Il faudrait parler de la crise grecque et de ses suites. Sans doute. Mais quand le bruit et la fureur remplace l'intelligence, il est parfois plus sage de s'éloigner un peu, d'attendre que la poussière retombe et que le paysage montre un peu plus de clarté. Ce qui est encore loin d'être le cas.
Sur ce qui s'est passé ces derniers jours, je trouve assez stimulante l'analyse de Rue89, intitulée "La zone euro allait-elle vraiment exploser?". Elle a le mérite de relativiser certaines affirmations assénées récemment avec la finesse du marteau sur l'enclume.
J'observe pour ma part, une fois de plus, la très grande relativité des chiffres maniés par les économistes. On l'avait déjà constaté lors de la crise bancaire, où les quelque 100 milliards de dégâts évoqués au début étaient montés à plus de 3000 milliards en quelques mois, avant de redescendre récemment. C'est la même chose avec la dette publique des "PIGS" (Portugal, Irlande, Grèce, Espagne). Il y a deux mois, 30 milliards pour aider les Grecs passaient pour une somme généreuse. Puis 110 milliards ont paru insuffisants. Même les quelque 1000 milliards débloqués par l'Union européenne pour créer un état de "choc et stupeur" hypnotisant les marchés suscitent une moue dubitative chez certains commentateurs.
Il y a quelque chose d'irréel dans cet enchaînement d'évènements et de paniques financières. Les sommes avancées ne sont pas réellement dépensées, ce sont des hypothèses de travail, des prêts reconduits, des projections. Les économistes unanimes n'en annoncent pas moins avec une sorte de joie carnassière - je me demande parfois quels en sont les ressorts profonds - que les pays d'Europe vivaient au-dessus de leurs moyens, que cette fois il n'y a plus le choix, qu'ils vont devoir se serrer la ceinture, que ce sera très, très dur, blood sweat and tears y mucho dolor e tutti quanti. D'où, spirale infernale, le scénario d'une contraction sans fin de l'activité économique, de faillites en cascade.
Je ne dispose pas d'outils intellectuels affûtés pour démonter leur scénario de spirale infernale. Mais je ne crois plus les économistes qui raisonnent sur le base de deux ou trois variables très sommaires, comme des enfants déplaçant quelques poids sur les plateaux d'une balance qui bascule une fois à gauche, une fois à droite, alors que l'économie réelle se comporte davantage comme la mécanique des fluides. Elle s'adapte, résulte de milliers de micro-stratégies dont la plupart sont ignorées par les experts. Elle dépend surtout de son environnement. Or l'environnement mondial (au sens économique du terme, s'entend) n'est pas mauvais - tant que la bulle chinoise n'aura pas explosé.
Je ne cherche pas à renforcer le camp décimé des europtimistes. Je ne sais pas encore comment l'Europe sortira de ces semaines agitées. Renforcée malgré elle, grâce à l'électrochoc des marchés, ou condamnée à terme par ses lourdeurs et contradictions?
A ce stade, ce qui m'interpelle est l'écart croissant entre le rythme de la finance et celui des démocraties, amplifié par une surinformation qui échappe à tout contrôle. Jean-Louis Servan-Schreiber, qui avait écrit "L'Art du temps" en 1983, vient de publier un nouveau livre intitulé "Trop vite". En soi, ce n'est ni nouveau, ni original. Paul Virilio a aussi consacré sa vie à s'intéresser au phénomène de la vitesse, aux effets de la technologie sur la société. Dans l'interview que Servan-Schreiber a donnée au Monde, je relève néanmoins cette réponse à la question: la démocratie est-elle menacée?
"Plus qu'il n'y paraît. Notre système a été bien conçu au XVIIIe siècle, avec les équilibres de pouvoir chers à Montesquieu. Le fonctionnement de notre société hyperinformée et réactive rend ces institutions traditionnelles inadaptées aux problèmes à résoudre. Comment n'y aurait-il pas de remise en cause ? En outre, la démocratie est contestée par des pays importants, au premier rang la Chine, qui expliquent que chez eux, sans démocratie, ça tourne mieux. Ce qui est souvent vrai. Pour nous qui sommes pétris de démocratie, son horizon reste indépassable. Mais elle bute de plus en plus contre le mur de l'efficacité."
Des problèmes importants qui se posent à l'humanité, "les deux les plus importants, et presque à l'opposé dans leur tempo, sont la finance qui fonctionne à la vitesse de l'électronique, et l'écologie dont le temps se compte en décennies, voire en siècles. Interpellés, les gouvernements, dans les deux cas, affirment vouloir accomplir les réformes nécessaires. Mais ils ajoutent qu'ils ne pourront le faire que si tout le monde est d'accord. Ils reconnaissent ainsi leur impuissance qui s'est cristallisée dans les deux ou trois dernières années avec la crise de la finance mondiale et l'échec de Copenhague.
Devant ces problèmes transnationaux, le monde n'est toujours pas gouverné puisqu'un consensus reste inaccessible. Car pour résoudre la question écologique, il faudra prendre des décisions qui mettront en cause certains de nos conforts et libertés. Quant à la finance, sa réforme supposerait porter atteinte à l'idéologie libérale encore dominante."
Jean-Louis Servan-Schreiber n'est pas très optimiste sur la capacité des gouvernements à surmonter ces décalages de rythme. Il l'est toutefois involontairement en citant Blaise Pascal: "Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir".
Nous courons donc à notre perte depuis quatre siècles au moins.
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