Allo? T’as internet et t’as pas de théorie?

Dans le rouleau des messages qui m’arrivent via Facebook, il y avait celui-ci:

« Depuis 2008, nous vivons avec le spectre de 1929 et son macabre enchaînement d’événements: crash boursier, volatilisation de l’économie, explosion du chômage, dislocation sociale, montée des populismes, guerre mondiale. Je me demande si nous n’assistons pas à des événements similaires mais sur un rythme différent, beaucoup plus lent. Nous avons énormément appris depuis 1929, nous maîtrisons mieux le système, nous avons créé de grands ensembles politico-économiques qui fonctionnent mieux. Mais les fondamentaux n’ont pas changé: c’est la même économie spéculative, à court terme, de plus en plus fondée sur de la dette et non du capital, et livrée aux intérêts de la finance et non de l’économie. Depuis 2008, nous assisterions donc, sans vraiment le savoir, à un crash au ralenti, à un slow-motion crash. Les effets sont moins dramatiquement sensibles et immédiats. Mais les conséquences sont strictement les mêmes. Nous nous faisons leurrer par notre propre sophistication. »

Son auteur est-il complètement à côté de la plaque, ou simplement clairvoyant? Bien malin qui pourra le dire. J’observe que cette réflexion est publiée en pleine affaire Cahuzac pour la France, coïncidant avec l’opération « offshore leaks » qui fait les grands titres de la presse. La chasse aux fraudeurs du fisc bat son plein, ce qui était prévisible et annoncé depuis que les Etats-Unis et l’Europe voient exploser leur dette publique. Les tricheurs qui ont siphonné le système pendant des décennies doivent payer. C’est normal et cela prendra du temps.

Qui sont ces tricheurs: une minorité maîtrisable ou la grande majorité qui, de fait, contrôle tout et fait que nous nous agitons en vain? De la réponse à cette question dépend celle au message d’inquiétude ci-dessus. Par tempérament plus que par analyse fouillée, je penche pour la minorité maîtrisable. Mais sur le sujet, je veux surtout recommander la lecture d’un texte du professeur de sociologie français Gérald Bronner paru dans Le Monde, intitulé « Que cache l’affaire Cahuzac? ». L’auteur se penche justement sur le sentiment de « tous pourris » qui percole derrière les révélations de fraude fiscale et plus largement sur « la société du déluge de l’information ».

Les révélations d’ »offshore leaks » ajoutées à celles de l’affaire Cahuzac sont en effet un terreau rêvé pour cela. C’est la beauté mortelle d’internet. On y trouve tout, en vrac. Il suffit de tapoter sur son clavier, et des liens finissent par apparaître. Pertinents ou pas? C’est la question qu’on ne se pose pas assez. La mondialisation, en particulier celle de l’information, est propice aux théories du complot. Comme l’écrit Gérald Bronner, « la disponibilité et la massification de la diffusion de l’information, que permet notamment Internet, autorisent tout esprit motivé et partisan à faire des associations entre des éléments disparates. Ces associations favoriseront elles-mêmes une lecture paranoïde (justifiée ou non en dernière instance) de l’actualité. »

C’est ce qu’on appelle la « théorie du halo ». Je retiens des informations qui confirment une première impression, puis m’en sers pour attribuer les caractéristiques d’un individu au groupe auquel il appartient, et vice-versa (« Il travaille dans une banque? Ha, il doit forcément aider les riches à planquer leur pognon! »; « Les scientifiques se plaignent qu’on n’écoute pas leur avis - plutôt rassurant - sur les OGM? Forcément, ils sont tous vendus à l’industrie »; « Les journalistes? Tous des gauchistes déconnectés de la réalité! »). C’est ainsi ça que croissent les préjugés, le populisme, que pourrissent le respect et la démocratie.

Je l’ai vécu cette semaine à l’échelle locale, dans le canton de Neuchâtel. Au terme d’une législature calamiteuse, marquée par de nombreux conflits de personnes, la campagne électorale se traîne dans l’indifférence générale. A une semaine du scrutin, un électeur sur dix a fait usage du vote anticipé, la chancellerie du canton sera contente si le taux de participation atteint 35%. J’assistais l’autre soir à un débat entre quatre candidats à Couvet. A part moi, il y avait autant de personnes dans la salle qu’autour de la table (en y ajoutant les techniciens de RTN), et encore le « public » était-il probablement composé d’élus locaux. Il est vrai que le débat radiodiffusé n’encourage pas à se déplacer par une fraîche soirée d’avril, mais je pense que la raison principale est ailleurs. A force d’entendre que les conseillers d’Etat « ont encore fait une connerie », voire d’anticiper leur prochain faux-pas, nous (je parle à la fois de l’opinion et des médias en interaction) contribuons au dégoût généralisé.

« La faute aux médias »: c’est une vieille rengaine que les décideurs politiques et économiques chantent pour camoufler leurs erreurs ou leurs truanderies. Il est donc logique que les médias grimpent sur leurs pattes arrières quand ils l’entendent. Mais ils ont tort de l’évacuer sans débat. Les affaires Cahuzac et « offshore leaks » sont l’occasion rêvée de rappeler leur double rôle face au « bruit » d’internet et aux théories qui y circulent. Premièrement, ils révèlent des informations que leurs détenteurs voulaient garder pour eux; deuxièmement ils les mettent en perspective. Ce ne sont d’ailleurs pas les mêmes journalistes qui le font, ces deux tâches requérant des qualités différentes, voire antinomiques. Ce qui est important, c’est que ce travail se fasse globalement, sur la durée.

Je reviens à l’analyse de Gérald Bronner: « Il ne se passe plus un mois, sans que quelques « donneurs d’alerte », ainsi qu’il arrive qu’ils se nomment parfois, ne nous mettent en garde contre l’air que nous respirons ou ce que nous nous apprêtons à manger. Ces avertissements incessants créent un embouteillage, des craintes, car les démentir prend du temps (notamment lorsqu’il s’agit de questions sanitaires): le temps de la science, le temps judiciaire et même celui de l’investigation journalistique ne sont pas celui, effréné, du marché de l’information. En d’autres termes, les arguments du soupçon sont beaucoup plus aisés à produire et rapides à diffuser que ceux qui permettent de renouer les fils d’une confiance si nécessaire à la vie démocratique. »

« On oublie hélas le cimetière gigantesque des suspicions infondées pour ne retenir que celles qui, parfois, touchent leur cible. De ce point de vue, l’affaire Cahuzac risque de nourrir cette amnésie. Soyons vigilants à ce que ceux qui souhaitent décrire le monde avec l’imagination du pire n’instrumentalisent pas cette affaire plus qu’il n’est raisonnable. Ce que cache ce scandale, à la fin, parce qu’il ne la révèle que trop, c’est l’atmosphère irrespirable que favorise le déluge informationnel auquel nos concitoyens sont confrontés. »

Le travail des médias consiste aussi à rendre respirable l’atmosphère que favorise le déluge informationnel, comme dit Bonner. Je dirai même que c’est leur grande chance à l’âge d’internet. S’ils ne la saisissent pas, les journalistes seront les premiers à étouffer.

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Une Réponse

  1. Ah, ah !
    Le soucis, avec les journalistes, c’est que leur support doit être vendu (journaux surtout) et rentable (nous avons déjà eu l’occasion d’en discuter dans un précédent article). Pour maintenir le volume des ventes, il faut un scoop par jour, comme un drogué a besoin de son rail quotidien pour bien commencer la journée. Ici, le drogué, c’est le microcosme médiatique et les personnes objets des révélations : ils ont besoin de « çà » pour exister. Pendant ce temps là, le public, qui entend tout prend la désagréable habitude d’attendre son lot de scandale et s’impatiente quand il ne vient pas, par manque et faute de maturité.
    En France, c’est particulièrement criant depuis que nous avons changé de président de la République. Avant, c’était un scoop par jour ou par demi-journée, actuellement, hors les vœux et les travaux parlementaires en cession ordinaire, RIEN !
    Cela me rappelle la terrible phrase de la cour à Versailles sur l’activité du souverain, alors que tout le monde s’agite autour du jeu de paume : « le roi n’a rien fait aujourd’hui. » … ce qui est faux.

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