Où va la photographie digitale? Jusqu’à l’an dernier, les choses paraissaient simples. D’un côté, les téléphones portables munis de capteurs toujours plus performants semblaient avaler le marché de la photo-souvenir, tandis qu’à l’autre extrêmité, seuls les appareils reflex - plein format ou APS-C haut de gamme - satisfaisaient les exigences des amateurs exigeants.
Tout s’est compliqué depuis l’apparition de boîtiers APS-C ou Micro 4/3 performants. Pour ceux que ces abréviations techniques rebutent, le schéma ci-dessus compare les formats de ces capteurs avec le 24x36mm des appareils argentiques classiques. Au début, je l’avoue, le format Micro 4/3 m’apparaissait surtout comme un gimmick commercial visant à vendre des boîtiers et plusieurs objectifs à des prix relativement élevés, tout en restant en-deçà de la qualité atteinte par les reflex Nikon, Canon ou Sony munis de capteurs APS-C.
Cette première génération d’appareils 4/3 comportait trois inconvénients majeurs. Primo, les objectifs n’étaient pas très lumineux, ce qui limitait grandement le travail sur la profondeur de champ vu leurs courtes focales. Deuxièmement, les capteurs digéraient assez mal les hautes sensibilités au-dessus de 400-800 ISO. Troisièmement, il n’y avait pas de viseur intégré; il fallait acheter un viseur électronique externe coûtant la moitié du prix du boîtier…
Tout cela a changé avec l’apparition du Sony NEX-7, du Fuji X-100 puis X-Pro 1 (avec capteur APS-C), et de l’Olympus OM-D (capteur Micro 4/3). Le point commun de ces boîtiers est de proposer un viseur intégré, hybride dans le cas de Fuji, électronique pour les autres, dans un encombrement réduit. Aucun d’entre eux ne se glisse dans une poche, mais ils sont nettement plus légers et agréables à transporter que les réflex.
Personnellement, je n’envisage pas de photographie sérieuse sans viseur; le meilleur des écrans ne sert à plus grand chose en plein soleil et limite sérieusement la façon de tenir son appareil. Le viseur électronique reste un pis-aller. Celui du NEX-7, que l’on dit être le meilleur de tous, est au viseur optique ce que les premières TV couleurs sont aux écrans plats dernière génération, mais il est utilisable, et la technique ne peut que progresser sur ce point.
La qualité d’une image dépend d’abord de l’optique, on ne le répétera jamais assez. Rien ne sert de dépenser plus de mille francs pour un boîtier si c’est pour y fixer de médiocres “cailloux”. Les objectifs restaient le maillon faible des systèmes compacts APS-C ou Micro 4/3. Ce n’est plus le cas. L’offre s’est nettement diversifiée. Dernièrement, elle est aussi montée en qualité. Pas plus tard que cette semaine, on a vu apparaître trois nouveautés prometteuses:
1. Le zoom Panasonic 12-35mm ouvert à 2.8 (14 éléments en neuf groupes). L’objet, destiné aux appareils Panasonic ou Olympus format Micro 4/3, n’est pas donné: il sera vendu autour de 1000 francs suisses dès le mois de juin. Mais ses caractéristiques prometteuses pourraient bien valoir ce prix.
D’abord, il est lumineux pour un zoom, et surtout son ouverture reste constante de 12 à 35 mm (qui correspond à une plage de focale 24-70 mm en plein format, permettant de maîtriser le plupart des situations). Il est léger (305 grammes). Pour mémoire, les zooms plein format à focale comparable de Nikon et Canon pèsent près d’un kilo. Son encombrement est également très réduit. Il est construit en métal et tropicalisé (étanche à la pluie et à la poussière).
Côté performances, ceux qui ont pu le tester émettent un avis assez, voire très positif, comme Camerastuffreview ou Photographyblog. Il pourrait bien devenir l’objectif tous terrains des photographes exigeants qui ont adopté le format Micro 4/3.
2. Le Zuiko 75mm ouvert à 1.8, est lui aussi destiné aux appareils Micro 4/3 Olympus ou Panasonic. Il correspond à un téléobjectif 150 mm en plein format. Ce qui frappe à première vue est sa luminosité extrême. Liée à une distance focale déjà conséquente, elle permet de réduire fortement la profondeur de champ, que ce soit en portrait ou pour du paysage.
Comme pour le zoom Panasonic 12-35mm, la construction (de métal) est très soignée, solide. L’objet, fixé sur un boîtier OM-D, est tout simplement beau. L’autofocus fonctionne de manière rapide et silencieuse. Si j’en juge par la réactivité du 45mm que j’ai eu entre les mains avec un boîtier OM-D il y a une semaine, les résultats pourraient être assez bluffants pour capter des scènes sur le vif, ou en photographie sportive.
Là encore, la qualité a un prix (autour de 1000 francs aussi). Les premiers tests et premières images publiés semblent indiquer un piqué excellent et une utilisation tout-à-fait intéressante de la profondeur de champ.
Le Zuiko 75mm devrait être disponible, comme le Panasonic, au début de l’été.
3. Bague d’adaptation M pour Fuji X-Pro 1. Cet accessoire à environ 200 francs paraît a priori bien banal à côté des deux objectifs présentés ci-dessus. Mais il ouvre des possibilités excitantes, puisqu’il permet de fixer avec précision sur le boîtier du X-Pro 1 des optiques haut de gamme des marques Leica ou Zeiss. Non pas que les objectifs Fuji proposés avec le X-Pro 1 soient mauvais, au contraire. Mais le capteur APS-C de ce boîtier, libéré du filtre anti-moiré, paraît si bon, notamment dans les sensibilités un peu élevées, que sa combinaison avec des optiques au piqué légendaire permet d’espérer des merveilles.
En fait, je ne serais pas étonné que les résultats soient supérieurs à ceux obtenus avec le boîtier Leica M9 plein format, qui coûte trois fois et demi plus cher que le Fuji. Car si Leica continue de fabriquer de remarquables objectifs, le rapport qualité-prix de ses boîtiers évolue décidément dans le mauvais sens.
Les scruteurs de pixels diront que l’adaptateur de Fuji n’est rien de nouveau, qu’il en existe déjà, de fabricants tiers, et surtout qu’on en trouve déjà pour le Sony NEX-7. J’ai testé rapidement un Zeiss Biogon 35mm f2 sur le NEX-7 et pu constater que le piqué est effectivement très, très bon. Mais il reste une inconnue de taille avec ce boîtier très mince logeant un capteur d’assez grand format: les lois de l’optique étant ce qu’elles sont, soit il nécessite des optiques assez protubérantes (comme le Zeiss 24mm f1.8) pour que le cône de lumière diffusé sur le capteur conserve un angle normal, soit les optiques sont ramassées et construites de manière à projeter un cône lumineux à l’angle beaucoup plus ouvert. Dans ce cas, comme les rayons frappent les bords du capteur de manière très oblique, on risque d’y voir apparaître de désagréables franges magenta, dues j’imagine à des effets de diffraction (mes compétences en optique sont limitées). Plusieurs tests ont constaté ce phénomène, dont celui-ci.
Tout cela est un peu technique, mais mérite d’être suivi avec attention, car on parle là d’investissements de plusieurs milliers de francs dans des optiques haut de gamme. Autant s’assurer qu’elles ne déçoivent pas sur des boîtiers électroniques compacts.
Pourquoi le boîtier Fuji X-Pro 1 éviterait-il les problèmes du NEX-7? Simplement parce qu’il est plus épais, très proche des dimensions du Leica M9. Le comportement de l’optique devrait donc être à peu près le même. Certains se sont amusés à photographier des murs de briques avec un Fuji X-Pro 1 monté avec différents objectifs “M”, via l’adaptateur Kipon. A première vue, les résultats ne font pas tomber les chaussettes. Mais il est trop tôt pour juger, attendons les essais avec l’adaptateur de Fuji.
Ces tâtonnements ne doivent pas faire oublier l’essentiel: il existe aujourd’hui des appareils légers, compacts, avec un choix d’optiques haut de gamme, capables de concurrencer les reflex trois fois plus lourds et encombrants - et souvent intimidants pour la photographie de rue par exemple. Seuls les professionnels apprécieront vraiment la différence qualitative microscopique justifiant l’achat de ces derniers.
Pour l’instant, Nikon et Canon, les deux leaders du marché, ne se sont pratiquement pas aventurés sur le terrain des compacts “experts”. Nikon propose un compact à objectifs interchangeables de bonne qualité, mais à très petit capteur, qui ne rivalise pas avec les appareils mentionnés ci-dessus, sauf dans la rapidité de réaction (où le Nikon J1 et V1 écrasent le Fuji X-Pro 1). Canon a lancé sur le marché le G1X à zoom intégré (peu lumineux) et capteur APS-C, un appareil à tout faire de bonne facture, mais peu enthousiasmant. La rumeur circule que Canon annoncerait en juin un compact “mirrorless” avec capteur APS-C. Aura-t-il un viseur hybride, électronique, ou pas de viseur? Mystère.
Si on en croit une autre rumeur sur la prochaine annonce d’un Nikon D600 plein format et à prix “budget” (on parle de 1500 euros), il semble que Nikon veuille concentrer ses forces sur ce segment du marché, et les les reflex APS-C (le 3200 vient de sortir).
Bref, les amateurs de beau matériel vivent un moment passionnant. Pour ma part, j’ai décidé de me mettre en situation réelle: j’ai vendu mon boîtier Nikon D700 plein format et deux optiques. Avec les économies, je vais investir dans l’un ou l’autre des systèmes évoqués ci-dessus…, ou me laisser tenter par le Nikon D800 ou D600, à cause du détail qu’offrent les capteurs plein format dans la photographie de paysage. Par chance, je pourrai tester trois marques de façon plus approfondie et ferai le point sur ce blog, pas à pas, sur mes réflexions et mes choix.