C’est un photographe que j’ai découvert grâce à un article de ma collègue Albertine Bourget. L’Américain Chris Arnade s’est rendu dans le quartier déshérité de Hunts Point, dans le Bronx, « parce qu’on lui avait dit de ne pas y aller » à cause de la violence, des mauvaises rencontres. Or les rencontres qu’il y a faites lui sont apparues plus intéressantes que dangereuses. Cela fait maintenant plus de deux ans qu’il documente la vie de gens dont la plupart ont un lourd passé qu’ils tentent de dissoudre dans la drogue.
Voyeurisme social? A chacun d’en juger en regardant sa galerie sur Flickr. On revient toujours à cette question: quelle est la motivation de celui qui prend l’image? Mon sentiment est que celles-ci témoignent du respect porté au personnes, pas d’une curiosité malsaine. Il y en a d’ailleurs suffisamment, et sur une assez longue période, pour qu’on ne puisse pas soupçonner l’ex-banquier Arnade (eh oui) d’un désir passager de s’encanailler.
Ces photos sont légendées. Il y a des situations où cela est nécessaire et important. Plus que de légendes, il s’agit d’ailleurs de prises de parole. Souvent, les personnes racontent leur histoire, leur enfance, comment elles sont arrivées là, comment elles y survivent. Chris Arnade leur demande comment elles se voient, de se résumer en quelques mots.
La femme dont j’ai choisi le portrait ci-dessus se nomme Annette et habite East Tremont dans le Bronx. Voici ce qu’en dit le photographe:
« Annette, 50 ans, attendait dans la queue tôt matin devant la VIP Community Services pour recevoir sa dose quotidienne de méthadone. Elle est descendue à 20 mg par jour, n’a plus touché d’héroïne depuis plus de deux ans.
Abusée sexuellement quand elle était enfant, elle a commencé à se droguer contre la douleur. A 13 ans, elle était accro. « De l’acide aux pilules, j’ai tout pris ». Elle est devenue séropositive en utilisant la seringue d’une amie. Elle a essayé de mettre fin à ses jour plusieurs fois par overdose.
« J’ai perdu tellement de choses, ma maison, ma famille. Aujourd’hui, j’ai tout, je tiens à la vie. J’avais l’habitude de dormir sur des bancs, les gens me regardaient comme une m… Regardez-moi aujourd’hui - cette fille qui dormait sur les bancs. Je suis heureuse et bénie. »
Quand je lui ai demandé de se décrire, poursuit Chris Arnade, elle a dit: « Je suis la plus belle femme du monde. »
Il y a dans ce visage une douceur, une étincelle qui m’ont fait choisir ce portrait parmi de nombreux autres, plus durs, que l’on trouve dans la galerie de Chris Arnade. Il fait d’ailleurs partie d’une série « Faces of recovery », qui a succédé à une première intitulée « Faces of addiction ». Le photographe explique sa démarche dans un texte intitulé « Staring into the Abyss », qui a suscité un vif débat que l’on peut suivre dans les commentaires.
Je découvre. Cool.