berger convaincront-ils ces Etats en premières lignes de l’immigration d’ouvrir davantage les frontières?

Au Nord de s’engager? C’est déjà le cas! L’Allemagne est le No 1 de l’asile en Europe – quatre fois plus de requêtes acceptées qu’en Italie. Qu’a fait celle-ci des centaines de millions d’euros versés par Bruxelles?

La «forteresse Europe» est un échec, disent ceux qui réclament l’ouverture des vannes, répétant que notre continent vieillissant a besoin de forces vives. Parlons démographie: en 1950, l’Europe comptait deux fois plus d’habitants que l’Afrique. Dans quelques années, ce sera l’inverse. L’Europe est-elle l’avenir des Africains? L’avenir des Africains est en Afrique.

Si nous avons le devoir moral d’aider les personnes en détresse, pourquoi l’Europe n’accueille-t-elle pas davantage de réfugiés syriens, entassés par centaines de milliers au Liban et en Turquie? Ceci est un vrai scandale. Pourquoi en est-il ainsi? Parce que notre système est engorgé par des migrants principalement économiques, avec la complicité active des droits-de-l’hommistes.

Il serait temps que les sempiternels donneurs de leçons se posent quelques questions sur les effets collatéraux de leur épaisse bonne conscience. De la même façon que notre aide au développement a coûté des centaines de milliards profitant plus à la bureaucratie coopérante et aux entreprises occidentales qu’aux populations concernées («Dead Aid» de Dambisa Moyo reste une lecture stimulante sur le sujet), les lobbies de l’asile multiplient les fausses incitations, plombent les budgets sociaux et font le lit du populisme.

A propos de fausses incitations, quel effet ont les images chocs de Lampedusa? Celui-ci: l’Europe renforce la surveillance de ses frontières maritimes – exactement ce qu’attendent les passeurs qui peuvent rassurer leurs passagers en leur promettant d’être pris en charge par les garde-côtes. Le dernier bateau chaviré l’a été par les mouvements des malheureux qui voulaient attirer l’attention des sauveteurs. Telle est la mortelle logique du système: plus on sauve de vies, plus on amène d’autres personnes à mettre la leur en péril.

Tant que nous mènerons une guerre de tranchées idéologique sur les questions d’asile et de migrations nous n’avancerons pas. Trop de bla-bla et pas assez d’action, comme dit le député socialiste européen Hannes Swoboda.

Plus pragmatiques, les Anglo-Saxons ont des longueurs d’avance sur nous. Ils essaient de mettre sur pied des filières régulées, analysent les besoins, collaborent. Des lobbies dirigés par les migrants eux-mêmes – pas par des porte-parole autoproclamés – y contribuent.

Et pour la boussole morale, je préfère à celles de Jacob Berger et du pape cette phrase de Michel Rocard: «On ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais nous devons en prendre notre juste part. »

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