La Suisse est-elle en train de scier la branche financière sur laquelle elle est assise? C’est en tout cas l’avis d’Oswald Grübel, ancien patron de Crédit Suisse, puis d’UBS. Le banquier avait déjà eu l’occasion de dire tout le mal qu’il pense de la “stratégie de l’argent propre” mise en place dans l’urgence et l’improvisation par le Conseil fédéral depuis 2009. Il revient à la charge dans le Tages Anzeiger de ce samedi, avec la grosse artillerie. Cette stratégie “inutilisable” entraînera au bas mot 10 000 francs suisses de frais administratifs pour les banques à l’ouverture de chaque compte, sans garantie que le contrôle soit efficace: “ Pensez-vous que le client a un tampon sur le front qui montre s’il paie des impôts?”
Par ailleurs, la tactique consistant à négocier des accords bilatéraux ne peut que conduire à une escalade de pressions: ”La France et l’Italie voudront plus que ce que prévoit l’accord avec l’Allemagne. Les Allemands reviendront donc avec de nouvelles revendications”. Au final, ajoute-t-il, la place bancaire perdra jusqu’à 20 000 emplois, et les conséquences sur l’économie suisse se feront sentir vers la fin de la décennie: «Les taux d’intérêt seront aussi élevés que dans le reste de l’Europe, nous aurons fixé le franc à l’euro et le taux de chômage sera similaire».
L’expert en blanchiment d’argent Jürg-Beat Ackermann est sur la même longueur d’ondes que Grübel. Dans le Tages Anzeiger toujours, il estime que les recommandations du Groupe d’action financière (GAFI) représentent “la plus grande attaque contre les marchés financiers libres depuis 1990″. Du m0ment que l’évasion fiscale, l’argent au noir seront assimilés au blanchiment, l’obligation d’annonce prévaudra pour les banques, ce qui ne manquera pas de susciter des casse-tête quotidiens pour ces dernières. La Suisse n’a pas encore décidé comment elle mettra en pratique les recommandations du GAFI, mais il y a un risque de doublon avec la “stratégie de l ‘argent propre”. L’effet sera identique à celui dénoncé par Oswald Grübel: plus de travail et de cas-limites pour les banques.
Dans un autre domaine, le Financial Times s’inquiète - ou fait sembler de s’inquiéter - pour les gérants de fonds spéculatifs établis en Suisse. Jusqu’ici, le pays était considéré comme un petit paradis peu régulé et peu imposé dans ce secteur, ce qui avait amené des gérants londoniens à prendre un pied-à-terre à Zurich ou Genève. Or un projet de réglementation plus sévère préparé par la FINMA et mis en consultation par le Conseil fédéral pourrait éliminer ces avantages comparatifs. Il faut toujours prendre avec des pincettes les infos du FT concernant la Suisse et la finance: elles peuvent être téléguidées par la City - dans ce cas pour effrayer les gérants qui songeraient à quitter les bords de la Tamise.
Quelles que soient les motivations du FT, c’est un fait que les développements récents en Suisse ne sont pas de nature à attirer les investisseurs - une crainte thématisée par la Weltwoche depuis des mois: voilà un pays où le secret bancaire n’en finit plus d’agoniser, où les autorités paraissent incapables de résister aux pressions et même d’avoir une vision claire de ce qu’elles veulent, où l’on restreint fortement l’achat de résidences secondaires, où la vie est chère, les trains bondés, etc. Il nous restera le Cervin, et la vertu.
