J'avoue ne pas éprouver la solidarité automatique qui saisit parfois la corporation quand les journalistes sont attaqués. J'avoue que je n'allais pas sans prévention à la 6ème Conférence globale du journalisme d'investigation qui se tient jusqu'à demain à Genève. Quelle était ma crainte? Affronter la Confrérie des Enquêteurs évoquant le Watergate avec des trémolos dans la voix? Me sentir jaloux de leur talent?
Fausses craintes. D'abord, c'est un miracle que l'événement ait eut lieu (environ 500 participants) deux jours après la pagaille aérienne due au volcan islandais. Très peu d'ateliers annulés, des gens de tous continents, pas bégueules pour un sou.
Voici le message central: le journalisme d'investigation fleurit aujourd'hui dans les pays dits émergents, et il se féminise. Ce sont deux bonnes nouvelles.
Chapeau à Fatuma Noor, qui travaille pour le Nairobi Star. Cette jeune Somalienne a fait un reportage incognito dans un bordel tenu par les seigneurs de guerre de son pays. Du culot, du sérieux.
Chapeau à Synnove Bakke et Kjersti Knudsson. Ces deux Norvégiennes courtes sur pattes, un peu rondelettes, se marrent tout le temps... Mais en six mois d'un travail acharné, elles ont démonté avec une précision horlogère, dans un reportage télévisé de 50 minutes, les ruses du négociant pétrolier Trafigura, qui a non seulement déversé illégalement ses déchets toxiques à Abidjan en 2006, mais trafiqué en 2007 le même pétrole bourré de soufre dans un dépôt norvégien. La république bananière, en l'occurrence, n'était plus un pays africain, mais la sérieuse Norvège, dont les autorités ont fini par avouer qu'elles ne vérifient plus depuis des années l'application des règlements qu'elles édictent.
Les faits ont été recherchés avec une ténacité de pitbull, puis présentés avec un humour décapant et un sens didactique impeccable. Quelqu'un demande à Synnove et Kjersti si, à un moment de leur longue enquête, elles ont eu un moment de découragement. Elles éclatent de rire: "Plus c'est difficile, plus nous nous amusons!" On les croit sur parole, tant elles respirent la santé.
Signalons au passage que Trafigura, dont le cofondateur Claude Dauphin se cache dans une luxueuse propriété genevoise à côté du parc des Eaux-Vives, a réalisé en 2009 un bénéfice d'un milliard de dollars, selon le FT de jeudi. La société s'étant refinancée récemment sur le marché obligataire, elle a publié une brochure qui donne un peu d'information sur ses activités.
Ne comptons pas sur les investisseurs qui lui prêtent de l'argent pour l'interroger sur ses pratiques plus que douteuses. Money über alles.
Retour à la conférence sur le journalisme, pour tirer un troisième coup de chapeau, à Seymour Hersh, le vétéran qui a enquêté sur le massacre de My Lai pendant la guerre du Vietnam et plus récemment sur le torture pratiquée dans la prison américaine d'Abu Graib en Irak. A 73 ans, c'est lui qui a apporté le message d'espoir le plus fort - "The future is bright!" Pas pour les journaux et des éditeurs dont l'horizon se confond avec les perspectives de rentrées publicitaires. La recherche de vérité et de contre-pouvoir passera par d'autres canaux, encore embryonnaires. L'essentiel, dit Hersh, reste la passion du métier, c'est-à-dire "a passion for truth, integrity, and changing things".
Le salut, ajoute-t-il passe notamment par l'enquête locale et régionale. La plus délicate, parce que les pressions y sont les plus fortes - le danger aussi, comme l'expliquent les collègues russes. Actuellement, elle est délaissée. Les politiciens étant ce qu'il sont, c'est-à-dire enclins à l'abus de pouvoir et aux combines, il faut s'attendre à une augmentation des abus dans les temps à venir, par manque de surveillance. "Politicians lie, we don't. We make mistakes, but we don't lie", lance Seymour Hersh.
Par ailleurs, "there is nothing marvelous about us journalists". Il n'y a pas de recettes-miracles spécifiques au journalisme dit d'investigation. Pendant ces deux jours, plusieurs orateurs que j'ai trouvés particulièrement convaincants ont utilisé la même expression: "old school journalism".
D'abord se préparer. Beaucoup lire, pas seulement sur le sujet étroit de la recherche, mais plus généralement sur le contexte, sur les gens qu'on rencontre. Internet facilite grandement ce travail.
Que faire face aux bouches cousues? Trouver d'autres acteurs indirects. Seymour Hersh a souvent recours aux retraités (souvent des généraux, dans son cas). On sous-estime tout ce que savent - et tout ce qu'ont envie de raconter - des gens qui étaient au coeur des décisions, ne le sont plus et le regrettent un brin au fond d'elles-mêmes, tout en restant très bien renseignées.
Refuser obstinément le journalisme "embedded", toute compromission avec le pouvoir, même pour les bonnes causes.
Lors des interviews, ne pas se contenter de tirer les vers du nez, mais donner aussi - une information, ou son point de vue honnête et humble sur une situation. Un journaliste qui ne fait que pomper de l'info ou se perd en bavardage devient vite barbant pour son interlocuteur.
Ne jamais rien noter dans son ordinateur (les bons vieux carnets...), éviter les lignes téléphoniques et les adresses électroniques facilement repérables pour les contacts, éviter d'une manière générale d'être trop précis dans ces échanges et privilégier le face-à-face. Prendre plutôt deux précautions qu'une pour protéger une source, éviter toute ambiguité avec elle.
Enfin, ne pas survendre son histoire. Laisser les faits et les mots parler d'eux-mêmes.
Simple, à première vue. A partir de là, l'obstination, l'imagination et le talent font la différence.
Je n'ai jamais vraiment cru à l'excuse classique ("Ma rédaction ne me laisse pas le temps...") avancée pour baisser les bras. Bien sûr que la pression commerciale et productiviste existe, mais je connais peu de rédacteurs en chef qui ne se laissent convaincre par une piste intéressante exigeant quelques jours de travail supplémentaire pour une confirmation.
Le temps se négocie et se gagne. C'est l'envie qui compte.
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