Münsingen n’est qu’à dix minutes de train de Berne, direction Thoune et le Lötschberg, mais c’est déjà un monde différent, un de ces villages peignés et soignés où des locatifs aux balcons uniformément garnis de géraniums côtoient de vieilles fermes en bois superbement restaurées.
C’est dans ce cadre sans graffitis (ou presque), autour et dans un château du 16ème siècle, qu’étaient présentées jusqu’à dimanche une série d’expositions de photographies, de clubs suisses pour une part, d’invités pour le reste. Je n’aurais jamais connu l’existence du lieu et de la manifestation si je n’avais eu un boîtier à vendre et si l’acheteur ne m’avait fixé rendez-vous là-bas. Je n’ai pas regretté le déplacement.
Sur le travail des photo-clubs, il n’y a pas grand chose à dire. Ce sont, comme moi, des touche-à-tout qui se donnent de la peine et, comme moi, pas mal de gens proches de la retraite à en juger par le public qui déambulait dans la serre ou les alentours du château. Mais parmi les invités, il y avait trois travaux dont chacun valait à lui seul le détour. Autant en faire profiter ceux qui n’ont pu se rendre à Münsingen.
D’abord, sur la Schlossgutplatz, j’ai été flashé par les images de Karl Schuler réalisées au Pakistan et en Mongolie. Schuler doit approcher de la cinquantaine, travaille dans l’aide au développement, notamment en Asie et en Afrique, il était - jusqu’à il y a peu en tout cas - un porte-parole de la Croix Rouge. Ce métier lui permet d’approcher des régions et des populations que le voyageur moyen rencontre rarement, et dans un tout autre état d’esprit: celui d’un échange basé sur la durée, et sur une certaine confiance. La photographie, dans ce cas, n’est pas un but en soi, elle reprend son sens premier, soit témoigner de quelque chose de plus grand qu’elle. Les images de Karl Schuler, dont on peut voir un diaporama ici , ont un format légèrement panoramique et ont été réalisées au Pakistan et en Mongolie. Elles en donnent un reflet extrêmement noble et, dans le premier cas en tout cas, moins dissuasif et autrement plus riche que toutes les photos d’attentats, d’enlèvements et de guerre qu’on en a vu ces dernières années. Le message, s’il y en a un, est que la vie continue, âpre et fragile sans doute, mais incarnée dans des personnes dont le visage raconte leur vie, comme cette vieille paysanne qui s’en va, son sac sur le dos, récolter avec une sorte de grosse fourchette en fer les excréments séchés d’animaux qui serviront de combustible à sa famille. Sur le plan technique, j’ai apprécié que Karl Schuler ne cède pas à la facilité actuelle des photoshoperies consistant à “dramatiser” les couleurs et les contrastes. La transparence et la palette naturelle des paysages lui suffisent.
La seconde exposition qui m’a enthousiasmé est celle de Daisy Gilardini. Originaire de Lugano, Daisy Gilardini a commencé a photographier lors d’un voyage en Inde, en 1989. Mais c’est dans les régions du grand Nord et de l’Antarctique qu’elle a trouvé son “chez soi”. Là encore, des cohortes de touristes ramènent de leurs aller-retours en Norvège ou à la Terre de feu des clichés facilement spectaculaires. Mais Daisy Gilardini, c’est autre chose - la patience. Depuis qu’elle est tombée amoureuse du froid, elle a participé à une vingtaine d’expéditions, certaines scientifiques, une à skis avec des Russes jusqu’au Pôle Nord. Comme elle l’explique sous la photo d’un jeune phoque qui a l’air de se fendre la pipe face à l’objectif, elle a attendu des heures avant que l’animal semble se roule sur le côté en ouvrant une gueule rose et hilare.
Daisy Gilardini travaille aujourd’hui pour les plus grands magazines. Ses images sont aussi une prière militante pour sauver la diversité des espèces naturelles menacée par le réchauffement climatique. Techniquement, elles sont tout simplement époustouflantes. Pas d’effets, pas de surcharges colorées là non plus, mais une netteté stupéfiante, des compositions subtilement maîtrisées au service de l’émotion. L’image illustrant ce billet est l’une de celles qu’elle exposait à Münsingen, on peut voir son portefeuille ici.
Remarquable aussi par sa sincérité, la série de portraits géants de Reto Stechi sur son village de Signau se place dans la lignée des grands classiques à la Richard Avedon. Né à Berne en 1985 et grandi à Signau, dans l’Emmental, Reto Sterchi - qui vit et travaille aujourd’hui à New York - devait tout d’abord réaliser un film sur le village, à l’occasion d’une exposition. C’est devenu un projet photographique sur les habitants de la commune: qui sommes-nous, citoyens d’une de ces petites communes qui, comme Münsingen, oscillent entre la patine du passé et la pression d’une banlieue-dortoir? Les habitants ont été photographiés sur fond blanc, dans leurs habits de tout les jours et, c’est le plus important, dans des poses - naturelles ou crispées, peu importe - qui font ressortir leur caractère. C’est tout le mystère d’un bon portrait. Reto Sterchi en a réalisé une centaine en trois jours, dans une salle de bistrot aménagée, à raison d’une dizaine de minutes chacun, avec une camionnetzte et un assistant à l’extérieur pour la technique. Voici ce qu’il écrit de son travail: “Parfois je connaissais le modèle, parfois pas, cela importe peu dans la démarche photographique. Nous travaillons ensemble. Le modèle m’offre une émotion, provoquée par moi ou la situation. Je réagis en pressant sur le déclencheur ou pas. Le modèle comprend ainsi de façon semi-consciente ce qui m’intzerpelle et adapte son comportement. Je ne peux pas éveiller l’émotion qui fait un bon portrait, mais je peux y contribuer par l’ambiance, le rythme. Je peux aussi la détruire par un mot, une attitude malheureux. Nous réalisons le processus à deux, mais au final, je dois avoir disparu, ma présence ne doit plus être sentie dans l’image. Ainsi, un bon portrait devient une illusion (la recréation) de la réalité.”
Une leçon à retenir de ces trois expositions: le fil rouge. Le temps, l’obstination et la focalisation sur un sujet font toute la différence.
A part elles, Münsingen offrait aussi deux travaux d’amateurs intéréssants. Le premier est signé Martin Tönz. Il a photographié sur le cours de l’Aar les barrages au fil de l’eau et l’architecture très particulière de leurs installations - à la fois massive, rassurante, mais non dépourvue d’une certaine élégance. Beaucoup d’entre elles datent de la même époque (la première moitié du 20è siècle) et témoignent avec une forte cohérence de la Suisse industrielle qui se développait alors. Les images, allongées, sont des poses lentes - une trentaine de secondes. L’eau, le ciel s’adoucissent ainsi en une masse laiteuse, les branches qu’agite le vent deviennent floues. Reste les murs, leurs rythmes de béton, une atmosphère étrange à la fois familière et extra-terrestre. Certaines photographies sont tirées en héliogravure, ce qui accentue leur côté intemporel. Belle démarche, particulièrement au moment où la Suisse dit adieu au nucléaire, sans savoir encore de quoi sera son fait son paysage énergétique du siècle prochain. Pas de site web pour Martin Tönz malheureusement, mais une adresse mail pour ceux que cela intéresse: [email protected].
Un mot enfin sur l’exposition évolutive et originale de Edoardo Coltello. Il est parti de Münsigen avec un iPhone pour tout appareil et, au hasard de son périple suisse, envoie des images en forme de clin d’oeil qui sont stockées sur une imprimante à l’entrée de l’exposition. Le visiteur presse sur la touche, imprime la dernière et l’accroche lui-même à un fil avec une petite pincette. Ainsi, l’expo grandit au fil des heures et des jours.
Si Edoardo Coltello se contente d’un iPhone, je reste, comme tout photographe amateur qui se respecte, un incorrigible technophile, donc intéressé par les nouveautés en matériel. A Münsingen, Olympus présentait son dernier né, l‘OM-D, un boîtier micro 4/3 avec viseur électronique, concurrent du Sony NEX-7 et du Fuji X-Pro 1 (qui ont tous deux un capteur APS-C un peu plus grand). J’ai pu manipuler l’OM-D avec deux objectifs - le Zuiko 12 mm f 2 (équivalent 24 mm en plein format) et le Zuiko 45mm ouvert à f 1.8 (équivalent petit télé à 90 mm). J’ai été bluffé par la réactivité de l’appareil, la précision de son autofocus, et la définition des images obtenues dans des conditions de lumière difficiles (du moins ce que j’en voyais en zoomant au maximum l’écran de l’appareil). Le viseur électronique est d’assez bonne qualité, l’écran arrière peut pivoter en haut ou en bas, ce qui est pratique, et l’ensemble - de bonne facture - tient bien en mains.