Tout est silence. Quinze centimètres de neige, et ça continue. Les gens sont au travail - enfin, ceux qui y sont arrivés sans encombre, tandis que je « récupère mon samedi », comme on dit.
Ambiance idéale pour parler du « Tigre ». Ce docu-roman écrit par John Valliant relate une histoire vraie qui s’est déroulée dans la taïga russe en 1996. Un tigre y a tué et dévoré deux hommes du même village. Vraiment dévoré: il n’en restait pratiquement rien. Même si le tigre est un prédateur, la façon dont il s’y était pris, saccageant les cabanes forestières de ses victimes, était étrange. Comme s’il se vengeait de quelque chose. De quoi?
C’est à cette enquête que nous convie Valliant, dans un travail à l’américaine. C’est-à-dire fouillé, documenté (avec photos, carte précise des lieux). Il a retrouvé tous les acteurs proches ou éloignés du drame, en a reconstitué le déroulement jour par jour, et parfois minute par minute. Le tigre de Sibérie en est l’acteur central. Comme pour un crime chez les humains, l’auteur cherche à décortiquer les mobiles du tueur, sa psychologie. Le lecteur apprend à suivre les traces du tigre, à les interpréter, à comprendre ses habitudes et ses réactions. Un vrai polar.
Mais si le livre ne s’intéressait qu’à l’animal, il n’irait pas bien loin. John Valliant plonge aussi dans la vie des habitants de cette région d’autant plus déshéritée que dans ces années où l’ex-URSS chutait dans un puits sans fond, les premières victimes du délitement général étaient ses fragiles entreprises forestières ou minières de Sibérie. La population y sombrait en état de survie, au sens le plus littéral du mot.
La première victime du tigre, Markov, est un braconnier. Un des ces gars dont la rumeur raconte qu’il vendait les bébé-tigres qu’il aurait tués à des intermédiaires, qui les les revendent eux-mêmes aux Chinois. Une peau de tigre = une motoneige. Raison pour laquelle l’animal adulte se serait vengé. Bref, un salaud qui aurait mérité son sort, conclurait le lecteur pressé du fait divers.
Mais Vaillant n’est pas pressé. Il reconstitue le destin du dénommé Makov. On découvre un brave type, adoré par sa femme, revenu à l’état de quasi ermite-chasseur forestier par nécessité, et peut-être un peu à cause de l’envoûtement qu’exerce cette région infiniment dure et infiniment libre. On comprend que les choses sont plus complexes que l’écho qui nous en parvient.
Zoom arrière. Vaillant en retrace l’histoire, celle de son peuplement, le conflit séculaire avec la Chine. Chaque famille ou presque recèle une douleur, une histoire de déportation, d’exécution sommaire, une perte brutale et injuste. Et au milieu de cette précarité absolue survit, fleurit même l’improbable idéalisme de ces conservateurs de la nature qui cherchent à préserver ce qui reste de l’équilibre, dont le tigre à la fois craint et vénéré par les autochtones. On découvre des destins incroyables, des hommes qui, en pleine guerre, en plein stalinisme, essayaient déjà d’éveiller les consciences, au risque de leur vie. On fait la connaissance de héros actuels, magnifiques.
L’écriture du « Tigre » n’est pas son atout majeur, mais ce qui compte ici est l’authenticité. Ce n’est pas un reportage à la National Geographic ou à la Sylvain Tesson où tout est nimbé d’une sorte de beauté intemporelle et quelque part artificielle. Les hommes se saoûlent et sont parfois lâches, les animaux ont de la vermine et leurs plaies suppurent. Les cabanes ne sont pas joliment arrangées, leurs avant-toits sont en plaques de béton. Le village est désolant et désolé.
Un roman triste? Je n’ai pas trouvé. Un roman qui fait réfléchir à notre niveau insultant de confort et devrait nous rendre reconnaissants de ce que nous avons.
Il se double d’une réflexion - disons d’une piste de réflexion, comme des traces dans la savane, un sentier de forêt - sur nos origines et nos comportements. On a toujours présenté l’homme comme un chasseur devenu cultivateur. Et si l’homme était, aussi, un charognard? Mauvais pour notre ego ça! Mais c’est la thèse avancée par des ethnologues qui ont étudié le comportement de certaines tribus africaines (j’ai vu par hasard récemment cette vidéo qui illustre le propos). John Valliant décèle dans le comportement des tigres de Sibérie et de ceux qui les fréquentent régulièrement des attitudes similaires, des règles non-écrites de donnant-donnant, partage du repas, de la proie. Ce ne sont bien sûr que des hypothèses, des bribes, mais c’est aussi un des aspects les plus fascinants de ce livre.
Si je vous ai donné en vie de le lire… le but est atteint