Depuis l’apparition Leica I en 1925 et sa version adulte, le légendaire Leica M3 à baïonnette et télémètre à cadre collimaté en 1954, adopté par des générations de photo-reporters, la société allemande vit sur sa réputation. Elle est en partie justifée pour les objectifs, de très beaux “cailloux” pour qui est prêt à investir plusieurs milliers de francs dans chaque optique. Il y a apparemment du monde, puisque plusieurs modèles sont en rupture de stock et qu’un ingénieur de la marque déclarait récemment devoir faire face à une forte demande. La raison est simple: des amateurs exigeants adaptent des objectifs Summicron ou Summilux sur des boîtiers numériques japonais haut de gamme. Quant aux boîtiers Leica, superbement ouvragés, ils sont techniquement dépassés.
Cela n’empêche pas la tribu fidèle des Leicaïstes et quelques autres de se raccrocher périodiquement à un fol espoir: “Cette fois, vous allez voir, Leica va nous proposer une véritable nouveauté!” Leur espoir est régulièrement déçu, mais on ne peut rien contre la foi.
Il en ira probablement de même avec les deux annonces du jeudi 10 mai. Roulez tambours, voici donc le Leica M 9 Monochrome (mais oui: noir et blanc uniquement, en photo ci-dessus) et le Leica X2. Le premier est une drôle de bête, dont le capteur plein format n’a qu’une couche au lieu des trois nécessaires pour enregistrer les couleurs de base. Pour le reste, il ressemble comme deux gouttes d’eau aux autres boîtiers du même format. Mais quel est donc l’avantage de se priver de la couleur? Primo, un capteur monocouche n’a pas besoin de filtre anti-moiré et livre donc, en théorie, des images plus nettes. Secundo, celui-ci permet à Leica d’augmenter la sensibilité utile de 2500 à 10000 ISO par rapport au modèle M 9. Les tests devront encore confirmer ce dernier point, mais d’ores et déjà, ce “progrès” n’impressionne guère. Depuis deux ans, la concurrence maîtrise des sensibilités élevées (1600 à 3200 ISO) sur des capteurs couleur, et Leica ne fait ici que rattraper un peu son retard. Quant au piqué des images, les premiers tests comparatifs entre le nouveau Nikon D800 (avec filtre anti-moiré) et le D800E (sans filtre) montrent que la différence ne saute pas aux yeux. Les 36 millions de pixels du D800/D800E sur un capteur plein format font davantage pour augmenter la résolution de l’image. Avec 18 millions de pixels, le Leica M Monochrome reste en deçà. Les premières images test publiées par DP Review ne permettent guère de se faire une idée; je ne les ai pas trouvées renversantes.
Quant au prix de la chose, il est annoncé à 7950 dollars - boîtier nu. Vous avez bien lu: le Leica M Monochrome n’innove en rien, fait moins que son “frère” à capteur couleur mais coûte aussi cher. Faut-il que Leica compte sur le snobisme de ses aficionados!
L’autre nouveauté, le X2 (photo ci-dessous), est encore plus décevante. Ici, le constructeur allemand était vraiment attendu au contour, car les concurrents n’ont pas chômé depuis l’apparition du Leica X1 en 2009, qui était alors une sorte de Rolls dans les compacts avec capteur APS-C. Depuis, Fuji (avec le X100 puis le X Pro) et Sony (avec le NEX 5n et le NEX7) ont mis sur le marché des appareils qui surclassent techniquement le X1 et offrent des possibilités beaucoup plus larges (objectifs intervangeables, viseur hybride ou électronique intégré, etc.). Plus généralement, l’offre s’est considérablement améliorée dans le segment des compacts dit “4/3″, leurs performances aussi. Prenez un Panasonic GX1 équipé de l’objectif 20mm f 1.7 à focale fixe (un millier de francs suisses): les résultats en termes de qualité d’image seront au moins aussi bons que ceux obtenus avec le Leica X1 (qui coûte le double).
Les fans de Leica espéraient que le X2 proposerait des objectifs interchangeables: ben non. Ou un viseur électronique intégré: ben non. Ou un capteur révolutionnaire: ben non. Pire, l’objectif non interchangeable reste le peu lumineux Elmarit ouvrant à f 2.8 maximum. La seule bonne nouvelle, c’est que le prix, lui aussi, n’a pratiquement pas changé à 2000 francs suisses environ.
Pour quelques centaines de francs de plus, le Fuji X Pro ou le Sony NEX 7 équipé d’un Zeiss 24mm f 1.8 promettent d’autres sensations et des horizons plus vastes.
Au final, cette double présentation ratée est une mauvaise nouvelle pour Leica, quoi qu’on dise de l’indéfectible attachement que lui portent certains photographes. Le M9 Monochrome trouvera peut-être son marché d’ultra-niche (s’obliger à photographier en noir-blanc, c’est chic, non?), mais l’échec annoncé du X2 signifie que la marque est incapable de se diversifier dans le monde impitoyable de l’image digitale - sauf à s’accrocher à la locomotive Panasonic. Mais dans ce cas, pourquoi ne pas acheter directement japonais, et moins cher?
Actualisation, samedi 12 mai: Quand je disais qu’avec Leica, on sort du domaine de la photographie pour entrer dans celui de la religion (ou de la spéculation, ce qui revient au même, comme dirait Pascal)….
Aujourd’hui, relate l’agence AFP, un Leica datant de 1923 (série O, numéro 116) a établi un nouveau record du monde - 2 160 000 euros - dans une vente aux enchères de la Galerie Westlicht à Vienne. Estimé entre 600 000 et 800 000 euros, il est finalement parti à 1,8 million (2,16 avec les taxes). L’acquéreur est resté anonyme. Vingt-cinq prototypes de cette pré-série ont été fabriqués par Leica, avant le passage à la production en série deux ans plus tard, en 1925, 12 d’entre eux sont encore répertoriés dans le monde.
Tout à fait raison, snobisme, snobisme, snobisme - et cela de la part de gens qui ne font pas de photos (ou chez eux pour ne pas salir leur bijou…)
Personnellement, j’ai eu 3 leica M3 (de 1955,1956,1957) avec lesquels j’ai travaillé pendant 20 ans.
J’ai abandonné ces “outils” pour adopter l’Hexar RF qui acceptait mes optiques (silencieux, motorisé, bon pour la couleur aussi) - Actuellement j’utilise le Fuji X100 avec un 35 fixe que j’ai toujours dans le sac (considérant ses limites, bien entendu) Dynamique du capteur étonnante, doux, old fashion - malheureusement, pas de télémètre - dommage…
CHARLIE