dimanche 28 février 2010

Marais Monod, Montricher

samedi 27 février 2010

Beat Kappeler à propos du projet Addax Bioenergy en Sierra Leone - les limites de l'approche "douce" en Afrique

Dans sa chronique de ce samedi, Kappeler écrit ceci après le reportage publié cette semaine dans Le Temps (en photo: le village de Kolisoko).
"L’article de Jean-Claude Péclet sur les terres louées en Afrique pour des projets agro-industriels montrait bien quels sont les enjeux. Les exploitants extérieurs, des industriels, peuvent amener la prospérité dans cette région tout en bousculant les sociétés locales, autarciques, affamées. Je pense que le développement, même imposé de cette manière, est incontournable au vu de l’explosion démographique de ces sociétés économiquement stagnantes. Il en va aussi de la pénétration de l’information dans des zones reculées. Préserver un «état naturel» rendrait ces sociétés artificielles.
L’article montrait aussi que là encore, il existe des nuances entre ces deux conceptions polarisées. Si la seule préparation du sol et le réaménagement des lots éparpillés multiplient le rendement, il y a de l’espoir pour une paysannerie locale toutefois modernisée."
Kappeler résume ma position après une cinq jours de reportage sur place. Dans un message précédent, je raconte le débat que j'ai involontairement provoqué sur place entre le "journaliste-activiste" Theophilus Gbenda, opposé au projet Addax, et Nikolai Germann, qui en est le responsable. Il y a un fossé philosophique entre les deux hommes. Theophilus ne mentionne que ce qui risque d'échouer, se méfie de tout, tombe parfois dans le procès d'intention. Nikolai essaie de faire avancer les choses, en prenant des précautions. Oui, cela bouscule des habitudes, des traditions, un paysage. Oui, il y a des risques. Oui, certains profiteront probablement plus que d'autres.
Mais quelle est l'alternative? Laisser les choses en l'état, laisser les paysans végéter au bord de la famine - mais si pittoresques devant leurs cases? Les tiers-mondistes qui tombent à bras raccourcis sur tout projet agro-industriel ont après tout dominé la pensée et l'action de l'aide au développement pendant un demi-siècle. Avec quels résultats? Allez le demander à Dambisa Moyo!
Bon, là je suis un peu injuste. C'est vrai qu'il y a en ce moment débat sur une alternative à la location des terres pour une très longue durée (50 ans, prolongeable dans le cas d'Addax). La solution est un contrat de fourniture par lequel des paysans, si possible regroupés en coopératives, s'engagent à fournir les quantités de produits agricoles (canne à sucre, dans le cas Addax) souhaitées par l'investisseur, à un prix fixé d'avance, et en échange d'un double soutien: crédit d'investissement, aide en matériel et formation. C'est l'idée notamment défendue par Olivier de Schutter, rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation. Sur le papier, elle est séduisante. En pratique, c'est moins simple. Nikolai Germann m'a dit que GTZ (la coopération allemande) lui a proposé une approche de ce type en Sierra Leone: la surface nécessaire pour de la plantation aurait été beaucoup, beaucoup plus importante.
Ce qui n'est pas étonnant. Qu'on le veuille ou non, le degré d'organisation des paysans africains est proche de zéro. J'ai pu l'observer l'an dernier en faisant mes recherches sur la filière du cacao. A part un exemple au Ghana, les coopératives sont petites, fragiles, ou inexistantes. L'investisseur qui s'engage sur la voie du contrat de fourniture n'a aucune garantie que la qualité, et même les quantités demandées suivront. Or il n'engage pas que son argent, mais celui des banques qui, même si elles portent l'étiquette "de développement", réclament des intérêts et du rendement.
A titre d'anecdote, j'ai provoqué l'an dernier la rencontre entre une coopérative de femmes à Boko (Côte d'Ivoire) et Nestlé. J'en suis ravi, et flatté que la présidente de la coopérative m'ait bombardé "parrain" et me réclame ces jours un discours par mail pour marquer le coup. Cela étant, il faut être réaliste: cette jeune coopérative n'a pas encore livré sa première récolte de cacao à Nestlé!
Si on veut faire bouger les choses sans attendre la saint glin-glin, il faut les prendre en mains. Peut-être qu'un demi-siècle est une trop longue durée pour la location de terres, vingt ans prolongeables par tranches de dix me paraît jouable en termes de retour sur investissement et de maîtrise du sol pour la population. Le débat est loin d'être clos.

Info McDo

A propos de l'information distribuée gratuitement sur le web, cette réflexion tirée d'un article du Financial Times du jour sur "10 innovations that will reshape bisiness":
"We’ve just spent a decade gorging ourselves on too much content of little nutritional value. Expensive content may prove higher-fibre".
J'aime assez l'image du McDo. Aujourd'hui, on se goinfre d'internet comme de hamburgers, et deux heures après, c'est comme si on n'avait rien eu dans l'estomac - ou la tête. Juste un sentiment de ballonnement, ou une migraine.
Moins, mais mieux. Et payé son juste prix.

jeudi 25 février 2010

Coïncidence radio-télévisée

Le Conseil d’administration de la SSR annonce la suppression 100 emplois à plein temps d’ici à 2014 "dans le domaine du support", ce qui entraînera des économies "jusqu’à 33 millions de francs" à cette date.
Mauvais esprit, je ne peux m'empêcher de rapprocher cette annonce d'une autre faite deux heures plus tôt par le surveillant des prix de la Confédération: dans son rapport présenté ce jeudi, il dit s'intéresser de près aux 54 millions de francs supplémentaires annuels réclamés par cette même SSR "pour remplir son mandat de prestations", somme qui serait évidemment répercutée sur la taxe de presque 500 francs que paient tous les Suisses qui ont une radio ou une TV (autant dire tout le monde).
Autrement dit, la SSR montre qu'elle fait vraiment de très, très, très gros efforts en sabrant dans les effectifs pour amadouer le pouvoir politique et son Cerbère des services publics, et sauver le maximum des 54 millions demandés.
Par ailleurs, il semblerait (c'est à confirmer) que dans le train d'économies annoncé ce matin toujours, le gouvernement suisse veut accélérer la suppression de l'aide à la distribution de journaux.
Ainsi, la presse écrite marchera à pas un peu plus rapides vers sa tombe, tandis que la Pravda des ondes recevra certes un peu moins que demandé, mais toujours assez pour occuper le terrain.
C'était la séquence médiatique: "jaloux, moi? jamais!..."

Fécondité

Communiqué de l'Office fédéral de la statistique ce matin: "A la fin de l’année 2009, la population résidante permanente de la Suisse s’élève à 7'783'00 habitants".
Vous avez bien lu: 778 300 habitants. Merde alors, la population de la Suisse a fondu des neuf dixièmes en un an! Pas étonnant que Newsweek annonce "The end of Switzerland" et que de Tripoli à Washington en passant par Rome et Berlin, tout le monde nous piétine. 
A moins qu'un fonctionnaire pressé ait oublié un zéro?
Mais justement, mon cher Albert, où est passée la légendaire méticulosité des Helvètes si un gratte-papier inattentif sabre d'un coup neuf habitants sur dix (dans la version française du communiqué uniquement, bien sûr, parce qu'en allemand, on reste seriös). C'est  à ce genre de détails qu'on sent l'agonie des empires, et encore plus des micro-Etats.
Cela étant, les Suisses se donnent quand même de la peine: le nombre de naissances a augmenté de 76'700 en 2008 à 78'200 en 2009, et "l’indicateur conjoncturel de fécondité" (le nombre moyen d’enfants par femme en âge de procréer) passe de 1,48 en 2008 à 1,49 en 2009, confirmant la reprise modérée de la fécondité amorcée en 2004.
Rock-a-baby!

mardi 23 février 2010

De la fumée et des rêves

C'est toujours un petit choc de retrouver les touristes suisses du troisième âge dans la salle d'embarquement de l'aéroport.
Et les préoccupations dont se nourrit le blues helvétique: saga des otages en Libye, secret bancaire, absence de gouvernance. Khadafi réclamait la dissolution de la Suisse, Newsweek annonce son agonie. L'auteur n'est pas n'importe qui: Denis Mc Shane est un député travailliste qui a été ministre des affaires européennes, il a vécu en Suisse, écrit parfois dans Le Temps. C'est une voix amie - enfin, c'était. Le voilà revêtu du costume de celui qui se prépare pour les funérailles.
A part ça, la routine: votation populaire sur la baisse du taux de conversion du capital-retraite, votation sur des avocats pour animaux. Sur ce dernier sujet au moins, l'humour n'a pas complètement déserté. Petit détour par Facebook où s'est créé un groupe "Des avocats pour animaux? Non! Les Suisses ont d'autres chats à fouetter!".
Soyons positif. Ce matin, Japan Tobacco International annonce qu'il va construire un nouveau siège de 25 000 mètres carrés à Genève, dessiné par les architectes Skidmore, Owings & Merrill LLP (SOM), et group8 (maquette ci-dessus). JTI (Benson & Hedges, Winston, Camel) a vendu 435 milliards de cigarettes l'an dernier. Comme Philip Morris et British American Tobacco, la multinationale du tabac a choisi la Suisse, qui n'a pas que le secret bancaire à offrir (enfin, avait), mais aussi le secret des affaires. Jusqu'à quand? That is the question. Pour l'instant, JTI prévoit d'augmenter ses effectifs au siège genevois de 700 à 1000 personnes d'ici à 2013.
Toute autre chose, à propos de Genève encore. J'ai trouvé ce graphique dans The Economist, qui compare dans quelques grandes villes le nombre d'heures que doit travailler un habitant du lieu pour se payer une chambre d'hôtel dans sa propre ville. A Delhi, c'est 160 heures, à Pékin ou Moscou, plus de 60 heures. A Genève, où le prix absolu est certes élevé, c'est moins d'une quinzaine. Ceci montre qu'avec tous ses défauts, la Suisse reste un pays où l'écart des richesses reste socialement supportable, et où le niveau de vie permet de réaliser quelques rêves. Ce qui lui manque, c'est peut-être les rêves.

dimanche 21 février 2010

Retour nocturne à Bagdad


Dans le halo des phares balance en ombre chinoise la main de mon garde du corps, qui s'est mis à chantonner une mélopée, d'une voix étonnamment douce pour un gabarit de son espèce. La route est dégagée, une bruine légère se transforme bientôt en pluie. Au check-point, le soldat rit sous sa pélerine, heureux de cette fraîcheur nocturne.
Est-ce bien la même route, encombrée et poussiéreuse, que nous empruntions dans l'autre sens ce matin?
L'Irak, j'ai le regret de le dire, m'est apparu comme un pays incroyablement laid sous son soleil voilé. Je ne parle pas des chicanes et des kilomètres de parpaings en béton imposés par la guerre civile ou des destructions - à vrai dire peu visibles. C'est plutôt que rien n'y paraît jamais achevé. Ou alors du bâclé, avec rage dirait-on, sans soin. Recouvert de poudre grise avant d'être terminé. Immeubles grossiers, villas-bunkers, béances, rues sans grâce où pendent les tresses de fils électriques. Les habits aussi sont gris. Les étalages des échoppes comme aspirés par cette tristesse.
Alors oui, la nuit. Les néons pastel - roses, verts, bleus, jaunes - soulignent des silhouettes devisant tranquillement autour d'une table. Les marchandises reprennent des couleurs. Une sorte de joie frémit. Sous la lune naissante, l'atmosphère devient transparente.
Nous roulons. Je laisse ma tête aller sur l'appuie-tête et me sens parfaitement en sécurité, heureux. Je pense aux gens qui m'ont invité en Irak. Ils avaient ceci à me dire, à vous dire à travers moi: ne nous jugez pas sur les dernières décennies, apprenez à voir notre pays autrement, il possède des trésors insoupçonnés pour lesquels nous l'aimons malgré tout. Ayez un peu de patience.
Pourquoi pas?

Irak, des élections au pélerinage


Je voulais évoquer notre pélerinage-express à Kerbala et Nadjaf, hauts lieux de l'islam chiite, mais il est dimanche soir, je viens de taper 12 000 signes pour Le Temps, et mon collègue Julien Lécuyer, qui était dans le même 4x4 que moi, raconte très bien cette journée sur son blog.
Juste dire le contraste entre le fleuve remuant de vieille tôles où s'entassent les familles sur la route Bagdad-Kerbala, les points de contrôle et les cabines où l'on fouille les femmes en noir, et la découverte de ces pélerins secoués de sanglots pour célébrer la mémoire de Hussein Ali, petit-fils de Mahomet et martyre. Visages graves, visages tristes, processions, lamentations. C'est impressionnant, et ça ne me donne guère envie de se convertir, malgré l'admiration que l'on peut porter à Hussein Ali, qui a su transformer son sacrifice en victoire.
Je préfère l'invitation souriante des bouddhas au dolorisme chrétien ou musulman.
L'intérieur de la mosquée, soyons juste, dégage une tout autre atmosphère. D'abord il y souffle une brise agréable, les tapis recouvrant le sol donnent envie de s'y reposer. C'est ce que font des gens de tous âges, toutes conditions sociales, de tous pays, bien portants ou en chaise roulant. Certains dorment paisiblement, épuisés par le voyage. D'autres lisent le Coran à leurs enfants, beaucoup prient, certains discutent en petits groupes. Il règne dans cette grande cour une ferveur calme. Pas de précipitation, de cohue, tout se passe en souplesse et en douceur. C'est à peine si on jette un coup d'oeil curieux aux infidèles que nous sommes - ils sont pourtant rares ici. Je ne pense pas que l'accueil serait pareil à la Mecque.
Nous avons rendez-vous avec des ayatollahs, encore. Dommage, je me serais bien assis une heure au milieu de cette foule recueillie et bon enfant.

samedi 20 février 2010

Un message du patriarche des chrétiens de Chaldée

J'ignorais qu'il existât un Patriarcat de Babylone pour les chrétiens de Chaldée. Et me voici, mécréant calviniste, assis à la gauche du cardinal Emmanuel Delly, 82 ans, qui veille sur les quelque 800 000 âmes chrétiennes que compte, la région dont il a la charge. Elles étaient 1,2 million il n'y a pas si longtemps. Que sont devenues les autres? «Elles ont émigré», répond-il. Il n'y a pas de persécution contre les chrétiens en Irak, poursuit-il. Les relations avec l'église chiite sont bonnes; les deux communautés ont souffert sous la tyrannie du sunnite Saddam Hussein, cela crée des liens. Le fait que nous soyons venus avec l'ayatollah Salah Al Haqim, les effusions entre les deux hommes, l'accueil simple et bon enfant en témoignent.
Mais il y a eu et il subsiste des discriminations contre les chrétiens. Le cardinal Delly cite quelques exemples: s'il veut être engagé comme fonctionnaire - il y en a quatre millions dans le pays, de leur salaire dépend plus de la moitié de la population - un chrétien passera après les autres. Il y a aussi la fermeture d'écoles privées, la non-dispense de service militaire qui touche davantage les prêtres, peu nombreux, que les imams. «Nous avons la liberté de culte, mais pas celle de religion», distingue-t-il. Il est possible de construire des églises, mais un musulman ne peut pas devenir chrétien.
Nous tentons d'en savoir davantage, sur l'assassinat d'un prêtre à Mossoul par exemple. «Mossoul, c'est à part», le cardinal évacue en corner. Et les tensions entre chiites et sunnites? «C'est vous les journalistes qui insistez sur la différence, voyez par vous-même et écrivez la vérité», se fâche-t-il à demi. Tâche qui nous est bien sûr impossible en quelques jours, invités de plus par la communauté chiite.
Le cardinal est diplomate. Cela fait 46 ans qu'il est en Irak, il en a vu des vertes et des pas mûres, il a été fouillé une fois sans ménagement par les Américains, reniflé par un de leurs chiens. Il doit, avec les forces qui lui restent, bâtir sur ce qu'il a, éviter des propos provocateurs qui mettraient ses ouailles en danger dans les régions moins sûres du pays.
«J'espère que les relations entre chiites et chrétiens deviendront un modèle pour les autres pays», conclut Emmanuel Delly. Cette phrase était manifestement le but de notre visite. Photo-souvenir à la nuit tombante devant la statue de la Vierge, dans le jardin. Message transmis, Eminence.

Ayatollah, ma non troppo

- C'est mon gros ventre que vous photographiez?
- Non, c'est la prestance de votre démarche.
- Il faudra que vous disiez cela à ma femme.
C'est vrai que je ne me lasse pas de voir onduler l'ayatollah Sayed Salah Al Hakim dans sa tunique brune sous son turban noir. Mon professeur de kyudo, quand il voulait nous faire prendre conscience de notre centre d'énergie vitale, citait volontiers l'exemple du bonhomme Bidendum de Michelin: «Ce n'est pas le volume du corps qui compte, mais la bonne concentration d'énergie, la légèreté. Voyez avec quelle grâce il se déplace!»
Loin de moi la comparaison sacrilège entre un saint homme et une publicité pour pneumatiques, mais l'ayatollah Salah Al Hakim a définitivement une sacrée dégaine - dans tous les sens du terme. Ses yeux globuleux surmontant un nez bourbonien et une courte barbe poivre et sel ne perdent rien de ce qui se passe autour de lui. S'il feint de se retirer en lui-même, de se désintéresser momentanément de la discussion, c'est pour rebondir aussitôt d'une interjection, d'un geste qui ne n'appelle généralement aucune réplique.
En Irak, on ne rigole pas avec le protocole. Il y a trois jours, l'ayatollah a piqué la mouche et refusé d'entrer dans le bureau du chef de groupe parlementaire, qui avait eu le culot de le faire poireauter cinq minutes de trop. Il a passé un savon aux responsables de la mosquée de Najaf qui voulaient que nous déposions nos appareils photo à l'entrée. «Qu'avez-vous à cacher?», leur a-t-il lancé. Il téléphone à tout bout de champ, c'est un hyperactif.
C'est lui, nous nous en rendons compte maintenant, qui est la cheville ouvrière de nos rencontres ici. Et ce petit homme a le bras long. Entre nous, nous l'avons appelé «le commissaire politique», à sa façon de débarquer dans les entretiens, de signifier qu'ils étaient terminés, de prendre les choses en mains.
C'est avec lui que je me suis accroché au bout de trois jours, demandant qu'il nous organise des rendez-vous avec les partis opposés au sien. Il a tenu parole. Jeudi, nous avons vu une députée de la liste laïque Iraqya, sans mentor. C'est une belle preuve d'ouverture de la jeune démocratie irakienne. Depuis, je l'ai à la bonne.
Je ne sais pas quand il dort. Pas beaucoup, en tous cas. Il est capable de monter faire un somme à minuit et de redescendre une heure plus tard pour poursuivre une discussion. Insomniaque intermittent, il est aussi diabétique, relève prestement sa djellabah en pleine conversation pour s'injecter une dose d'insuline dans sa cuisse charnue. Il a grand appétit, à table et au salon. «Dieu me préserve de la politique!», dit-il en levant les yeux au ciel, après avoir longuement discuté de stratégie électorale.
L'ayatollah Salah Al Hakim ne dédaigne pas non plus les blagues coquines, comme celle-ci.
Un homme épouse une femme de grande lignée, grand-père religieux respecté, pleine de qualités, etc, etc., mais pas très jolie - c'est un euphémisme. Il décide d'en divorcer pour épouser une seconde femme fort belle et agréable au lit. Le problème, c'est qu'elle ne l'est pas qu'avec son mari. On commence à jaser dans le quartier sur cette créature volage, et on en fait la remarque au mari cocu. «Et alors? répond celui-ci, je préfère partager mon miel que pleurer tout seul avec un oignon.»

jeudi 18 février 2010

Interlude, burger halal

Mon collègue de la Voix du Nord Julien Lécuyer, qui attend avec moi notre prochain rendez-vous à Bagdad, me signale cette intéressante polémique à Roubaix. Le maire socialiste de la ville met sous pression la chaîne Quick, propriété de la Caisse des dépôts, car celle-ci sert depuis peu dans son fast-food du burger halal à la dinde, exclusivement, au lieu du burger classique au lard. La chaîne, qui fait de même dans sept autres villes, parle d'une "expérience commerciale". Des élus, et pas seulement ceux du Front national, dénoncent un dérapage communautariste imposé par des musulmans à cheval sur les principes. Les milieux musulmans officiels disent qu'ils n'y sont pour rien.
Est-ce que Quick a au moins conservé la tranche de cornichon?

Métier d'avenir

Le journalisme n'est peut-être pas un métier d'avenir, mais vendre du papier vierge, oui - en particulier dans les pays où résonne encore le bruit des bombes. De quoi a-t-on le plus urgent besoin, après la nourriture et un toit, quand l'appareil d'Etat s'est quasi-volatilisé? De papier pour le recréer. D'ordres écrits pour les troupes de l'ONU ou autres, de rapports de situation pour les ministères et les ONG, de tracts et d'affiches pour ceux qui se sentent appelés à redresser la nation, d'autorisations pour recréer une petite affaire, faire des demandes, etc.
En Sierra Leone, je rencontrais la semaine dernière Wilfred Sam-King, aujourd'hui à la tête de deux grands hôtels et d'une société de construction, et dont les affaires ont débuté dans une modeste papeterie. Celle-ci existe toujours et jouxte le bâtiment abritant la commission anti-corruption à Freetrown.
A Bagdad, nous avons passé un bon moment avec Haidar Rubeiy. Sa papeterie du centre-ville marche le tonnerre de Dieu. Il y a deux ans, une bombe a explosé devant son magasin. «J'ai fait redécorer la vitrine en deux jours, nous n'avons pas fermé» Il montre fièrement l'écran géant à diodes lumineuses dont il vient de faire l'acquisition. «Je vais l'installer bien en vue dans la rue, les candidats paient 2000 dollars par jour pour y faire défiler leurs slogans. D'ici aux élections, il sera amorti.»
Il a y aussi le business plus traditionnel des tracts et des affiches. Ou les grandes tasses à l'américaine aux couleurs des partis et de leurs députés potentiels. Je gravis les marches branlantes qui mènent à une soupente encombrée. Un ordinateur pour numériser les images, une petite machine cylindrique pour graver à chaud, le tour est joué.
Haidar a dix frères et soeurs. Nous rencontrons un de ceux-ci, Ahmed, dans l'immeuble d'à côté. Ahmed, lui, a misé sur deux autres besoins urgents de tout pays émergeant du goufre: le téléphone et la bagnole. Il travaille avec l'opérateur Zain, dont il distribue les cartes dans tout le pays. A le voir tiré à quatre épingles comme un chef de tribu bédouine, ses affaires se portent bien aussi. Il fait chercher un grand rouleau de papier qu'il déroule sur son bureau. Des dizaines de petits rectangles s'alignent en plusieurs rangées. «Ce sera un centre d'exposition et de vente pour voitures. Le plus grand du Moyen-Orient, un projet à 250 millions de dollars. Toutes les grandes marques y seront distribuées.»
Dans les rues en contrebas, les carcasses aux vitres étoilées qui se pressent en klaxonnant dans les rues poussiéreuses suggèrent une question: qui aura les moyens de s'offrir les rutilantes bagnoles dans le méga-centre de Ahmed Rubeiy?

mercredi 17 février 2010

Sayed Ammar Al Hakim

Grand honneur. Nous avons été invités à dîner par Sayed Ammar Al Hakim, le président du Conseil supérieur islamique, le principal parti politique chiite d'Irak. C'est un homme d'une quarantaine d'années dont on dit qu'il pourrait jouer un rôle important dans l'Irak de demain. Son grand-père a été le grand leader religieux des chiites, une soixantaine de membres de sa famille (au sens large) ont péri de mort violente, sous Saddam ou après.
Nous prenons place dans un de ces grands salons à fauteuils dorés, où la distance entre les sièges est si grande qu'on se demande comment on va pouvoir se parler sans crier. Les gorilles veillent à la porte, l'atmosphère est un peu rigide. Elle se dissipe à l'entrée de Sayed Ammar Al Hakim, portant "becht" (turban) noir, barbe impeccablement coupée et tunique brune par-dessus une blouse couleur jade. Ce qui frappe surtout est son teint rose, le visage jovial, l'oeil pétillant. Il tend aussitôt la main vers nous avec un grand sourire. Des serviteurs présentent sur un plateau une micro-tasse d'un café hyper-serré, puis un verre de thé.
Après les politesses d'usage, nous nous apprêtons à risquer les premières questions, mais halte-là. Le cérémonial de la soirée a été fixé en douce, pas question de se lancer d'emblée dans les triviales questions politiques. Sayed parle de son grand-père, des qualités qui font un guide religieux, de ce qui différencie le chiisme irakien de l'iranien. "Trop de gens restent bouche bée devant les textes religieux, sans les décortiquer. Cela exige un vrai talent, beaucoup d'humilité et d'autocritique. On peut y passer 30 à 40 ans de sa vie, mais les années ne font pas nécessairement l'expert."
Je pense à ma femme Wendy, qui se trouve en ce moment quelque part au Ladakh en train d'étudier des textes bouddhistes. Je me dis que la façon dont elle me parle de ses maîtres ressemble assez à l'approche que décrit Sayed Ammar Al Hakim. "Il faut adapter les règles à la vie actuelle, poursuit-il, ne pas la compliquer plus que nécessaire. Mon grand-père a eu cette souplesse."
Tout cela est bien intéressant, mais nous sommes venus pour parler de l'Irak et des élections. "Passons à table", décrète le maître des lieux au bout de 45 minutes. Dans la salle voisine, une grande table fleurie suffit à peine à accueillir une quinzaine de plats. Pendant que nous mangeons, la conversation glisse vers l'arabe, une partie des invités parlant cette langue. Du coup, elle s'anime, se perle d'éclats de rires... et nous largue. Notre hôte s'en excuse à un moment et continue de plus belle. Je commence à me dire que nous sommes tombés dans un piège, que nous servons de garnitures parmi les plats.
Et puis, aussi abruptement que nous sommes partis mangés, un traducteur lance en français: "Sayed Ammar Al Hakim n'aura pas d'autre moment pour vous recevoir, il va accorder une heure d'interview maintenant." Et aussi sec, retour dans le salon. La substance de cette interview sera publiée dans quelques jours dans Le Temps. Ce que j'en retiens ici, c'est l'image d'un homme intelligent, attentif, ouvert. Un charme certain. Sayed Ammar Al Hakim a une conscience aiguë de sa lignée, des responsabilités qu'il exerce, une vision pour l'avenir de son pays. Il s'exprime en diplomate, avec un certain détachement. Est-ce assez pour être le véritable leader d'un parti? Descendra-t-il dans l'arène, ou restera-t-il comme aujourd'hui au-dessus de la mêlée? C'est une des questions auxquelles je n'ai pas encore de réponse, de même que je peine à saisir encore les rapports entre religieux et politique, dont nos hôtes nous assurent avec un peu trop d'insistance que ce sont deux choses différentes.

mardi 16 février 2010

Bagdad, au Conseil supérieur islamique

Il faut faire confiance à l'Orient. Les visas d'entrée en Irak ont fini par surgir de je ne sais quel bureau, ils portent la mention «emergency», ce qui n'est pas mal pour une démarche entamée il y a quinze jours, officiellement du moins.
Notre groupe est composé de trois journalistes invités par le Conseil supérieur islamique (parti politique chiite) et de Khaled Chouket, directeur du «Center Support Democracy Arab World».
La démocratie dans le monde arabe? A deux heures et demie du matin à l'aéroport d'Istanbul - à part les vendeurs zombies de boutiques, absurdement ouvertes dans ces immenses halls déserts - Khaled a eu droit aux subtils charriages du genre «Ben dis donc, t'as du boulot pour le siècle à venir...» La fatigue, sans doute.
Nous voici à Bagdad. Enfin, je crois. De l'aéroport, nous avons rejoint de centre-ville entre palissades et chicanes de béton, vu la statue ailée d'un héros arabe qui se prenait pour Icare, entrevu deux stands de vendeurs de fruits, traversé un carrefour relativement animé où un convoi formé d'un gros 4x4 à vitres teintées encadré de deux voitures de police nous a agressivement coupé la route, avons pénétré après une dizaine de check points (plutôt tranquilles, d'ailleurs) dans une zone sécurisée, avons zigzagué entre d'autres palissades et chicanes de béton, pour arriver devant une grande villa aux murs de pierre épais comme ceux d'un bunker.
C'est ce qu'on appelle la normalisation à l'irakienne, sans doute. C'est vrai que les attentats sont devenus plus rares depuis deux ans, et que les coupures d'électricité ne nous ont que peu perturbé jusqu'ici.
Pratiquement pas vu une représentante du sexe féminin jusqu'ici, à part une fonctionnaire voilée à l'aéroport. Les sept représentants du Conseil supérieur islamique (CSI) qui nous ont accueilli, très aimablement, hier après-midi sont tous des hommes. Thé, jus d'orange, petits biscuits au sésame, grande table ovale fleurie. Ils sont plein de prévenance. Parmi eux, un mollah qui dirige aussi une chaîne de télévision et une radio pour le parti, un poète, un écrivain, un chargé de communication qui est le seul à parler une autre langue que l'arabe.
A un moment donné, quand nous tentons de leur arracher des précisions sur ce qu'ils proposent concrètement pour gagner les élections du 7 mars, il évoque «le programme politique que nous avons reçu» - nous n'avons rien reçu, et d'ailleurs ce programme n'existe qu'en arabe.
Nos interlocuteurs veulent savoir ce qu'on pense de l'Irak dans nos pays. Rien, dis-je. On n'en pense rien. Ca explose moins du côté de Bagdad? Tant mieux, mais du coup, les journalistes y vont rarement, sauf quand surviennent des invitations comme celle-ci (le journal a payé le billet d'avion, nos hôtes prennent à leur charge les frais sur place). L'Irak est un pays où les enjeux sont trop compliqués - trois communautés principales, une quarantaine de partis au bas mot, pas vraiment de leader charismatique - pour retenir l'attention, qui s'est déplacée vers des champs de bataille plus médiatiques, l'Afghanistan ou l'Iran par exemple.
En fait, nous parlons autant, sinon plus de religion que de politique. Non pas que les responsables du CSI soient obsédés par l'islam - au contraire: ils tiennent à nous démontrer que leur relation à la religion est détendue, apaisée. Et surtout très, très différente de ce qu'elle est en Iran voisin. Chez eux, assurent-ils, pas de mélange entre pouvoir temporel et spirituel. L'islam guide certes les vies par ses principes généraux, mais c'est à chacun de les appliquer selon ses propres engagements. Les leaders religieux, à commencer par Sistani, ne se mêlent pas de batailles politiques, ce sont des pères bienveillants de la nation qui conservent leurs distances. La Constitution est différente de celle de l'Iran, à chacun sa manière d'appliquer l'islam.
Je me demande d'abord où ils veulent en venir par cette longue dissertation et finis par me dire qu'ils s'adressent en fait aux Américains, qui ont toujours plus de 100 000 soldats en Irak et sont empêtrés dans leur bras de fer nucléaire avec l'Iran. Les Etats-Unis ont peut-être envie de soutenir d'autres hommes que des politiciens chiites à la tête de l'Irak, ils craignent une répétition du scénario iranien. Le premier ministre actuel Al-Maliki est chiite lui-même, mais c'est aussi un homme qui a pris goût au pouvoir et formé l'an dernier sa propre coalition multiconfessionnelle autour de sa personne.
Ce mouvement a pris de court le CSI, qui doit montrer son ouverture, la largeur de sa base pour convaincre à l'intérieur comme à l'extérieur. Nous titillons nos interlocuteurs sur l'exclusion de candidats sunnites dont le passé serait trop lié au mouvement baas de Saddam Hussein. «Auriez-vous accepté en Europe que d'ancien nazis se présentent aux élections dans les années 50?», rétorquent-ils. Nous les questionnons sur les liens, notamment financiers, du CSI avec l'Iran. «Nous avons une autre réunion urgente», esquive le poète. Quand la question a été évacuée en corner, le même poète trouvera encore une petite demie-heure pour papoter de choses et d'autres. Nous avons échangé nos cartes de visite et levé notre verre de thé au dialogue des cultures.

dimanche 14 février 2010

L'art de vendre du vent

Comme le dit joliment The Economist: il y a deux ans, les gouvernements se faisaient du souci pour les banques; maintenant, c'est l'inverse.
Mais il y a aussi des banques qui aident les gouvernements (grec, en l'occurrence) à cacher la merde au chat. L'incontournable Goldman Sachs par exemple, dont le New York Times nous apprend qu'elle a ficelé pour Athènes, en novembre dernier, des instruments financiers dont elle a le secret aussi bien gardé que la recette de potion magique de Panoramix, qui auraient permis à la Grèce de reporter loin dans l'avenir la dette de son système de santé. Un peu comme les banques américaines ont permis aux propriétaires de maisons surendettés d'en rajouter encore une couche.
En 2001 déjà, GS avait ainsi enjolivé la dette grecque pour faciliter l'entrée dans la zone euro. Pas plus tard qu'il y a trois semaines, ses boys étaient de retour à Athènes, et ce n'était pas pour muser au Parthénon. Il semble que cette fois, le gouvernement n'ait pas mordu à l'hameçon.
Les opérations de maquillage portaient parfois les noms de divinités grecques, comme Aeolos, le dieu du vent (dessin). On ne reprochera pas à GS de manquer de culture. Pour la morale, c'est une autre histoire.

Le yuan bientôt réévalué de 5%?

... pour limiter ce qui commence à ressembler à une surchauffe chinoise. C'est le sentiment de Jim O'Neill de Goldman Sachs, cité par Bloomberg. La semaine dernière, la banque centrale chinoise a pris des mesures pour limiter le crédit, dont les volumes se sont récemment envolés.

Départ pour Bagdad (inch' allah...)

Oui je sais, ça fait chic et baroudeur de revenir de Sierra Leone pour sauter dans un autre avion direction l'Irak. La vérité, c'est que c'est la première fois que j'enchaîne ainsi deux voyages en 35 ans de métier - mais je ne me plains pas, hein!
Le voyage qui s'annonce a toute la saveur imprévisible des contes des Mille et une nuits. Dans la salle d'embarquement pour Istranbul, je n'ai pas encore mon visa, promis jour après jour depuis une semaine par notre invitant, Monsieur Al Karaishi, dont je ne sais d'ailleurs pas qui il est au juste, sinon qu'il représente le Conseil supérieur islamique, parti au pouvoir en Irak, et qu'il a mis sur pied ce voyage pour un groupe de journalistes "et intellectuels" pour "faire découvrir de près la réalité de la situation irakienne et renforcer les liens avec le monde arabe et la communauté internationale".
En clair, à trois semaines des élections législatives, les autorités veulent montrer au monde que la situation se normalise et que la jeune mais méritante démocratie irakienne va son bonhomme de chemin.
Sauf que la jeune et méritante démocratie irakienne a biffé 500 candidats parmi les plus de 6000 qui se présentent, pour passé baasiste (le parti de l'honni Saddam Hussein). Beaucoup ont fait recours. Parmi les biffés, il y a des chiites, mais aussi pas mal de sunnites, dont des personnalités en vue de l'opposition. La campagne promet donc d'être vigoureuse.
Nous rencontrerons - si les visas se débloquent in extremis - le vice-président de la République, qui a échappé de justesse il y a trois ans à un attentat qui a fait une quarantaine de morts, et Ammar Al Hakim, étoile montante du CSI dont Wikipedia dit qu'il a échappé à 14 attentats. Je suis curieux de savoir comment vit un homme qui a frôlé la mort autant de fois.
Première étape, Istanbul - en espérant que ce ne sera pas le terminus, faute de visas...

samedi 13 février 2010

Les images du projet Addax Bioenergy à Makeni


La signature du "Memorandum of understanding entre le gouvernement de Sierra Leone et la société suisse a eu lieu mardi 9 février 2010 à Lungi Acre, près de Makeni, au centre-nord du pays. C'est la région où seront plantés les 10 000 hectares de canne à sucre. Pour l'instant, on y trouve une "nursery" d'une trentaine d'hectares qui sera rapidement étendue à 400. L'usine de bioethanol sera construite d'ici à 2012, date à laquelle le production entrera dans sa phase industrielle. Pour les légendes des images, cliquer sur ce lien. Le premier article paru dans Le Temps est ici.

Bye, Sierra Leone...


Les villes africaines ont les tripes à l'air. Y rouler au ralenti en taxi, y déambuler est une de mes activités préférées. C'est un film sans fin où surgit toujours une situation inattendue, un décor surprenant. Des milliers d'acteurs dans le rôle de leur vie. Plaisir de voyeur? Oui, sans doute.
Au centre de Freetown, certaines maisons de tôle aux couleurs pastel ressemblent à des chalets suisses qu'un constructeur défoncé aurait entassés au petit bonheur la chance. La vie suinte de partout dans ces quartiers gondolés.
Après cela, retrouver les sapins raides et les géométries noir et blanc vues du ciel, plus une chute de température de 40 degrés... Bon, c'est la vie.
Ci-dessus, une dernière carte postale de Sierra Leone. La TV du restaurant où je mangeais une soupe au poivre et du manioc bouilli diffusait un reportage sur l'expulsion d'une famille, gesticulations et cris à l'appui. Derrière moi, une fillette ornée d'une tresse jetée en arrière, droite comme une petite dague, observait la querelle de ses yeux ronds, suçotant la paille d'une boisson sucrée. Un Libanais faisait ses affaires, des fonctionnaires prenaient leur pause. Le taxi m'a coûté 15 000 leones, il n'a même pas trop abusé du rare touriste.

Wilfred

Je l'ai rencontré dans son bureau directorial de l'hôtel Taia Resort à Freetown. A part ça, il dirige un autre hôtel, une entreprise de construction, une papeterie. On me certifie que l'histoire de Wilfred Sam-King est authentique.
«J'ai commencé avec 8 dollars que j'avais économisé comme étudiant. Je faisais des portraits de mes camarades, mais à l'époque, il n'y avait rien pour développer les photos couleurs en Sierra Leone, il fallait envoyer les films en Grande-Bretagne. J'ai ouvert le premier laboratoire du pays, et cela a bien marché.
«Avec l'argent que je gagnais, j'ai ouvert un petit magasin sur le campus. Il a été détruit lors d'émeutes. Des amis en Grande-Bretagne ont proposé de me payer le billet d'avion pour les rejoindre. Je leur ai répondu que je préférais qu'ils m'offrent l'équivalent en papier et articles de papeterie. Les ONG commençaient à arriver dans le pays, la demande était là, et côté offre, il n'y avait que de la mauvaise qualité, qui venait du Nigeria. J'ai choisi la niche de bonne qualité.
«J'ai commencé avec une palette et suis vite arrivé à dix conteneurs. Les concurrents ont essayé de former un cartel contre moi, ils n'ont pas réussi. Puis il y a eu le coup de 1997, j'ai dû abandonner mon affaire et me réfugier à Conakry. Je suis parti avec 6000 dollars, suis revenu avec 50 000.
«En 2000, les rebelles ont détruit Freetown, il y a eu des milliers de morts, mon magasin a aussi été victime de la guerre civile. Au total, j'ai perdu mon business trois fois, et je l'ai reconstruit trois fois. Tout le monde était effrayé, mais la demande était là. Avec l'arrivée des internationaux à la fin de la guerre civile, j'ai réuni 1,5 million de dollars et ai construit mon premier hôtel, le Kimbima. La confiance dans les affaires était très basse, mais j'ai réussi à placer des actions pour renforcer les fonds propres et rembourser les banques, qui pratiquaient des taux d'intérêt jusqu'à 35%.
«Puis j'ai agrandi le Kimbima de 52 à 80 chambres. Les Nations Unies avaient besoin de bureaux. Je voulais faire un business center à cet endroit, mais comme le plan de zones ne le permettait pas, je l'ai combiné avec un second hôtel, le Taia. J'y ai investi 5,7 millions de dollars, dont 60% en fonds propres et 40% en emprunt.
«Aujourd'hui, je dépends moins du marché des ONG, elles représentent à peine 10% de mes revenus.
«Je pense que l'agenda du président Koroma est bon, mais l'équipe qu'il a autour de lui n'est pas à la hauteur. Je crois à un système de méritocratie, basé sur l'intégrité. Il y a encore beaucoup d'éducation à faire. Le privé et le public sont faibles tous les deux. L'électricité pour cet hôtel me coûte mille dollars par jour, avec les générateurs et tout. La compagnie nationale n'arrive pas à fournir et voudrait que je paie un million pour ses investissements. Mais ce n'est pas mes affaires, je suis un client, c'est à eux de me fournir ce service à un prix raisonnable.
«En Sierra Leone, les entreprises sont saignées dès le premier jour par les taxes. Ce qui manque au gouvernement, c'est la coordination entre les ministères, des politiques cohérentes, écrivez cela dans votre calepin.»

Theophilus

Il est arrivé tout sourire avec ses tresses rasta et une fille aux grands yeux d'huître qu'il a présentée successivement comme sa secrétaire, une stagiaire et une étudiante - elle n'a pas desserré les lèvres de la soirée.
Peu importe, Theophilus Gbenda a de la tchatche pour deux. Il ponctue presque chaque phrase d'un «aïminoooo» («I mean» - «c'est-à-dire») qui donne à ses démonstrations une scansion musicale. Il est journaliste indépendant, et sur sa carte de visite «président de l'association des journalistes sierra léonais spécialistes du secteur minier».
Theophilus est ce qu'on appelle en jargon un «fixer». Un gars démerde qui, pour 150 dollars par jour, organise la voiture, le chauffeur, l'hôtel et des rendez-vous sur un plateau pour les journalistes occidentaux. Car autant le dire: un blanc débarquant ici, sans connaître les usages et la langue locale, n'ira guère plus loin que les officiels et les ONG. «Un petit enfant sans sa maman», dis-je. «That's it, yeah, exactly!», s'esclaffe Theophilus en secouant ses tresses.
J'ai déjà vu un fixer comme lui en Côte d'Ivoire, qui préparait le reportage d'une journaliste américaine sur le travail des enfants dans le cacao. Bien pratique, ma foi: vous définissez le sujet et l'angle dans votre rédaction climatisée de New York, Paris ou Hambourg, vous posez trois lignes de conclusion pour convaincre la rédchef que ça va être saignant, puis vous appelez le fixer pour qu'il vous arrange tout ça. Au cours du dollar par rapport au franc CFA ou des leones à Freetown, le fixer ne sera pas contrariant et dénichera les témoignages qui conviennent.
Sans doute que je caricature ce procédé popularisé par les grands médias américains, mais j'ai un malaise. Que les pôv' blancs aient besoin d'être pris par la main sur le continent africain ou en Afghanistan par exemple, cela ne fait pas un pli, et tant mieux si cela permet à des journalistes locaux de faire bouillir la marmite. C'est le cas de Theophilus, qui édite des newsletters d'enquêtes sur les mines, projette un nouvel hebdomadaire et suscite mon admiration. Au fond, c'est lui qui incarne le modèle d'affaires d'avenir pour la journalistes - une part de services à des tiers, vendue au prix fort, pour payer la part d'enquête originale.
Mais pourquoi ne pas commander directement des reportages au fixer africain? Parce qu'il n'est pas bien formaté dans l'écriture? Parce qu'il est moins fiable, moins complet? Et si c'était, plus simplement, parce que depuis Tintin, le reporter de la métropole aime bien garder le contrôle de l'histoire? Pendant ce temps, il arrive que des fixers meurent sous les balles, comme celui qui accompagnait un journaliste anglais pris par les talibans - et qui, lui, s'en est tiré, tant mieux pour lui.
Voilà ce qui me trotte dans la tête tandis que Theophilus aligne ses critiques contre le projet Addax Bioenergy. Il n'y va pas toujours au scalpel: «Si vous amenez une grande plantation dont la récolte ne va pas dans l'estomac des Sierra léonais, mais vers l'Union européenne, alors elle n'est d'aucun bénéfice pour ce pays!» Au moins, il annonce la couleur: «Je suis un journaliste-activiste». Sa spécialité, c'est d'écouter les doléances des gens sur le terrain et des les répercuter face aux puissants - «sinon, à quoi servons nous?». Les conférences de presse, les communiqués, très peu pour lui. Il est la voix de la société civile, des communautés locales oubliées par les arrangements entre chefs complaisants et sociétés rapaces.
Je me dis que nous devrions lui ressembler davantage dans nos rédactions climatisées de New York, Paris, Hambourg ou Genève.
«J'ai vu ce qu'ont fait les entreprises qui exploitaient les mines, dit-il. Quand elles sont parties, elles ont laissé derrière elles des communautés disloquées, des infrastructures dans un état lamentable, des paysages détruits.» Quarante ans de mauvaises expériences ne s'oublient pas de si tôt.
Theophilus a aussi sa dose de préjugés. Il a de la peine à admettre qu'une société qui investit soit exemptée d'impôts dans la phase de démarrage où elle perd de l'argent. «Perdre de l'argent? Ah! Ah!». Les capitalistes sont des profiteurs, à tous les coups.
Ce n'était pas prévu comme ça, mais voici qu'arrive Nikolai Germann, le chef du projet Addax Bioenergy. Je fais les présentations, et le débat redémarre de plus belle.
Theophilus: Notre gouvernement a les mains liées, il signera n'importe quoi pour attirer les investisseurs. Vous êtes malins chez Addax Bioenergy: vous employez les chefs locaux pour vous assurer de leur allégeance.
Nikolai: Je ne suis pas là pour exploiter les gens! Si c'était le cas de ce projet, je n'y aurais pas participé.
Theophilus: Vous profitez de la Sierra Leone.
Nikolai: Savez-vous quelle est l'image du pays à l'étranger? Les sous-traitants que nous contactons ne veulent pas venir, ou alors facturent leurs «risques» à un prix exorbitant . C'est ça, la réalité. Le risque, nous, nous l'assumons.
Theophilus: Vous vous associez à l'influent homme d'affaires local Vincent Kanu, et les gens n'osent plus rien dire.
Nikolai: Il n'est presque jamais allé dans les zones concernées! Par ailleurs les gens ne sont pas si influençables que vous le dites. Leurs questions sont précises, ils savent très bien défendre leurs intérêts.
Theophilus: Vous payerez mal vos ouvriers, qui ne pourront plus nourrir leur famille, alors qu'ils y arrivaient comme petits cultivateurs.
Nikolai: Vous avez vu les contrats, les charges? Au final, la main d'oeuvre n'est pas si non marché ici.
Theophilus: Les gens sont mal informés des conditions de dédommagement pour les terres.
Nikolai: Aucun projet n'a fait autant d'efforts d'information que nous. Nous avons organisé des réunions dans les villages, mis des posters, des boîtes pour les doléances.
Theophilus: A quoi cela sert-il pour des gens peu éduqués?
Nikolai: Nous avons reçu plus de 700 remarques!
La secrétaire-stagiaire-étudiante a l'air de s'ennuyer de plus en plus, pour un peu elle se liquéfierait sous la table. Mais l'air est frais, la discussion vive. Après une bonne heure d'échanges, nous nous quittons bons amis. Rendez-vous dans cinq ans autour de la même table pour savoir qui avait raison de voir le verre à moitié plein, ou à moitié vide. On se passera de la fille aux yeux d'huître.

vendredi 12 février 2010

Andrew

Ce qui frappe d'abord, c'est sa masse. Une masse oscillante, en ce moment: Andrew s'est déchiré un muscle en décembre, qu'il n'a pas eu le temps de faire opérer. La voix ensuite - rocailleuse, impérieuse. Le genre de voix à laquelle les serveuses, les chauffeurs de 4x4, et même les policiers gesticulant dans le chaos de Freetown obéissent au quart de tour. Le regard, enfin. Un oeil derrière le verre de lunette, l'autre par-dessus (il aurait les moyens de s'acheter des verres progressifs mais n'en a pas eu le temps). Un regard qui vous fixe, vous cloue.
Andrew Turay, 59 ans, est le pilier d'Addax Bioenergy en Sierra Leone. Coeurs sensibles s'abstenir. Le premier contact est rugueux, limite brutal. J'ai fait exprès de l'allumer sur une interview qu'il a donnée à ma collègue Joan Baxter, où il relevait la faible productivité agricole africaine. "Alors comme ça, selon vous, les paysans d'ici ne savent pas cultiver...", ai-je lancé. Il a bondi, soufflant épais, retenant à peine sa colère. "Ce n'est pas ce que j'ai dit!"
Ce n'est pas ce qu'il a dit, soyons honnête. Sous sa carrure de sumo africain, Andrew Turay est un puits de science agronomique, un des meilleurs connaisseurs de la région. Les livres de vulgarisation qui n'existent plus dans les bibliothèques publiques ravagées par la guerre, on a de bonnes chances de les trouver chez lui.
Fils d'un pasteur qui adorait cultiver son lopin de terre, il a choisi d'étudier lui-même la culture de la terre, d'abord en Sierra Leone, puis au Canada et aux Etats-Unis, où il a obtenu un doctorat. Il a enseigné un moment, mais cela ne lui a pas plu: c'est un homme d'action.
Il a vu ses compatriotes sierra léonais expatriés: agglutinés ensemble, ressassant le mal du pays, s'intéressant peu à celui qui les entourait - sauf les plus agiles et audacieux, qui s'y installaient définitivement. Ceux qui rentraient à Freetown ramenaient avec eux une sorte de découragement, peu de projets pour leur pays.
Ce n'est pas le genre d'Andrew. "Il faut changer les mentalités", dit-il. Ou encore: "agriculture is business!". Il croit dur comme fer que les paysans ne sont pas condamnés à vivoter chichement sur des terres mal exploitées, il veut leur donner un accès à des marchés. Après la fin de la guerre civile, il a supervisé 174 gros projets de reconstruction. Il a aussi été candidat, trois fois, à l'élection présidentielle. Son franc-parler lui donne peu de chances pour un quatrième essai, qu'il n'exclut pas. "Il faut s'attaquer aux racines de la corruption. Comment voulez-vous l'éviter quand des hauts fonctionnaires et même des ministres reçoivent un salaire de 2000 dollars par mois?" Engagera-t-on un jour des gens pour leurs compétences réelles, et non leur appartenance ethnique, politique?
L'actuel président, Ernest Bai Koroma, a des idées sensées, paraît sincère. Mais il s'est entouré, plus que son prédécesseur, de gens de sa région, pas toujours cohérents ni capables. Le Sud du pays est sous-représenté. Or c'est là, au large des côtes, qu'on a déniché un gros gisement potentiel de pétrole. Dans l'histoire de l'Afrique, chacun sait que c'est un cadeau empoisonné.
Andrew connaît tout le monde. Il jongle avec ses deux téléphones mobiles à l'insupportable sonnerie, surveille par-dessus son verre de lunette droit le détail de chaque facture d'essence et du gauche vise l'avenir du pays. La Sierra Leone a besoin de gens comme lui.

Freetown, brève visite à Rudiger et à la "Banque mondiale"

Rencontré Rudiger Bruns, le consul honoraire de Suisse à Freetown. M'a paru un peu fatigué. Etait vaguement au courant du projet Addax bioéthanol, alors que c'est le plus gros investissement suisse dans l'histoire de la Sierra Leone. N'avait répondu à aucun de mes trois courriels. Cinq numéros de téléphone, aucun joignable.
Rudiger Bruns a des excuses: 30 ans d'Afrique, il a vécu toute la guerre civile en Sierra Leone. Il a dû fermer deux fois l'entreprise qu'il dirigeait, Cold Storage, en 1997 et 1999. Centenaire, elle représentait Coca-Cola dans le pays. Quand les rebelles ont envahi la capitale, tirant sur tout ce qui bougeait, Rudiger Bruns est resté. Il a été retenu otage trois mois par les rebelles dans la forêt, a tenté de s'enfuir. Ceci explique une certaine lassitude sur le visage de l'homme qui nous accueille au débotté, un vélo d'appartement posé dans la pièce à côté de son bureau de consul. Et aussi un petit sparadrap au coin de l'oeil et sur deux doigts, j'ai oublié de lui demandé pourquoi.
A la fin des années 90, Coca-Cola a repris la franchise de distribution. Rudiger Bruns a été encore bien occupé dans la phase de reconstruction du pays, après 2000. Aujourd'hui, il est semi-retraité, n'a plus trop envie de ressasser le passé. Au fond, je le comprends.
Je lui demande quels sont les risques pour le pays aujourd'hui. Les rebelles? "Non, il n'y a plus de mouvement tel qu'il a existé. Et si cela devait menacer, la communauté internationale ne laisserait pas la situation dégénérer jusque là. Cette guerre civile lui a coûté trop cher. Savez-vous combien d'ONG travaillent ici? 250! C'est un foutoir." Rudiger Bruns a son avis sur les bons samaritains pas secs derrière les oreilles qui viennent expliquer aux Africains comment cultiver le riz.
"Pour voir le vrai risque de ce pays, allez à Kissy Street, suggère-t-il. Pas dans votre Jeep à air conditionné, mais à pied. Et enlevez votre montre, cachez votre porte-monnaie." Kissy Street? Le représentant de la Banque mondiale en Sierra Leone, Engilbert Gudmunsson, m'en a aussi parlé hier. C'est, selon lui, un des endroits les plus surpeuplés du monde. Freetown comptait un demi-million d'habitants avant la guerre civile, ils sont 1,2 million aujourd'hui. L'infrastructure n'a pas suivi, bien sûr; pire, elle a été systématiquement détruite par les rebelles, l'électricité n'est revenue qu'il y a deux ans, grâce à l'aide internationale qui représente plus de deux tiers du budget de l'Etat. Nombre de réfugiés intérieurs se retrouvent à Kissy Street.

Avec le sens de l'humour qui les caractérise, les habitants surnomment le quartier "Wall Street", ou... "la Banque mondiale". Parce qu'on y trouve de tout, des ceintures et colifichets à la drogue en passant par les pièces détachées de voitures recyclées depuis la Belgique - et des billets de banque flambant neufs, authentiques, pour le change au noir. "La banque centrale est tout près, dit Rudiger Bruns. Ils sont échangés dans la rue sous l'oeil impassible des policiers".
Je suis allé voir à Kissy Street. C'est coloré, animé - pour le moins. J'ai déjà passé par des rues du tiers-monde encombrées, au marché central d'Accra par exemple, mais là, il y a effectivement de quoi donner le tournis.
Trouver un emploi, quel qu'il soit, à des centaines de milliers de jeunes... Tâche impossible pour l'instant. Alors il y a des sociétés qui recrutent de la main d'oeuvre non-qualifiée pour faire les petits boulots des contractants américains en Irak, Blackwater par exemple (je ne sais plus s'ils s'appellent toujours comme ça après les scandales qui les ont touchés). Le recruteur touche 3000 dollars par mois, le Sierra Léonais 100 dollars, me dit-on.
A part ça, il faut le dire, le site de Freetown, entre océan et collines, est très beau. Il y a dans le centre-ville des restes d'architecture coloniale décatie qui, mêlés à l'improvisation urbaine, donnent des résultats visuels spectaculaires. Et, même s'il faut prendre garde aux voleurs à la tire du côté de la "Banque mondiale", le pays est aujourd'hui sûr, accueillant même.

jeudi 11 février 2010

"Plenti tenki"


Makeni, c'est au milieu de la Sierra Leone, qui se trouve elle-même en Afrique de l'Ouest. Le bush, des kilomètres carrés qui furent jadis des forêts, et que la culture sur brûlis a progressivement transformées en un mélange de broussailles, d'"herbe à éléphant", d'arbustes, le tout parsemé de cultures de riz, manioc et arbres fruitiers ou palmiers.
C'est là que se trouve le terrain acheté par Addax Bioenergy, qui veut y cultiver 10 000 hectares de canne à sucre pour exporter de l'éthanol vers l'Union européenne. Le projet suscite évidemment plein de questions passionnantes (voir le message précédent), mais là, je cours d'un rendez-vous à l'autre et n'ai pas le temps de plonger au coeur du sujet. Une première remarque toutefois: Addax prend les choses très au sérieux. Quatorze études d'impact, y compris une à 50 000 dollars pour vérifier qu'il n'y avait pas de risques de mélanges scabreux entre les poissons de deux rivières!
Nous avons discuté avec des villageois, vu des experts de tout poil, un député local, un avocat des propriétaires, etc. Sur 5 millions investis jusqu'ici dans le projet, Addax en a dépensé pratiquement la moitié en frais de consultants. Ce n'est pas une garantie de réussite, mais c'est la marque d'un souci. "Je n'aurais jamais cru que ce serait aussi compliqué", m'avait dit dans l'avion Nikolai Germann, le responsable du projet. Après deux jours sur place, je comprends mieux ce qu'il entendait par là.
Ce souci d'impact n'a pas habité les Chinois qui, non loin de là, ont créé une plantation de canne à sucre il y a une trentaine d'années. A l'époque, il n'y avait pas de consultants sociaux pour demander l'avis de la population. C'était une partie dans la poche de l'investisseur, le reste dans celle du gouvernement central, éventuellement d'un préfet local. Résultat, la plantation chinoise est "l'exemple de ce qu'il ne fallait pas faire", dit le responsable de la FAO Kevin Gallagher. Elle a été régulièrement perturbée par des grèves, des vols, des maladies.
C'est marrant, les activistes qui critiquent aujourd'hui le projet Addax avant même qu'il existe n'ont jamais parlé de cela. Je ne prends pas parti, j'essaie juste de doser ma curiosité...
En attendant, j'ai appris deux mots de créole: "plenti tenki". Ou, si vous voulez, "plenty thank you", ou encore "merci beaucoup". Ils ont été beaucoup prononcés lors de la signature du memorandum of understanding mardi à Lungi Acre, en présence du big boss d'Addax Jean-Claude Gandur (un personnage!) et du président de la Sierra Leone Ernest Bai Koroma. 35 degrés à l'ombre (relative) d'un abri de feuillages.

La fanfare de la 4è brigade est restée impassible dans son costume rouge, très british dans ce paysage champêtre. Elle a joué ses morceaux, l'hymne national tenu le garde-à-vous pendant l'inspection, puis elle s'en est allée dans la poussière (brune, cette fois), sur fond de champs de canne à sucre qu'arrosaient deux jets d'eau circulaires.
Have a nice day aux pays de la neige. Je vais me glisser dans le chaos du trafic de Freetown.

lundi 8 février 2010

Départ pour la Sierra Leone

En juillet 2008, j'avais rédigé un commentaire critique, relayant différentes études publiques, sur le bilan énergétique douteux du bioéthanol. Un lecteur avait fait part de son désaccord. Il y a bioéthanol et bioéthanol, argumentait-il: celui issu de la canne à sucre, comme au Brésil, et produit sous des climats favorables, est valable économiquement et supportable pour l'environnement.
C'est ainsi que j'ai rencontré Nikolai Germann, de la société pétrolière genevoise Addax, et appris qu'il travaillait sur un grand projet en Sierra Leone, pour produire de la canne à sucre et du bioéthanol.
Entretemps, je suis parti en Afrique, pas pour le bioéthanol mais m'intéresser à la chaîne de valeur qui mène du cacao au chocolat (voir ce blog, mois de mars à juillet 2009). Nikolai Germann n'a plus donné de nouvelles, je l'ai relancé une fois, sans succès.
En janvier de cette année, je lis un article du Monde diplomatique, signé Joan Baxter, sur les captations de terres en Afrique, par des Etats et des multinationales, avec un encadré sur la Sierra Leone et le projet Addax. Trois semaines plus tard, une société de communication genevoise m'appelle: c'est Addax qui propose à trois journalistes (Le Temps, Finanz & Wirtschaft, Jeune Afrique) de venir juger sur pièces.
Pourquoi pas? Le fait est qu'un journal n'a plus les moyens aujourd'hui de payer ce genre de reportage. Si je veux voir sur place, il faut accepter l'invitation (en la signalant au lecteur, bien sûr). Le risque est de se faire entraîner dans une visite guidée où tout le monde il est gentil et content, avec des politiciens locaux empressés auprès du providentiel investisseur étranger.
Il faut savoir quels sont ici les rapports de force. Le PIB de la Sierra Leone en 2008, c'est environ 2 milliards de dollars. Or c'est aussi la somme qu'a probablement touchée Jean-Claude Gandur, fondateur et CEO d'Addax en vendant les activités pétrolières de sa société aux Chinois l'an dernier (le prix de vente était de 8 milliards de dollars, et Gandur possède le quart des actions, d'après ce que j'ai lu). A vérifier. Si c'est le cas, cela signifie que Jean-Claude Gandur, avec sa fortune, peut s'offrir une année du PIB de Sierra Leone. Ce n'est pas le genre d'homme qu'on éconduit.
Fascinant personnage par ailleurs. Fils d'un médecin d'Alexandrie qui s'est retrouvé dans le village vaudoise de Gryon dans les années soixante, self-made man, discret comme tous ceux qui sont dans le pétrole, excellent négociateur sans doute. Bref, quelque qu'un qui vaut la peine d'être rencontré. Il sera du voyage.
Pour le reste, les questions sont: qui gagne quoi dans cette opération énorme (20 000 hectares, près d'un dixième de la surface du canton de Vaud, 200 millions de dollars d'investissement)? Comment la population locale est-elle impliquée dans le processus, indemnisée, employée, payée par la suite? Sont-ce uniquement les chefs locaux qui voient la couleur de l'argent? Comment équilibrer les cultures vivrières et industrielles? Quel est l'impact écologique? Que touche l'Etat central? Et accessoirement, que devient la Sierra Leone dix ans après la guerre civile qui a inspiré "Blood Dimaonds"?
Beaucoup de questions pour cinq jours sur place. Pas trop d'illusions: je verrai les gens d'Addax, les responsables locaux, des ONG, peu de paysans sans doute. Mais ce sont en ce moment les meilleures conditions possibles pour faire ce genre de travail, et les contacts que j'ai eux avec Addax jusqu'ici laissent entrevoir une certaine transparence.
Let's see.

dimanche 7 février 2010

samedi 6 février 2010

Le pourboire de Lloyd

Neuf millions de dollars est une somme dont je me satisferais non seulement pour l'année en cours, mais pour le reste de ma vie plus celle de mes enfants, futurs petits-enfants et arrière-petits-enfants.
Mais on parle ici d'une autre planète: celle des bonus de Wall Street. Et neuf millions de dollars chez Goldman Sachs, c'était à peine un pourboire il y a deux ans. En 2007, son patron Lloyd Blankfein avait touché 68 millions de dollars en cash, actions et options. Pour 2009, ce sera 9 millions de dollars, en actions - 87% de baisse en deux ans, alors que Goldman Sachs est LA banque qui est sortie la tête haute de la Bérézina  financière, réalisant l'an dernier des bénéfices record.
Ce n'est pas de gaieté de coeur que l'aimable Lloyd fait ce geste. Il a fallu le grondement croissant de la populace et des élus, qui ont fini par convaincre Barack Obama qu'il devait se montrer plus ferme face à ses sponsors de Wall Street. Notez que sur les bonus, les propositions américaines sont minimalistes - on reste dans le pays où le succès se mesure au nombre de zéros sur le chèque.
Mais la colère du peuple ne faiblit pas, et c'est tant mieux. J'ai toujours défendu dans ce blog l'idée que si les mécanismes déclencheurs de la crise financière sont évidemment bien plus complexes que le seul système d'incitations dans les banques, celui-ci n'en joue pas moins un rôle central, toute action humaine se mesurant à l'aune de ses motivations. Et quand ces dernières se résument à l'appât démesuré du gain facile, par tous les moyens, on a là un levier idéal pour provoquer des catastrophes. Diminuer cet effet de levier, c'est réduire l'amplitude des catastrophes - qu'on n'évitera jamais complètement par ailleurs.
Plus j'entends les banquiers s'énerver à propos des bonus en répétant qu'ils ne sont qu'un "symptôme" de la crise (encore récemment avec le boy-scout de Davos Klaus Schwab, ou le banquier Konrad Hummler), plus je me dis que c'est bien là qu'il faut touiller avec le bistouri.
Keep the pressure, guys!
Par ailleurs, Lloyd Blankfein, derrière son affabilité et sa retraite stratégique sur les bonus, reste un homme dangereux. Il l'a montré lors de son audition devant une commission du législatif américain. Un sénateur lui faisait remarquer que si Goldman Sachs a si bien résisté à la crise, c'est notamment parce qu'elle vendait à ses clients des produits structurés complexes (notamment ceux qui reposaient sur des hypothèques pourries), puis prenait aussitôt des paris sur le fait que ces produits allaient se casser la figure - ce qui fut effectivement le cas.
Bien vu, mais quel respect du client! "C'est comme si vous vendiez une voiture aux freins défectueux, en sachant qu'ils le sont, et que vous preniez aussitôt une police d'assurance sur ce véhicule", a dit le sénateur  - (dont l'histoire ne dit pas s'il conduit une Toyota).
Lloyd Blankfein a vigoureusement défendu la façon de faire de GS, affirmant que le marché fonctionnait comme cela et qu'il s'adressait à des clients professionnels, vaccinés et majeurs. C'est là qu'il nous prend toujours pour des cons. Si nous avons retenu deux mots de cette crise ce sont ceux-là: "asymétrie d'informations". Ce qui veut dire, en clair, que le banquier d'affaires reçoit une foule d'informations, souvent avant les autres, que le client n'aura jamais. Ce n'est ni normal, ni moral. Aucune réforme financière proposée jusqu'ici ne s'attaque à ce problème, et je doute qu'aucune y parvienne.
D'où mon obsession - et je ne cesserai de taper sur ce clou: sus aux bonus!

jeudi 4 février 2010

Huis clos

"Du 1er au 5 février, cinq journalistes de France Inter, France Info, Radio suisse romande, Radio télévision belge et Radio Canada vont s’enfermer dans un gîte rural du Périgord pour s'interroger sur notre relation aux médias et à l'information" (Le Monde).
Moi qui croyais que le journalisme consistait à poser des questions et à rechercher des infos auprès de non-journalistes. Ca doit être la vieille école, celle d'avant le ouèbe.
Dorénavant on réfléchit, entre nous. Dans le Périgord, pour ne pas être dérangé par les marteaux-piqueurs de la gare de Cornavin et les vagues murmures de la planète.
Sûr que ça va être créatif.

Quand les spéculateurs vont se faire voir chez les Grecs

Depuis une quinzaine de jours, "les marchés", complaisamment relayés par la presse anglo-saxonne, ont décidé de tester la solidité du ménage public grec et, au-delà, celle de la zone euro.
Nul ne nie que la Grèce doit mettre de l'ordre dans ses finances et qu'elle n'a que trop tardé à le faire. Cela dit, une petite mise en perspective s'impose:
- La Grèce, c'est 3% du produit intérieur brut de l'Union européenne.
- Le déficit public annuel de la Grèce, c'est une semaine du déficit public américain.
- L'UE ne laissera jamais tomber la Grèce, et elle a largement les moyens de l'aider si le besoin s'en fait pressant. Simplement, elle ne peut ni ne veut le clamer en public. Elle ne peut pas parce qu'elle est soumise à des contraintes légales (Pacte de stabilité, règles de la Banque centrale européenne). Elle ne le veut pas parce qu'elle s'est trop souvent fait rouler dans la farine par le gouvernement grec et ses statistiques truquées. Jouer l'attentisme est une façon de dire à Athènes que cette fois, on ne rigole plus. Elle ne le veut pas non plus parce qu'en fait, l'UE rend service au nouveau gouvernement Papandreou en affichant une certaine intransigeance, lui permettant de dire à ses électeurs: "c'est pas moi, c'est les autres qui me forcent à prendre des mesures d'austérité".
Il n'en reste pas moins qu'en cas de besoin, des pays comme l'Allemagne sont prêts à colmater les brèches grecques (l'Allemagne l'a déjà fait pour l'Italie dans les années 70).
Toujours dans la mise en perspective, quelques nouvelles américaines:
- Moody's (qui n'est certes plus parole d'Evangile, mais ses avis restent intéressants) a publié mercredi une note sur le budget américain où elle écrit ceci: "A moins que des mesures d'assainissement supplémentaires soient prises, ou que l'économie rebondisse plus fortement que prévu, les projections des finances publiques pour la prochaine décennie mettront sous pression à un certain point la note triple A accordée aux obligations d'Etat américaines". Au fur et à mesure que les taux d'intérêt vont se relever et que la dette va augmenter, la capacité d'endettement du pays se détériorera "de façon majeure". Le seul paiement des intérêts pourrait atteindre 17,8% des recettes de l'Etat en 2020.
- Dans le propre budget de la Maison Blanche, un tableau relevé par AFP dans la section "perspectives analytiques" montre que dans l'hypothèse où les trois programmes de sécurité sociale actuels sont maintenus sans frein, le déficit américain représenterait 62,3 du PIB en 2085, la dette passant à ... 830% du PIB. OK, c'est un peu du jus de crâne, personne ne sait vraiment ce qui se passera dans 70 ans, mais cela indique une tendance.
- Les "credit defaut swaps" (en clair, le prix à payer pour le risque de défaut de paiement) sur la dette de la Californie ont augmenté de 97% depuis octobre dernier. La Californie, c'est la Grèce des Etats-Unis - sauf que son PIB "pèse" 1850 milliards de dollars, soit cinq fois et demi celui du pays de l'ouzo.
Où est le risque majeur?

mercredi 3 février 2010

Echangeons, gai-gai...

L'échange automatique d'informations entre autorités fiscales pour lutter contre l'évasion fiscale est "une question qui se pose" aurait déclaré Hans-Rudolf Merz mercredi en conférence de presse, selon la NZZ. La Suisse est toujours officiellement opposée à cet échange, mais le grand journal radical a trouvé le ministre des finances comme "indifférent" ("lau") face à cet enjeu. Presque prêt à lâcher le morceau, en quelque sorte.
On sentait bien que Merz ne s'était pas vraiment remis de son triple pontage coronarien...
A moins que le coup de blues soit plus général? Le commentaire du quotidien zurichois des affaires est lui aussi résigné.
Tout ça pour une liste-fantôme de clients vendue à l'Allemagne, dont on ne connaît ni les noms, ni les banques visées... Et si c'était de l'intox? En tout cas, l'effet est majestueux!

104,3 millions de dollars!

... Pour "L'Homme qui marche I" de Giacometti, vendu par Sotheby's à Londres. Il est strictement interdit d'ajouter un gag du genre: "...ben, qu'est-ce que ça aurait valu s'il avait été moins maigre!"
(ce blog est décidément en pleine décadence)

Haïïïïti-de-di-de-lo-ïïïï-ti (yodel)

On comprend mieux pourquoi Micheline Calmy-Rey, préposée aux dégâts internationaux en tous genres, s'est rendue sans crier gare en Haïti il y a quelques jours. Ce n'était pas pour accompagner une meute de chiens d'avalanche désoeuvrés, inaugurer un hôpital gonflable ou se faire prendre en photo avec une poignée d'orphelins qu'auraient oubliés les baptistes yankees.
Elle était porteuse d'une nouvelle. D'une de ces nouvelles comme seule la Suisse est capable d'en produire, dans son respect religieux du droit (quand il ne s'agit pas d'arranger les bidons d'UBS).
Le 12 janvier dernier - la veille du tremblement de terre, ça ne s'invente pas - le Tribunal fédéral a bloqué la restitution aux Haïtiens de quelque 5 millions de francs pillés par le clan Duvalier et bloqués dans les banques suisses depuis 24 ans. Un quart de siècle.
Appliquant à la lettre la loi sur l'entraide pénale internationale, dont il reconnaît lui-même que les dispositions sont «trop strictes pour ce genre d'affaires», le TF a estimé que selon le droit en vigueur, (là, je cite ATS) "peu importe si la demande d'entraide du gouvernement haïtien se fonde sur d'autres crimes commis par le clan Duvalier, notamment les assassinats commis par les Tontons Macoutes, pour lesquels le délai de prescription est de trente ans. Il doit y avoir un lien direct entre les valeurs confisquées et les infractions reprochées. Or il apparaît que les avoirs détenus par le clan Duvalier ne sont pas le fruit d'infractions contre la vie ou l'intégrité corporelle mais uniquement le résultat de détournements opérés au préjudice d'Haïti».
Entre deux évacuations de cadavres et de débris, les Haïtiens apprécieront l'impeccable rectitude de ce raisonnement. On comprend mieux l'envoi de Micheline Calmy-Rey pour les initier aux subtilités de l'ordre juridique suisse. Après tout, c'est aussi une forme d'aide au développement, il faut penser à l'avenir.
Dans l'immédiat, les esprits simples retiendront que la Suisse continue de bloquer cinq millions dont Haïti pourrait avoir besoin.
Soyons précis: le Conseil fédéral, en annonçant cette mesure, annonce qu'il mettra en consultation une loi plus souple pour éviter de tels désagréments à l'avenir.
Tiens, il aurait pu y penser avant. Mais c'est comme pour le secret bancaire: la Suisse attend d'être laminée au rouleau compresseur avant de bouger le petit doigt.
Il paraît que Baby Doc (Jean-Claude Duvalier), 59 ans, a été ému par les images de son pays retransmises à la télé et qu'il est prêt à faire un geste de 5 millions, l'équivalent de ce que sa famille a planqué en Suisse (le solde visible, du moins). Chiche, tu nous montres le chèque, bébé?

mardi 2 février 2010

Singes hurleurs

Klaus Zumwinkel, ça vous rappelle quelque chose? Il y a deux ans, la Suisse observait du coin de l'oeil le petit voisin liechtensteinois se faire récurer la tête par l'Allemagne. Cette dernière avait acheté une liste de clients-fraudeurs du fisc volée par un employé indélicat à une banque de la Principauté. Parmi les gros poissons pris dans le filet: Klaus Zumwinkel, ex-patron de la Deutsche Post.
Vaduz a d'abord nié, tempêté contre le procédé inamical et illégal. Puis le Liechtenstein a compris que cette tactique dilatoire ne faisait que l'enfoncer davantage. Il a opéré une volte-face complète, décidé de coopérer avec les pays européens, levant une part du voile sur son secret bancaire, aidant les clients à se mettre en conformité avec les impôts. Un gros travail effectué en moins d'un an.
La Suisse n'avait pas voulu comprendre que cet assaut servait de répétition générale à celui qu'elle allait subir, sur plusieurs fronts.
Depuis, il y a eu l'affaire Birkenfeld-UBS aux Etats-Unis; l'amnistie italienne, doublée de descentes de police dans les succursales de banques helvétiques; La liste de clients-fraudeurs volée à HSBC et "offerte" par Hervé Falciani à la France; une nouvelle liste de clients volée et vendue, cette fois, à l'Allemagne. Plus quelques autres bricoles qu'il serait fastidieux d'énumérer.
Il y a eu, surtout, la date prétendûment historique du 13 mars 2009. C'est le jour où le Conseil fédéral a décidé qu'il abandonnait la distinction (spécifiquement suisse) entre fraude et évasion fiscale pour renforcer l'entraide judiciaire avec ses voisins.
La logique aurait voulu qu'après une annonce aussi importante, après cette nouvelle donne concédée à la surprise générale dans la panique de l'affaire UBS, le gouvernement précise plus calmement sa nouvelle doctrine et en fasse part au Parlement. Ce dernier est après tout le lieu où se font, défont et refont les lois. Il aurait pu, dû en débattre à sa guise, fixant du même coup un cadre général à la douzaine de conventions bilatérales que la Suisse s'engageait à signer pour sortir de la liste noire des pays non-coopératifs établie par l'OCDE. Last but not least, cela aurait été l'occasion d'un débat public sur un thème sensible.
Ainsi se passent les choses dans les démocraties saine. Mais, s'agissant du secret bancaire, la Suisse est devenue une république bananière où sept singes hurleurs gesticulent autour des débris laissés par l'éléphant UBS.
Le Conseil fédéral a donc improvisé au coup par coup, toujours trop tard. Il a usé et abusé du droit d'urgence. Il s'est enfermé dans le déni de réalité, regrettant aussitôt son audace du 13 mars, reculant à la moindre occasion. Il a affirmé à l'extérieur que tout était désormais conforme aux nouvelles règles du jeu, et à l'intérieur que rien ne changeait.
On ne sait toujours pas comment le Conseil fédéral entend collaborer pratiquement en cas d'évasion fiscale. Il bricole des accords à gauche et à droite, où il faut deviner ses intentions. Il livre aux Etats-Unis les noms de 4400 clients UBS, affirme qu'il respecte le droit en vigueur et se fait gifler par le Tribunal fédéral administratif.
Ah les clients! Loin de les aider, il les piétine dans la merde si cela peut lui permettre de garder sa propre tête hors de la fosse.
Le ministre des finances Hans-Rudolf Merz tente encore de finasser avec la France - pour se faire remettre en place dès le lendemain.
Ce n'est même plus une fuite en avant, même plus une déroute. C'est au-delà du pitoyable.
Dans une démocratie saine, le responsable en chef de ce désastre, Hans-Rudolf Merz, aurait été renvoyé depuis longtemps. Mais personne n'a le courage d'exiger cela. Merz est radical, et son parti a eu déjà tellement de mal à remplacer un autre membre du gouvernement que, tétanisé à deux ans des élections, il n'ose plus bouger le petit doigt.
C'est la recette de la capitulation totale. Pour le parti radical et pour la Suisse. On se réveillera de ce cauchemar en 2011, dans un état qu'on n'ose imaginer.

Le dalaï-lama dans l'année du roquet

La Chine menace Barack Obama: si le président américain rencontre le dalaï-lama, cela "minera les fondations des relations entre les deux pays", et Pékin prendra les "mesures correspondantes", avertit un responsable du parti communiste.
Parallèlement, le Financial Times nous apprend que Barack Obama ne se rendra pas au sommet européen prévu à Mardrid en mai. Il aurait été assez frustré du dernier auquel il avait assisté, cela ressemblait davantage à une occasion de photo pour les chefs d'Etat des 27 qui voulaient attirer à eux un peu de la lumière divine diffusée par la nouvelle étoile de la Maison Blanche. Obama ne voit pas très bien les enjeux qu'il aurait à discuter avec l'UE, il a eu en gros ce qu'il voulait à propos de l'Afghanistan. Pour le reste (climat, régulation financière), il joue selon la configuration politique du moment à Washington.
Les choses doivent-elles forcément se passer ainsi, de sommet-bidon en sommet-bidon, l'égoïsme et le train-train restant la norme entre deux?
Pas forcément. Imaginons qu'en recevant la menace chinoise, Obama téléphone à deux ou trois chefs d'Etat européens, du Canada, de Suisse, et de quelques autres démocraties soumises tout à tour au même chantage de la Chine à propos du Tibet. Ces pays s'entendraient sur un communiqué commun qui dirait à peu près ceci: "Nous recevrons le dalaï-lama chaque fois que nous le voudrons, sans conditions et sans limites. Nous ne considérons pas sa personne et son action comme une menace pour l'intégrité territoriale de la Chine, que nous respectons, et chaque mesure de rétorsion prise à cet égard contre l'un des signataires sera considérée comme une mesure visant tous les autres. Elle engendrera des contre-mesures de tous."
Pékin monte le ton de mois em mois, nous sommes entrés dans l'année du roquet. Le moment est venu de dire stop. La Chine peut rouler les mécaniques face à n'importe quelle puissance - mais pas face à toutes les démocraties résolues à défendre certains principes.
Il devient urgent de les rappeler et de s'unir pour les défendre. Dans sa première année de présidence, Obama a mis beaucoup d'énergie à appuyer le bouton "reset" avec les Russes et à faire des risettes aux dirigeants chinois. Tout qu'on obtient à aborder les régimes autoritaires de la sorte, c'est du mépris. Il devrait se tourner aujourd'hui vers ses vrais amis, quitte à les bousculer. Peut-être l'UE n'est-elle pas éternellement condamnée à l'insignifiance en politique étrangère.