jeudi 9 septembre 2010

Débriefing de Prélaz (et réflexions sur la presse républicaine)

Bien. Reprise de ce blog après avoir déménagé une semaine sur le site du Temps pour vivre en immersion dans un collège de Lausanne.
Quelques mots sur l'exercice, du point de vue du journaliste-bloggeur. Son but n'était pas de distiller des états d'âme et des impressions, mais bien de rencontrer des gens (profs, élèves, parents, etc., au minimum cinq par jour) et de restituer dans le plus bref délai possible ce qu'ils avaient dit ou fait, sous forme de texte avec citations, de photos, son, vidéos ou dia-show. De cette mosaïque humaine devait ensuite se dégager l'image générale du collège.
L'expérience s'apparente au huis clos et demande une certaine dose d'empathie. Vous écoutez ou observez des gens qui peuvent découvrir ce que vous avez retenu d'eux (et diffusé publiquement) dans les heures qui suivent. Ces gens, vous les recroisez forcément dans les couloirs ou le préau. Bref, il y a dans ce dialogue une part d'effet-miroir qui demande à la fois du doigté, de la transparence et du respect mutuel.
J'ai eu de la chance de tomber sur un établissement dont la directrice à l'esprit ouvert (elle ne m'aurait pas laissé entrer sans cela) déteint sur les gens qui travaillent avec elle. J'ai été bien accueilli et, plus important, je n'ai pas eu le sentiment qu'on avait apprêté les choses pour moi. Les cours se déroulaient normalement, on m'oubliait vite dans mon coin, j'ai même pu accompagner une enseignante qui découvrait avec moi les élèves inscrits à son cours de français intensif. Les gens n'avaient rien à cacher et donnaient ainsi un sentiment de confiance dans ce qu'ils faisaient. Du coup, un sentiment de confiance réciproque (me semble-t-il) s'est installé après deux jours, sur les cinq qu'a duré l'expérience. Passé ce délai les premiers échos du blog me sont revenus (par les gens que je croisais, mais peu sur le site, où les commentaires sont restés rares); ils étaient positifs.
J'ai choisi l'option de publier beaucoup - 37 notes en cinq jours - pour compenser la courte vie du blog et faire apparaître la diversité de l'endroit où j'étais plongé. C'était une rencontre brève et intense, émotionnelle par moments. Les extraits sonores au milieu d'un texte me paraissent une technique particulièrement intéressante: on peut ainsi résumer un contexte, un raisonnement, puis injecter la voix de la personne qui parle avec ses mots, son accent, ses silences. Pour le journaliste, c'est aussi une excellente discipline dans sa façon de poser les questions et d'écouter les réponses sans les interrompre - ne serait-ce que pour faciliter le montage ultérieur.
Les dia-shows insérés via les albums Picasa (comme je le fais régulièrement sur ce blog) sont aussi une belle façon de résumer une histoire, une ambiance quand les mots ne suffisent pas. A la limite, je les préfère à la vidéo.
Puisque j'en suis à l'image, il faut souligner l'obstacle majeur qu'est devenu le droit à l'image des enfants et la peur suscitée par la pédophilie sur internet. Les parents d'élèves signent en début d'année une circulaire en se prononçant sur plusieurs cas de figure concernant la diffusion de l'image de leur enfant, et dès que le mot "internet" est lâché, ils sont très restrictifs. On peut le regretter, mais c'est comme ça. J'ai essayé de m'en sortir en photographiant des groupes, des gens de dos, ou des situations si évidemment liées à l'école que tout autre usage devient peu probable. Dans un cas, j'ai retiré une vidéo prise par surprise et qui dérangeait les personnes filmées: cela aussi faisait partie des règles du jeu.
Jongler "multimédia" demande un certain sens de l'anticipation: vais-je privilégier le son, l'image, le texte, dans quelles circonstances? Une petite réflexion préalable s'impose, et il faut toujours garder à portée de main l'iPhone (vidéo), l'appareil photo ou l'enregistreur numérique au cas où... Ainsi, quand un professeur de sculpture m'a raconté qu'il façonnait en trois minutes, à titre d'exemple, une Vénus de Willendorf en argile devant ses élèves pour leur montrer le travail de la matière, j'ai eu le réflexe de lui demander de le faire pour moi.
Une "immersion" de ce type représente une douzaine d'heures de travail par jour. Je suivais l'horaire scolaire, parfois dès le petit-déjeûner en réfectoire de certains élèves, rédigeais en partie à l'heure du repas, et le soir jusque vers 22 heures pour avoir des notes prêtes à diffuser pour le lendemain. C'est du boulot, mais on est porté par les rencontres, et les heures filent sans qu'on s'en rende compte.
Au final, une expérience riche. Le résultat est encore visible à cette adresse, et l'article-bilan du Temps peut être lu ici.
Quant à savoir si c'est la voie à suivre pour des journaux soumis à des impératifs commerciaux, la question qui tue - "ça rapporte quoi?" - est posée. Resserrer les liens avec son lectorat par de telles initiatives peut être utile à terme, à condition qu'elles ne restent pas sans lendemain. Or la plupart des efforts que les éditeurs et les rédactions consentent sur le web frappent par leur volatilité et leur inconstance. Tout le monde tâtonne, fait un peu de tout - en le déclinant sur iPhone, iPad à grands renforts de cocoricos - sans avoir les moyens humains de ces ambitions multiples, ce qui mène généralement à l'iPlouf.
Plus j'entends dire que la tablette et le web sont l'avenir incontournable des médias, que désormais l'information est un "flux" dont on tirera éventuellement, d'ici quelques années, quelques pages imprimées paraissant deux ou trois fois par semaine (ou moins souvent) plus je pense que l'enjeu est mal posé de cette façon.
Seuls survivront les journaux (médias) bénéficiant d'un public d'autant plus fidèle qu'il sera mieux cerné. Par là, j'entends un cercle de personnes s'identifiant peu ou prou à cette place de village virtuelle, soit à cause de la proximité géographique, soit à cause d'une communauté d'intérêts ou d'un autre lien. Les coûts de production devront être drastiquement diminués, ce qui augure mal des chances des journaux traditionnels entravés par leurs pesanteurs industrielles et le conservatisme des rédactions. Les sources de financement devront être diversifiées - et PAS SEULEMENT par la pub sur internet, dont on voit bien depuis quatre ans qu'elle tend à bouder la presse traditionnelle au profit de sites spécialisés.
Diversifier les sources de financement, cela veut dire chercher dans ces communautés d'intérêt (de lecteurs) des personnes ou associations prêtes à financer pour une période X, une partie au moins des postes journalistiques dédiés à la couverture de leurs centres d'intérêt, à la condition de garantir à la fois l'indépendance et la déontologie du travail. L'abonnement traditionnel n'est qu'une des formes (la plus individuelle) de ce financement.
Il ne s'agit rien moins que de réinventer l'intérêt public du journalisme en tenant compte du paramètre fondamental qu'a changé internet: aujourd'hui, on sait immédiatement combien de personnes s'intéressent à quoi sur un site web, on peut en dresser des courbes historiques, des comparaisons, des classements, etc.
Les journalistes n'aiment pas cela, tout comme les profs ne goûtèrent pas les premières études PISA qui comparaient les résultats scolaires de leurs élèves d'un pays à l'autre. Les médias préfèrent encore s'aveugler (en Suisse en tout cas) avec les chiffres périodiques de tirage et de lectorat que publie la REMP, et que chacun présente sous la lumière qui l'arrange le plus. Les prostituées sur le retour, elles aussi, se couvrent de fard pour ne pas voir à quoi ressemble leur visage.
A leurs débuts, les journaux étaient des feuilles d'opinion (ce que la plupart ne sont plus, ayant rompu les liens avec les partis politiques) ou des feuilles d'avis officiels, ceux-ci assurant l'essentiel de leur subsistance en enrobant quelques articles plus ou moins indépendants. La presse s'est émancipée des pouvoirs publics qui lui ont rendu la politesse, d'une part en taillant dans ses subventions et privilèges, d'autre part en créant leurs propres canaux d'information.
Il en résulte pas mal de gaspillage. Je me répète: l'enjeu consiste à redéfinir la mission publique du journalisme. Concrètement, cela implique de passer contrat avec quelques-uns des cercles concernés pour des financements partiels étalés sur une période suffisante (trois ans par exemple) permettant de voir si ces cercles sont satisfaits des services ainsi cofinancés. La publicité commerciale se fait rare? Les aides publiques fondent? Fort bien. Que les commerciaux et les rédactions, au lieu d'offrir des petits fours aux annonceurs des grandes marques qui les écoutent en baîllant, prennent leur bâton de pélerin et aillent discuter avec les collectivités publiques et la société civile de la façon dont ces différents cercles pourraient occuper intelligemment un espace payant mis à leur disposition dans le journal ou sur le web, en échange de la prise en charge partielle de postes journalistiques couvrant leurs intérêts (au sens large).
Ce scénario suppose qu'il subsiste suffisamment de centres d'intérêt commun et que les médias parviennent à en agréger assez pour pallier la chute des recettes classiques. Peut-être cette vue est-elle elle-même obsolète. Peut-être l'avenir appartient-il plutôt aux journalistes qui sauront évoluer en micro-entreprises vendant leurs services soit directement, soit à des sites agrégateurs en perpétuel mouvement.
Personnellement, je continue de croire au journalisme "républicain", comme la directrice du collège de Prélaz, Nathalie Jaunin, croit à une école républicaine. Je pense que les communautés locales ont besoin qu'un miroir leur soit tendu. Je pense que les sites web dont on parle beaucoup en ce moment, comme Wikileaks ou Mediapart, joeut un rôle citoyen utile, mais qu'il leur manque un terreau, qu'ils sont trop dépendants de la personnalité de leur créateur. Un journal, c'est une communauté qui se fait la conversation à elle-même, a dit je ne sais plus qui. Est-elle prête à en (ré)assumer certains frais? Et de quelle façon? Ce sont les deux questions qui comptent.

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