jeudi 31 décembre 2009

Mon homme de l'année...


...c'est bien sûr Ali Kebab, en réalité un Palestinien de 46 ans nommé Hasan, selon cet article.
New in town!
Ali Kebab, c'est l'affiche décalée (en fait, une autopromotion de la Société générale d'affichage) qui a mis un rayon de soleil dans le paysage sinistré de la pub.
Ali, c'est surtout le symbole de l'Autre. Celui qui dérange quand il vient traîner sa misère par ici - et encore plus quand il a le mauvais goût de réussir.
On l'a vu avec les élections cantonales genevoises, où un parti a fait le plein de voix en dénonçant avec finesse la "racaille d'Annemasse". A ce propos, un politicien du bout du lac signalait que depuis la libre-circulation, on y est bien servi dans les restaurants et les magasins, par un personnel qualifié, aimable et parlant un excellent français - ce qui était loin d'être le cas avant. C'est justement là que réside le souci: quand l'Autre est compétent, il risque de nous renvoyer l'image de notre médiocrité.
On l'a vu aussi avec l'interdiction des minarets, soutenue par 57% des Suisses. L'Autre ne va pas imposer ses coutumes par chez nous, quand même! Le journal Gauchebdo a même écrit sur une affichette que la campagne Ali Kebab aurait été partiellement responsable du résultat. Avec la presse de gauche, on ne sait jamais si c'est du second degré...
On le voit encore ces jours avec la dernière polémique alémanique: les places de profs à l'université seraient squattées par des Allemands. C'est ainsi que l'Autre prend peu à peu possession de nos esprits.
Je le vois enfin à deux réactions qu'ont suscitées mes rencontres avec 45 jeunes Suisses parlant de leur avenir et de celui du pays. Une dame valaisanne me reproche de conclure cet article avec Iva, croate d'origine, et de faire à travers elle l'éloge de l'ouverture et de l'intégration scolaire. Dans ce "joyau" qu'est la Suisse, écrit cette lectrice, les étrangers n'ont qu'à s'intégrer ou partir. Iva, au garde-à-vous!
Dans un sens diamétralement opposé, un lecteur (africain d'après son nom) me reproche d'avoir mis trop de visages "caucasiens" dans cet article et de monter en mousse une ouverture illusoire.
J'en déduis que la problématique de l'Autre n'est pas près de nous quitter, en particulier dans un pays dont le premier parti politique, l'Union démocratique du centre, rappelle en permanence que nous (les "vrais" Suisses) sortons tout droit de la cuisse de Jupiter.
Hasan, alias Ali Kebab, voulait devenir ingénieur en construction de machines. Comme Palestinien d'origine et par les temps qui courent, ce n'est pas évident. A défaut, il nous a fait marrer. Les relents que provoque la présence de l'Autre sont moins marrants, eux.

Le retour du cygne noir. Un non-bilan de l'année et de la décennie


Ces dernières semaines ont été doublement chargées de retrospectives, puisque nous achevons non seulement une année, mais une décennie (déjà!), la première d'un nouveau milléniaire en plus. En de telles circonstances, il serait chic de se sentir doublement pénétré d'intelligence et d'esprit visionnaire.
Ce n'est pas mon cas. Sorry, la fulgurante évidence du futur, ou même des grandes lignes du présent ne m'a pas illuminé.
J'ai jeté un oeil à ce qu'ont publié quelques grands journaux et y ai trouvé davantage le reflet de leurs penchants naturels qu'une piste à suivre. Der Spiegel, dont le pessimisme fait partie du code génétique, a titré sur «La décennie perdue». Le Point raconte encore une fois l'émergence de la Chine. Je vois des dossiers sur «La décennie de tous les excès», ou celle «des spéculateurs».
Pour ma part, le moment me semble surtout marqué par l'incertitude et la confusion. Il y a un an à pareille époque, tandis que nous trébuchions dans les décombres de la finance globale, les enjeux paraissaient plus clairs. Les dégâts du marché sauvage devant être réparés d'urgence par l'Etat, on attendait avec curiosité la réponse des politiciens. La crudité effarante de ces abus posait aussi des questions éthiques dont on pouvait espérer qu'elles percoleraient dans les esprits des acteurs. Telles étaient les raisons majeures qui m'ont amené à tenir ce blog (outre le fait que j'aime bien écrire et déconner un peu).
J'ai tenté de suivre le fil pendant ces douze mois. Je ne sais plus trop où il mène. Quelques journaux, surtout économiques, résonnent encore des débats amorcés il y a un an et chroniquent les décisions ou non-décisions qui y sont liés. Peu arrivent à en tirer une image générale cohérente. Pour le reste, la paresse intellectuelle et l'idéologie - qui en est l'expression arrogante - ont repris le dessus.
Sur les causes mêmes de ce qui s'est passé, chacun a regagné dans son camp, conforté dans ses préjugés. Les pourfendeurs du capitalisme, qui jugent la finance malfaisante par principe et, pour la plupart, ne font pas l'effort d'en décortiquer les mécanismes, sont plus convaincus que jamais que les forts et les tordus prennent toujours le dessus.
Les absolutistes du laisser-faire ont élaboré leur propre version de l'histoire: tout est la faute à l'Etat qui a forcé les banques à prêter à des gens peu solvables, avant de s'emmêler dans ses règles et organes de contrôle mal fichus.
Au milieu, les chefs de gouvernement organisent des sommets nommés G2, G8 ou G20 et font semblant de maîtriser des événements dont les causes leur échappent. Une problématique chassant l'autre: de la finance, on passe au climat. Même complexité, même mise en scène, même acteurs, même brouillard.
A défaut de pouvoir y allumer mon propre phare, je voudrais terminer l'année en reprenant ici un texte de Nassim Taleb que j'avais gardé sous le coude depuis le printemps dernier. Taleb, si vous vous en souvenez, est ce gérant de fonds spéculatif devenu penseur de la finance et des probabilités, qui a publié en 2008 «Le Cygne noir», livre-culte de la dernière crise. Grossièrement résumé, le propos du «Cygne noir» est que les ruptures majeures de systèmes sont moins improbables que l'homme ne l'imagine généralement, et qu'il est bon de s'y préparer.
Dans ce texte, Nassim Taleb énumère «dix principes pour un monde résistant aux cygnes noirs». Je les résume ci-après en me demandant si, un an après le sommet de la crise financière, nous avons fait des progrès sur ces points.
1. «Tout ce qui est fragile devrait pouvoir s'effondrer assez tôt, avant que sa taille ne pose problème.» Nous sommes aujourd'hui dans la situation inverse: les géants de la finance sont devenus encore plus gros, par disparition de concurrents. Malgré les discussions en cours sur la rédaction de «testaments» ou le renforcement des fonds propres, nous ne savons pas encore comment gérer ce risque systémique. Même chose pour le climat, d'aileurs. Les effets de levier sur les températures augmentent, mais on ne sait pas dans quel sens les manier, et la volonté fait défaut de toutes façons.
2. «Pas de socialisation des pertes et de privatisation des gains.» UBS en Suisse, et plusieurs grandes banques américaines, ont remboursé l'aide directe de l'Etat, qui y a même parfois empoché un bénéfice au passage. Ce qui fait dire à certains financiers: «Où est le problème? Cessons de dire que l'Etat a payé les pots cassés, il a prêté, c'est remboursé, basta!» Un peu simple, comme raisonnement. Les garanties accordées aux titres pourris ou leur rachat pur et simple restent souvent en place. Si les marchés poursuivent leur reprise, les pouvoirs publics limiteront la casse et, dans le meilleur des cas, feront même du bénéfice. Il est trop tôt pour faire ce bilan. Mais il y a aussi les coûts indirects des excès financiers, les plus importants. La politique monétaire hyper-laxiste devra bien être renversée un jour, avec des conséquences sur le coût du crédit, sinon l'inflation et de nouvelles bulles seront au rendez-vous. N'oublions pas non plus les millions de chômeurs supplémentaires, dont on ne voit pas encore comment le marché les réabsorbera.
3. «Les gens qui conduisaient un bus scolaire les yeux bandés (et l'ont précipité contre un mur) ne devraient jamais pouvoir en conduire un autre.» Bilan mitigé sur ce point. Les chefs de banques les plus exposés ont passé à la trappe. Mais l'administration américaine et la Réserve fédérale, pour ne citer que ces exemples, regorgent de gens qui ont été formés à l'école de ces chauffeurs de bus kamikazes. Notez que c'est à peu près inévitable: ceux qui comprennent la mécanique ne courent pas les rues, et confier le bus à un apprenti n'est pas une bonne solution non plus.
4. «Ne laissez pas une personne fonctionnant au bonus gérer une centrale nucléaire, ou vos risques financiers.» Echec total. La culture des bonus a repris de plus belle, sans la moindre pudeur. Les interventions des gouvernements, au coup par coup, minimalistes et désordonnées, sont pitoyables. Particulièrement celles de l'administration Obama. Les belles paroles du président sur les «fat cats de Wall Street» importent peu, seuls les actes comptent. Ils sont faibles.
5. «Contre-balancez la complexité par la simplicité.» Je ne suis pas assez versé dans la finance pour juger si ce conseil a été suivi cette année. A priori, cela ne saute pas aux yeux.
6. «Ne donnez pas des bâtons de dynamite aux enfants, même s'ils sont accompagnés d'un mot d'avertissement.» Taleb pense bien sûr aux produits financiers complexes que des investisseurs peu avertis glissaient dans leur portefeuille sans en connaître les risques réels. Un certain progrès a été réalisé dans la présentation des avertissements (un peu plus visibles), mais l'incitation à vendre des produits compliqués demeure, puisque c'est sur ces derniers que les commissions sont les plus hautes. C'est le système même d'incitation, orienté produits, qui n'est pas bon, et il n'a pas changé.
7. "Seuls les schémas de Ponzi devraient reposer sur la confiance. Les gouvernements, eux, ne devraient jamais avoir besoin de restaurer la confiance." Les rumeurs en cascade sont une conséquence de la complexité, dit Taleb. N'attendons pas des gouvernements qu'ils la stoppent, c'est à nous de nous montrer plus robustes face à elle. Aucun changement sur ce plan. Au contraire, les gouvernements d'abord dépassés par la crise ont ensuite pris une posture paternaliste au lieu de renvoyer les gens à leur responsabilité individuelle. Sur ce plan, nous avons vu se développer le plus-d'Etat dans ce qu'il a de malsain.
8. «Ne donnez pas plus de drogue à un toxico-dépendant s'il éprouve des douleurs de sevrage.» Le problème de la dette n'est pas temporaire, il est structurel. Or quand on voit les analystes et les journaux rivés sur les indicateurs des achats de Noël, les gouvernements multiplier les crédits d'encouragement à l'achat de voitures neuves pour soutenir une industrie surdimensionnée, les économistes unanimes défendre le maintien de la politique d'argent facile, on se dit que nous ne sommes pas dans la phase de sevrage, mais plutôt celle de déni que dénonce Taleb.
9. «Les citoyens ne devraient pas dépendre d'actifs financiers ou d'avis d'«experts» peu fiables pour leur retraite.» Taleb rejoint ici Paul Dembinski, de l'Observatoire de la finance, pour qui les «silos d'épargne» gigantesques créés dans le monde sont une cause profonde de cette crise, et des suivantes. Or la réflexion sur le financement de la retraite n'a pas avancé cette année - pas que je sache en tout cas. On en reste à l'urgence: comment reconstituer mon capital? Pour Taleb, les citoyens ne devraient prendre des risques et éprouver du souci que sur leur entreprise ou leur carrière, qu'ils maîtrisent, et non sur leur retraite, qu'ils ne maîtrisent pas. Parole d'or, mais comment procéder?
10. «Faites une omelette avec des oeufs cassés.» Il ne suffit pas de bricoler le bateau de la finance à la coque pourrie, dit Taleb, mais profiter de l'occasion pour construire «capitalisme 2.0»: convertir la dette en actions, marginaliser les penseurs économiques qui ont si magnifiquement failli, en finir avec les rachats financés par la dette, les véhicules financiers spéciaux hors-bilan et les marchés de dérivés complexes opaques, limiter sévèrement les bonus- et surtout apprendre aux gens à naviguer avec moins de certitudes.
Avons-nous progressé sur ce point? Moi, je ne vois pas. Merde, je voulais éviter une fin d'année déprimante, et voilà que je n'y coupe pas.
Et en plus, il pleut des cordes depuis trois jours.

mercredi 30 décembre 2009

Demain, j'enlève le haut, le bas et le milieu


Ca vient, ça vient...
Selon le WSJ, le gouvernement néerlandais a décidé de mettre en service immédiatement le "full body scanner" pour les vols à destination des Etats-Unis.
Et pourquoi eux seulement, hein? Favoritisme! Toujours la même chose, on ne prête qu'aux riches! Nous aussi, on veut notre "full body scanner" sur les Genève-Vienne, les Paris-Bordeaux. On serait moins dommage que les autres, peut-être?
Premier problème, trouver une bonne traduction pour le nom de l'engin. Euh, voyons... Le traducteur en ligne Reverso propose "Scanner plein (complet)". Nul. "Scanner corporel intégral"? Mmouais, trop long et pas assez précis. Le "déshabilleur"? Pas mal, ça. "L'indiscret"? S'il y a d'autres propositions...
Deuxième problème - faux, celui-là: l'atteinte à la pudeur que représenteraient ces machines, leur voyeurisme.
Mais nous SOMMES une société voyeuriste. Allez 30 secondes sur Facebook, regardez les quantités effarantes de matériel vidéo que les gens filment sur leur vie intime et s'empressent de mettre en pâture sur le web via Youtube ou Dailymotion, pensez à ces familles qui entrent clandestinement dans une réception donnée par Barack Obama et se font photographier avec le vice-président, ou ceux qui font croire que leur fils est en perdition dans une nacelle accrochée à un ballon - juste pour être invités dans un reality-show.
La prédiction d'Andy Warhol s'est réalisée: un quart d'heure de célébrité pour chacun (disons plutôt trois minutes, parce qu'avec 8 milliards d'être humains, même en enlevant ceux qui n'ont pas encore leur connexion large bande, ça fait du monde, et on n'a pas que ça à faire quand même, enfin pas encore tout-à-fait).
Ne faisons pas les choses à moitié. Installons des "déshabilleurs" dans tous les aéroports, et ne réservons pas leurs images aux agents de sécurité. Installons des écrans géants partout dans les halls - ça distraira les files d'attente.
- Le policier: Allez, à vous le petit gros, posez vos pieds comme indiqué sous le scanner. Dépêchons!
- Le petit gros: J'y vais, j'y vais...
- Le policier: Redressez-vous, et décroisez vos mains de devant votre bide, allez ouste!
- Le petit gros: Bon, bon, d'accord.
- Une fillette dans la file: T'as vu maman, le monsieur il a un tout petit zizi.
- La foule: Houuuu! Houuuu!
- Le petit gros: Bouhouhouhouuu!
- Le policier: Recalé! Mettez-vous dans la file de gauche, avec les terroristes.
Les voyageurs passionnés par ces anatomies comparées pourront lancer des concours, des classements, ils passeront moins de temps à claquer bêtement leur argent dans les boutiques hors taxes et se sentiront plus décontractés quand ils monteront à bord. Que du bonheur.

mardi 29 décembre 2009

Portrait de Christoph B. devant l'assiette du chat

Le pouvoir et la maladie ne font pas bon ménage.
Le pouvoir, c'est "toujours prêt", "fidèle au poste", la désincarnation de la personne au profit de l'Objectif.
La maladie, c'est le grain de sable, l'impondérable, l'incongru rappel de notre condition humaine.
Il n'est donc pas étonnant que les hommes politiques promettent de publier des bulletins de santé périodiques pour rassurer les électeurs, puis négligent cette corvée - qu'ils préfèrent remplacer par des séances-photos qui les montrent pédalant, faisant du jogging, du golf ou de la voile. Mens sana in corpore sano.
Il arrive parfois qu'on ne puisse cacher un problème de santé. C'est ce qui est arrivé à Hans-Rudolf Merz, un an avant sa présidence de la Confédération, quand il fut hospitalisé d'urgence pour remettre en état sa tuyauterie cardiaque. Emoi dans le pays: reviendrait-il?
Notez en passant que le coeur est un muscle noble. On y tient, c'est important, on l'associe (à tort, mais là n'est pas la question) au centre vital de la personne, voire à ses sentiments. Etre soigné pour un coeur défaillant pose son homme.
Tandis qu'un morceau d'intestin. Du boyau. Du mou pour chats...
Le bon peuple suisse apprend en ce début de semaine que Christoph Blocher, quand il était conseiller fédéral, s'est fait enlever un bout d'intestin. C'était en 2005. Il a tout fait pour cacher cela - y compris à ses six collègues du gouvernement. Il a fait croire qu'il était en vacances pour quinze jours, a été admis à l'hôpital sous un faux nom, y est entré par la porte de service, se cachant sous un drap pour aller en salle d'opération. Puis il est revenu bosser, ni vu ni connu, trop tôt bien sûr, mentant sur sa mauvaise mine.
Fascinant. Ce n'est pas l'intestin de Christoph B. qui m'intéresse, bien sûr, mais ce qui lui passait par la tête. Deuxième année au gouvernement, ses canons déjà braqués contre ses collègues ignares et l'irrécupérable "classe politique". L'éternel besoin de prouver que LUI avait raison, LUI voyait clair, LUI savait résister au milieu des capitulards. Un combat d'usure, poings et mâchoires serrées. Le souffle, la solitude.
Et au milieu de ce branle-bas, un bout d'intestin avarié.
Imaginons ce qu'il a imaginé. Joie malsaine des médias. Gros titres, supputations, rumeurs, conjectures. Ricanements: "Tiens, le redresseur de torts a déjà des ulcères à l'estomac?" Délectation au Palais autour de l'assiette au mou de chat. Revanche des médiocres.
Insupportable. Un vrai chef ne se fait pas mettre à terre par un bout d'intestin.
Alors, ni une, ni deux: dissimulation. Organisation: un vrai chef d'entreprise, comme pour tout le reste. LUI saurait gérer jusqu'à l'ingérable, sans s'apitoyer sur ses bobos, comme les autres mortels.
Voici pourquoi Christoph B. a soigneusement camouflé son opération.
Et voilà pourquoi il la dévoile aujourd'hui sur Teleblocher, média surréaliste consacré à SA gloire. Car Christoph B., au fond, est un cabotin. Ce n'est pas parce qu'on l'a éjecté du Conseil fédéral que le goût du pouvoir lui est passé. Savourant le résultat du vote sur les minarets, qu'il n'a pas voulu mais opportunément saisi, il sait qu'il tient là un levier contre son vieil ennemi de toujours: l'Europe des "juges étrangers". Un tour de piste encore? Laissons planer le doute assassin, se dit-il.
Il y a aussi, chez ce fils de pasteur, frère de pasteur et petit-fils de missionnaire, un morceau coriace de vengeance à avaler, comme du mou dans l'assiette du chat.
Mâche, Christoph, mâche, la Suisse écoute le grincement de tes molaires.

lundi 28 décembre 2009

Miracle de Noël

Ernesto Bertarelli, dans le magazine Via distribué dans les trains suisses: "C'est sur l'eau que j'ai fait mes premiers pas".
Du coup, les démêlés de notre yachtman national avec son opposant BMW Oracle prennent une nouvelle dimension. Je n'y voyais, mesquin, que les arguties juridiques de milliardaires ennuyés. C'est en réalité un duel mystique: la foi de Jesus Bertarelli testée par l'oracle malin qui brouille à plaisir la vision de l'avenir. Le Bien contre le Mal.
Voilà qui transcende les chamailleries sur la forme de la coque, le lieu de la régate ou la matière dont sont faites les voiles. Pour renforcer le caractère symbolique de l'épreuve et l'adapter aux soucis de l'époque, je suggère une légère modification du règlement: dorénavant, les deux bateaux seront construits sur le modèle de l'arche de Noé.

mercredi 23 décembre 2009

Copenhague, quatre jours après...

Ca râle en Grande-Bretagne, le train sous la Manche a été bloqué par la neige...
Ca râle en Italie: les chemins de fer sont "chaotiques" et les vols supprimés à Milan...
Ca râle en France, pour les mêmes raisons...
La grand-messe sur le climat est terminée, chacun se hâte de partir, vite, loin, et s'énerve parce les flocons (il en tombe encore, c'est une bonne nouvelle, non?) dérangent les plans de vacances de Noël.
Bon, je dis peut-être ça parce que je suis bien au chaud, sans projet immédiat de voyage. Mais j'y vois quand même l'ombre d'un soupçon de début de contradiction dans la nature humaine.
Bonnes Fêtes à tous!

lundi 21 décembre 2009

New generation


Ils sont nés en 1992 (presque tous), je les ai rencontrés dans neuf écoles d'Appenzell, Glaris, Aarau, Burgdorf, Lugano, Fribourg, Saint-Maurice, Lausanne et Genève. Comment voient-ils leur avenir, celui de leur pays (la Suisse)? Réponse le 30 décembre dans le dernier numéro de l'année du Temps. En attendant, merci à eux tous pour celui qu'ils m'ont accordé.

Lundi, au travail!

On a retrouvé, en trois morceaux, l'insctiption en fer forgé "Arbeit macht frei" qui accueillait les déportés au camp d'Auschwitz.
Au fond, si Weimar, puis les nazis n'avaient pas fait un usage si sordide de la formule, on pourrait y adhérer. Le travail est un des moyens de se réaliser - pas le seul, heureusement.
Ou on peut la lire différemment du sens initial: "Dans tout ce que vous entreprenez, investissez-vous à fond, soyez exigeant avec vous-même, et vous vous dépasserez".
Je me promenais hier à l'Auberson, village du Jura vaudois d'où est originaire ma famille maternelle. Fermes aux toits bas et neige poudreuse chassée par le vent. Sur une maison du village, il y a écrit: "Travaillez, prenez de la peine".
A côté, une autre maison porte le nom "La Mélodie". D'après l'architecture, ce devait être une ancienne usine de boîtes à musique.
Quant au tea-room à l'entrée du village, il est désormais fermé le dimanche.

jeudi 17 décembre 2009

Risque de réputation (2)

536 millions de dollars: l'amende infligée à Credit Suisse aux Etats-Unis est salée. Les commentaires de la justice américaine à propos de cet arrangement le sont aussi. Pendant "des décennies", la banque a systématiquement violé la loi américaine pour contourner les sanctions imposées contre des Etats-voyous et permettre à des Iraniens (surtout), mais aussi des Birmans, des Cubains et des Libyens de faire du business avec les Etats-Unis, sous différentes couvertures. Les montants en cause portent sur 1,6 milliard de dollars.
Deux remarques à ce sujet. Premièrement, il ne me semble pas que la presse, suisse en particulier, ait déployé un zèle particulier à enquêter sur cette affaire énorme. Je me souviens de quelques articles au moment où les faits ont été révélés, sur le mode rassurant: Credit Suisse coopère avec la justice américaine, tout est déjà rentré dans l'ordre, dormez braves gens.
Seconde remarque, Credit Suisse a fait exactement la même chose qu'UBS aux Etats-Unis: se comporter en criminel à grande échelle, avec duplicité et arrogance. Peut-être les gens qui faisaient cela se croyaient-ils au-dessus des lois, nimbés d'impunité, si grande est leur surface financière et étroits leurs liens avec les gens au pouvoir. Qui était au courant à l'interne, jusqu'à quel niveau? Quelle enquête la banque a-t-elle mené en son sein, quelles sanctions a-t-elle prises? Qu'a entrepris l'autorité suisse de surveillance des banques, jadis Commission fédérale et aujourd'hui FINMA? Que fait la justice suisse? Va-t-elle, comme pour UBS, dépêcher un brave juge qui décrétera, après un an de préenquête, qu'il ne dispose pas d'indices suffisants pour lancer une procédure?
Dans le rapport publié mercredi par le Conseil fédéral sur l'avenir de la place financière suisse, une des priorités affichées est de "préserver l'intégrité et la réputation" de celle-ci. Le gouvernement voulait sans doute dire "restaurer".

Risque de réputation (1)

Il manquait encore une morale à la saga Tiger Woods. La voici: des assureurs comme l'américain DeWitt  envisagent de lancer des produits contre le risque réputationnel. On sait que Procter & Gamble par exemple, qui a payé Roger Federer, Thierry Henry et Tiger Woods pour vendre ses lames de rasoir Gillette (scandaleusement cher) se retrouve aujourd'hui avec une icône utilisable sur trois.
Mais pas de souci: une petite police d'assurance, et on vous dédommage pour les éventuelles pertes de gain si on venait à découvrir que Roger Federer se révèle volage, kleptomane compulsif, addict grave au Ragusa et qu'il envisage d'enregistrer un disque en duo avec Oskar Freysinger.
Evidemment, tout ceci augmente légèrement les frais généraux de Procter & Gamble et consorts, et c'est ainsi que les lames Gillette coûteront un peu plus cher.
Mais où ai-je vu qu'il y avait une morale, moi?

mercredi 16 décembre 2009

L'avenir de la place financière vu par le Conseil fédéral



Du nouveau par rapport à mon message précédent:
1. Fâchée, la Suisse suspend la ratification de la convention de double imposition avec la France, suite à la captation illégale de données par le fisc français dans l'affaire HSBC. C'est le geste le plus spectaculaire et, il faut bien le dire, un peu inattendu du Conseil fédéral dévoilé ce mercredi. Je pestais contre le silence et l'inaction du président de la Confédération, or le voici tout combatif (ou sont-ce ses collègues?). Apparemment, le gouvernement suisse a appris cette année, de l'affaire libyenne notamment, qu'il est parfois nécessaire de hausser le ton. Il l'a fait aujourd'hui, coupant ainsi l'herbe sous les pieds de la droite nationaliste.
Evidemment, ce geste ne résoud pas tout. De façon plus générale, sur l'enjeu du secret bancaire, la Suisse entend maintenir son opposition à l'échange automatique d'informations en matière fiscale et devra négocier une solution alternative avec ses voisins, dont la France. Entrer maintenant dans un rapport de force avec Paris est-il une bonne idée? Peut-être. D'un côté, on fâche un partenaire important, ce qui est ennuyeux; mais de l'autre, on a quelque chose à négocier, et cela peut servir comme on va le voir.
2. Le Conseil fédéral a présenté sa politique générale pour la place financière suisse. Il a fallu neuf mois de gestation depuis le fameux abandon de la distinction entre fraude et évasion fiscale, en mars, pour arriver à ce résultat d'ensemble qui ne décoiffe pas par son originalité. Mais enfin, il y a quand même une vision d'ensemble et quelques pistes (voir le document complet ici). La principale nouvelle est que le gouvernement reprend à son compte la proposition des banques consistant à prélever pour les Etats tiers un impôt à la source sur les avoir étrangers déposés dans les banques suisses, en lieu et place de l'échange automatique d'informations à fins fiscales que demande l'Union européenne. Désormais, c'est donc officiel: la Suisse se propose de jouer les percepteurs pour les autres afin de maintenir ce qui reste de son secret bancaire.
Les autres voudront-ils? Ils n'en ont pas donné le signal jusqu'ici, mais on ne peut exclure qu'ils entrent en matière. Théoriquement, la solution est possible. Il y a juste un très gros hic. Dans le document publié ce mercredi, la Suisse demande autre chose, et quelque chose de très important: l'accès non discriminatoire aux marchés financiers européens, pas seulement pour ses banques, mais aussi pour ses assureurs. Pour mémoire, dans une liste d'une trentaine d'institutions financières européennes d'importance systémique publiée récemment figuraient deux assureurs suisses: Zurich et Swiss Re. Le texte du Conseil fédéral est assez franc et éclairant sur les entraves que subit déjà la place financière suisse dans les pays voisins. La situation s'est "considérablement péjorée", écrit-il, un constat qui avait déjà été répercuté sur ce blog. Pour la rétablir, le gouvernement étudie plusieurs pistes, dont un accord bilatéral sur les services qui avait été discuté puis provisoirement abandonné en 2003.
Résumons: le libre accès aux marchés financiers européens, et le refus de l'échange automatique d'informations. La Suisse obtiendra-t-elle les deux? Qu'est ce qui est le plus important, de la gestion de fortune "grise" ou des autres services financiers? Le Conseil fédéral ne tranche pas ce point. Pour l'instant, il demande le beurre et l'argent du beurre. D'ici six mois, l'Union européenne va probablement préciser comment elle voit les choses. C'est alors que les discussions sérieuses vont commencer. Pour ma part, je m'en tiens toujours au scénario que j'avais évoqué ici.
Et sur le fond, je ne change pas d'opinion sur Hans-Rudolf Merz. Tous les projets évoqués dans le document du Conseil fédéral de ce jour sont discutés non seulement depuis neuf mois, mais depuis des années pour certains d'entre eux. Or le gouvernement en reste à une liste d'intentions, d'options diverses et parfois contradictoires entre lesquelles on ne tranche pas, de groupes de travail et de nouveaux rapports à pondre. Le gouvernement prétend fixer les grandes lignes pour l'avenir de la place financière suisse, il ne fait en réalité que sanctifier l'attente.

Zones grises

Un juge français saisit, sur plainte de la Suisse, une troufignée de noms de clients qu'un informaticien de la banque HSBC indélicat avait volés... et les transmet à l'administration fiscale. C'est une violation flagrante du principe juridique qui veut que les données saisies sur plainte ne soient utilisées que pour l'affaire ayant fait l'objet de la demande d'entraide. La tirade de Nicolas Sarkozy sur la "morale", les explications embarrassées du juge niçois racontant que l'informaticien a obéi à des motifs "messianiques" (même le Père Noël se tord de rire) n'y changent rien: la France ne s'aventure pas seulement dans une "zone grise", comme elle veut le faire croire, elle piétine la lettre et l'esprit des accords passés avec son voisin.
Jusqu'ici, il ne s'est guère trouvé que le socialiste Moritz Leuenberger pour le dire haut et clair. Une fois de plus, le président de la Confédération est pris de court, absent, muet ou à côté de la plaque sur un dossier brûlant. Qu'il s'en aille, Bon Dieu!
Mais là n'est pas le problème principal. Il se trouve que la Suisse a renégocié un traité de double imposition avec la France, lequel fixe entre autres les conditions d'entraide entre les deux pays quand il y a délit de fraude ou évasion fiscale. L'interprétation de ces conditions - sur la précision des soupçons et des informations que doit fournir le pays demandeur, en particulier - constitue aussi, partiellement, une zone grise. Compte tenu de ce qui vient de se passer, les Suisses ont toutes raisons de craindre que la France fera une utilisation abusive des données fournies. Vu le silence du Conseil fédéral sur cette affaire, l'Union démocratique du centre a toutes les raisons pour attaquer cet accord par référendum: la France est un moins gros morceau que les Etats-Unis, c'est un adversaire facile à mettre en scène en Suisse alémanique. L'UDC a de bonnes chances de gagner un tel référendum.
Il en résulterait une situation intéressante, comme on dit.
Cela dit, pourquoi les Suisses se plaignent-ils des juges étrangers qui piétinent leurs plate-bandes, tandis que les leurs ne font pas leur travail? Mardi, un tribunal de district zurichois a renoncé à attaquer les anciens directeurs d'UBS pour l'aide active et massive que la banque a fourni aux évadés du fisc américain au cours de la décennie écoulée. Celle-ci a avoué les faits aux Etats-Unis. Le gérant de fortune qui a alerté le fisc avait prévenu sa direction générale des irrégularités systématiques: des documents de la justice de paix genevoise en attestent. La direction générale ne pouvait pas ne pas être au courant des méthodes utilisées.
La justice zurichoise répond qu'une bonne partie de ces faits et comportements, s'ils sont punissables en droit américain, ne le sont pas en droit suisse. Telle est l'hypocrisie du système. Je me souviens pourtant des assurances enflammées que me faisait le banquier Patrick Odier, aujourd'hui président de l'Association des banquiers suisses: "Nous ne tolérons pas l'aide active à l'évasion fiscale!". Pur mensonge.
Les juges zurichois se sont aussi demandé si la direction d'UBS a pris des risques inacceptables par rapport à ce qu'un patron prévoyant et raisonnable aurait fait. Ce comportement pourrait être punissable. Mais ils "n'ont pas trouvé d'indices suffisants" pour cela.
Dans la zone grise des soupçons, les juges suisses se hâtent de rentrer dans leur trou pour grignoter leur bout de fromage rance. Les juges français, eux, viennent piquer dans l'assiette du voisin.
Et dire que le premier parti politique de Suisse est celui qui clame son "refus des juges étrangers" sur nos alpages.

jeudi 10 décembre 2009

Nés en 1992: gymnase St. Antonius, Appenzell


Ils s'appellent Urs Frischknecht, Anna-Léa Camenzind, Kathrin Wyss, Tobias Müller et Céline Gmünder. Leur point commun: ils sont nés en 1992 (ou 1993) et étudient au gymnase St. Antonius à Appenzell. Ce sont les premiers jeunes que j'ai rencontrés dans un tour de Suisse qui m'emmènera dans huit endroits différents (ce vendredi: Glaris et Fribourg) pour leur demander comment va leur vie, comment ils voient leur avenir et le pays dans lequel ils deviendront civiquement majeurs l'an prochain. J'en tirerai... à vrai dire je ne sais pas encore quoi dans le dernier numéro du Temps de l'an 2009. Mais simplement prendre le train, changer à Gossau, monter dans le tortillard rouge qui grince dans les virages entre les collines déjà recouvertes d'une fine pellicule de neige, et se faire magnifiquement accueillir à l'arrivée par Abdellatif Takkal, professeur marocain de français établi à Appenzell, c'est déjà un plaisir.
Abdlellatif m'a emmené au gymnase, à côté duquel vivent encore quelques moines chenus dans un grand et beau cloître. Ils n'enseignent plus depuis des années, mais leurs méditations enrichissent encore les lieux.
Il m'a aussi fait découvrir une oeuvre de l'artiste Roman Signer, né ici en 1938. Une oeuvre, euh, où ça? Mais je marche dessus, pardi! Au beau milieu de la route, en plein centre du village, un cercle de goudron, à niveau avec le reste, presque invisible si on n'y fait attention, tourne inlassablement sur lui-même. Il suffit de se mettre dessus, et on a l'impression de... de quoi au juste? D'être au milieu du cosmos, un super-touriste, un spectateur absolu, un peu idiot, une toupie ironique - un peu tout cela à la fois. J'ai bien aimé.

La Suisse, les minarets, la neutralité... un grand moment de TV

L'histoire ne dit pas combien de calmants l'ambassadeur Peter Maurer a pris avant et surtout après l'émission. Géant!
The Daily Show With Jon StewartMon - Thurs 11p / 10c
Oliver's Travels - Switzerland
www.thedailyshow.com
Daily Show
Full Episodes
Political HumorHealth Care Crisis

L'Etat prend son bonus

Si j'ai bien compris le texte commun publié par Gordon Brown et Nicolas Sarkozy dans le Wall Street Journal, la France et la Grande-Bretagne sont d'accord pour surtaxer les bonus 2009 des banques. La seconde a déjà mis cela en oeuvre en imposant une taxe de 50% qui rapporterait 500 millions de livres à l'Etat.
L'argument avancé est que ces bonus ne sont pas vraiment mérités, car les banques qui les versent ont profité des taux d'intérêt extrêmement bas et des liquidités abondantes fournies par les banques centrales pour remettre le système financier sur ses pieds.
Il est correct, mais à courte vue. Cette surtaxe sent le bricolage populiste, son effet risque d'être contre-productif, et elle démontre plus la désunion des grands centres financiers que leur détermination commune.
1. Bricolage populiste: La Grande-Bretagne aura des élections en 2010, et le parti travailliste est mal parti. Gordon Brown adopte depuis peu un ton "lutte des classes" pour reconquérir son électorat de gauche. Nicolas Sarkozy est fidèle à sa tactique "un coup à gauche, un coup à droite", mais cela ne fait pas encore une stratégie. Si la surtaxe s'applique à 2009 uniquement, son effet sera vite oublié, donc inefficace sur le long terme.
2. Contre-productif. Une saine gestion de l'économie vise à réduire les gaspillages. Cette mesure provoque l'inverse. Des Etats surendettés se servent opportunément sur des banquiers surpayés. Cela n'encourage pas les premiers à restreindre leur train de vie, ni le seconds à se discipliner. Au contraire, les banques seront poussées à gonfler encore plus les bonus, "puisque de toutes façons l'Etat en prélève une partie importante". A défaut de légitimité morale, les banquiers y gagnent une excuse, et les perdants restent les clients, les consommateurs.
3. Désunion. Que deviennent le G20 et ses beaux communiqués? Tandis que Brown et Sarkozy semblent adopter une position combattive, les Etats-Unis empruntent une autre voie. Or sans eux, les mesures "one-shot" de la Grande-Bretagne et de la France sont un pet dans l'eau. The Institute of International Finance rappelle cette évidence qu'une réforme doit être globale, ou au coordonnée entre les principaux centres financiers. Un an après la crise, on en est encore loin.
Actualisation en fin de journée: la France annonce qu'elle surtaxera aussi les bonus, et Angela Merkel trouve l'idée "charming" (selon la traduction du FT).
Aux Etats-Unis, Goldman Sachs annonce que ses 30 principaux directeurs recevront leur bonus uniquement en actions bloquées cinq ans (pas de cash, donc) et que les actionnaires voteront sur la politique de rémunération, à titre consultatif.
Sur le fond, je conserve mes doutes sur les mesures annoncées par la France et la Grande-Bretagne, mais il est utile que des chefs d'Etat montrent qu'ils n'en ont pas fini avec les banquiers, puisque ces derniers se montrent incapables de réformer leurs pratiques autrement que le couteau sous la gorge.
Comme le répondait un Américain à un institut de sondage sur l'image des banquiers: "Leur bonus en 2009, c'est d'être encore en vie".

mercredi 9 décembre 2009

Quand le Tigre s'en va-t-au bois

Je sais qu'il y a mille choses plus importantes dont il faudrait parler, mais j'adore l'histoire de Tiger Woods et de ses maîtresses. On en est à dix, au dernier recensement, mais je prends les paris à la hausse: 15? 20? Epidémie garantie, mieux que la grippe H1N1X1P1ZFT1.
Ce que j'aime par-dessus tout, ce sont les commentaires faux-cul de la presse de boulevard (on ne devrait d'ailleurs plus l'appeler comme ça, mais presse-wagon, car c'est là qu'elle traîne en abondance). Voyez par exemple cette pôvrette Mindy Lawton ci-dessus. Dirait-on pas une reprise de justice? Mindy est serveuse - mais oui: serveuse! - et elle affirme avoir couché avec le Tigre dans le parking d'une église - mais oui: d'une église!. Alors que le golfeur avait une top model canon à domicile, il était même marié avec, et qu'il disposait en plus de quelques centaines de millions pour ses galipettes.
Voilà de la news à creuser, le 18 trous de la psychologie de bistrot, du tréfonds de l'âme humaine comme on n'en trouve que quand un président des Etats-Unis s'envoie en l'air avec une stagiaire. O Amérique...

Boeing! Boeing!

Délicieuse histoire dans le Wall Street Journal de ce jour. Elle concerne la banque US Export-Import. Jamais entendu parler? Normal, elle n'est pas de celles qui distribuent des cartes de crédits aux simples pékins, ou qui a failli couler l'an dernier à cause des subprime. Au contraire, la banque US Export-Import est une sorte de Père Noël, c'est elle qui garantit, depuis 1934, en bons du Trésor, les factures des exportateurs américains.
Par exemple Boeing. Sur les 21 milliards de dollars de garanties à l'exportation accordés l'an dernier, Ex-Im en a réservé 11,2 au constructeur d'avions, pour des clients tels que Dubai. Tout le monde n'apprécie pas cette générosité. En particulier les concurrents et certaines compagnies aériennes, qui estiment que cette distorsion de la concurrence, à laquelle les Européens s'empressent de répondre par des offres similaires, provoque une surcapacité chronique de l'offre.

mardi 8 décembre 2009

"La politique de Potemkine"...

...C'est l'expression de Paul Krugman critiquant le nouveau plan d'action de l'administration Obama pour créer des emplois avec les quelque 200 milliards économisés sur le plan de sauvetage des banques (je posais la question sur l'utilisation de cet argent lundi). Peu de chiffres, plus de promesses et de principes que d'actes concrets. Krugman, qui a toujours plaidé pour une stimulation vigoureuse de l'économie, est déçu. "Show me the money!", tonne Paul.
Pourquoi évoquer Potemkine? Parce qu'avant d'être un cuirassé immortalisé par le cinéma, Grigori Potemkine fut le nom du colonisateur des steppes russes, un militaire si soucieux de plaire à son impériale maîtresse Catherine II qu'il faisait construire des façades de riants villages en trompe-l'oeil pour que Sa Majesté soit contente dans son carrosse, où il pouvait lui faire des gouzi-gouzi en profitant des cahots, sous les peaux d'ours. C'était plus rigolo que dans les limousines aseptisées d'aujourd'hui.

Idiot, nouveau, distrayant: le "moneyfacing"

Vous prenez un billet de banque (avec un visage sur le dessin), vous le pliez en deux de façon à ce que seule la moitié inférieure ou supérieure du visage soit visible, vous cadrez avec un(e) ami(e), et ça donne quelque chose comme ça:

D'autres exemples dans le Daily Mail, ici. Comment suis-je tombé (aussi bas) sur cet article? En suivant un lien depuis le Guardian, où j'apprends que Paul Dacre, le patron du Mail, a gagné 1,64 million de livres sterling cette année - ce qui en fait l'éditeur le mieux payé de Fleet Street - en publiant des trucs de ce genre dans son journal. Et il y en a qui prétendent que la presse est en crise...

Long texte intéressant de Sarkozy sur la Suisse et les minarets

"Par référendum, le peuple suisse vient de se prononcer contre la construction de nouveaux minarets sur son territoire. Cette décision peut légitimement susciter bien des interrogations. Le référendum impose de répondre à la question posée par oui ou par non. Peut-on répondre par oui ou par non à une question aussi compliquée, qui touche à des choses aussi profondes ? Je suis convaincu que l'on ne peut que susciter des malentendus douloureux, un sentiment d'injustice, blesser les âmes en apportant une réponse aussi tranchée à un problème qui doit pouvoir être résolu au cas par cas dans le respect des convictions et des croyances de chacun.
Mais comment ne pas être stupéfait par la réaction que cette décision a suscitée dans certains milieux médiatiques et politiques de notre propre pays ? Réactions excessives, parfois caricaturales, à l'égard du peuple suisse, dont la démocratie, plus ancienne que la nôtre, a ses règles et ses traditions, qui sont celles d'une démocratie directe où le peuple a l'habitude de prendre la parole et de décider par lui-même?
Derrière la violence de ces prises de position se cache en réalité une méfiance viscérale pour tout ce qui vient du peuple. La référence au peuple, c'est déjà, pour certains, le commencement du populisme. Mais c'est en devenant sourd aux cris du peuple, indifférent à ses difficultés, à ses sentiments, à ses aspirations, que l'on nourrit le populisme. Ce mépris du peuple, car c'est une forme de mépris, finit toujours mal. Comment s'étonner du succès des extrêmes quand on ne prend pas en compte la souffrance des électeurs ?"
La suite ici...

En direct de Guinée, avec le site Guinée Live

"C’est aux environs de 16 heures ce lundi soir que des militaires de passage à bord d’un Pick-up ont ouvert le feu sur une personne habillée en marabout, qui était arrêté non loin du rond point central. Aussitôt leur bourreau (sic) tombé, les militaires sont descendus de leur véhicule pour ramasser le corps qui était entre vie et trépas et l’embarquer dans leur véhicule. Pour rouler en toute pompe (re-sic) vers une destination inconnue. Et comme on pouvait s y attendre en pareille circonstance, boutiques, magasins, stations d’essences ont fermé. Quand aux citoyens, c’est la panique à bord. Et au moment où nous allions sous presse, c’est le chauve qui peut (re-re-sic). (...) Sur les circonstances de sa mort, certaines mauvaises langues racontent que la marabout a été confondue aux hommes à la solde du désormais célèbre Toumba Diakité. Vrai ou faux. Rien n’est moins évident."
Effectivement, rien n'est moins évident à Conakry en ce moment.

lundi 7 décembre 2009

Chocolat fair trade, au tour de Nestlé

Cadbury avait fait sensation ce printemps en annonçant que ses barres Dairy Milk seraient produites dorénavant à partir de chocolat certifié "équitable". Ceux qui suivent ce blog depuis plusieurs mois, notamment pendant la période "édition cacao" où je me suis promené dans les pays producteurs de fèves, ont vécu en direct les étapes de ce processus. Le fabricant anglais a tenu parole, à la fin de l'été.
Maintenant, c'est au tour de Nestlé de lui emboîter le pas en Grande-Bretagne avec ses barres KitKat, son deuxième marché pour le chocolat derrière le Brésil. KitKat est No 2 derrière Dairy Milk en Grande-Bretagne. Le mouvement est donc loin d'être anodin, même si pour l'instant, Nestlé ne l'étend pas à d'autres marchés.
Nestlé a aussi tenu parole avec les planteuses de la coopérative de Boko en Côte d'Ivoire, dont j'avais présenté les projets. Ces femmes ont été choisies comme partenaires pour mener un programme de rajeunissement des plantations de cacaoyers, avec des arbres reproduits par embryogenèse somatique.
Ce sont de bonnes nouvelles pour les producteurs, dont le travail a longtemps été méprisé et sous-payé. Le chemin est encore long jusqu'à un échange véritablement équitable, mais le fait que deux géants de l'industrie adoptent l'approche "fair trade" pour des produits de masse est significatif

Bonus: ce n'est pas le moment de lâcher l'os!

Tiens, il y a longtemps que je n'avais pas remis la compresse sur les bonus des grands directeurs de banques. Noël approchant, il est temps d'y revenir, d'autant plus qu'une étude cosignée par trois chercheurs associés à la fac de droit de Harvard - Lucian Bebchuk, Alma Cohen et Holger Spamann - livre quelques chiffres instructifs à propos de Bear Stearns et Lehman Brothers, deux victimes de choix de la crise financière.
De 2000 à 2007, ont calculé les chercheurs, les cinq « top executives » de ces deux établissements ont encaissé des bonus en cash dépassant 300 millions et 150 millions de dollars respectivement (ajustés à la valeur du dollar en 2009). Ils ont encaissé bien davantage encore en vendant des actions et options: plus de 1,1 milliard de dollars chez Bear Stearns, 850 millions chez Lehman. Vous avez bien lu: dix personnes ont augmenté leurs avoirs cash de 2,5 milliards de dollars au total pendant cette période.
Ainsi, l'argument selon lequel les patrons des banques sont en fait les premières victimes de la crise vole en éclats, soulignent les auteurs. Certes, leur fortune est moindre que ce qu'elle aurait été sans l'implosion, leurs portefeuilles ont fondu, mais globalement, ils sortent nettement gagnants de la bulle qu'ils ont contribué à créer par leurs prises de risque excessives. « Etant donné la structure de leur rémunération, la possibilité que cette prise de risque ait été influencée par ces incitations doit être envisagée sérieusement, écrivent les chercheurs. Le besoin de réformer les structrures de rémunération n'est pas, comme beaucoup l'ont prétendu, une simple distraction politique. Les institutions financières et les régulateurs devraient accorder la priorité nécessaire à la redéfinition de bonus et de rémunérations basées sur les actions pour éviter de récompenser la prise de risques à court terme. »
C'est écrit en toutes lettres dans le Financial Times, et le plus intéressant est qu'un des auteurs, qui s'y exprime « à titre personnel », n'en est pas moins consultant du Trésor américain pour ces questions de méga-salaires.

Fiction et réalité

Next Media, basé à Hong Kong, a fait fort sur l'accident de Tiger Woods - une animation vidéo, à la Sim City, reconstituant les faits tels qu'ils se sont (peut-être) passés. Ca donne ça:

On imagine la généralisation du système. "Eh coco! On reçoit une dépêche annonçant qu'une soixantaine de policiers suisses raccompagnant 27 requérants d'asile déboutés dans un vol spécial Swiss se sont fait agresser par lesdits requérants après que l'avion s'est posé à Lagos. Ils ont dû fuir l'appareil et faire appel à la police locale. Tu me fais une vidéo de cinq minutes là-dessus, je la veux en ligne pour dans trois heures..."
P.S.: L'agression des flics  à Lagos est une nouvelle authentique. Pour la vidéo, il faudra attendre encore un peu. Mais avec l'UDC, ça peut aller vite.

Une question pour commencer la semaine

On apprend que Citigroup s'efforce de convaincre les autorités américaines qu'elle est en état de rembourser 20 milliards de dollars prêtés dans le cadre du plan de sauvetage, et ce dans les prochains jours. Par ailleurs, le fonds d'investissement du Koweït semble avoir trouvé preneur pour 4 milliards qu'il avait investis dans Citi, il a même fait du bénéfice.
D'autres banques ont déjà remboursé leur aide, parce que cela les libère d'une pression réglementaire de l'Etat qu'elles n'apprécient guère - et ont largement réussi à éviter jusqu'ici.
D'un autre côté, il y a toujours 10% de chômeurs aux Etats-Unis, même si une légère décrue a été enregistrée le mois dernier. La crise est très clairement passée de Wall Street à Main Street. Les plans de relance de l'administration Bushama n'ont eu jusqu'ici qu'un effet limité. Et on peut s'interroger sur leur pertinence. Un programme tel que "cash for clunkers" (prime à la casse pour encourager à changer de voiture) donne un peu d'air aux dinosaures de Detroit pour vendre leurs voitures gloutonnes, mais est-ce le bon message à envoyer au moment de Copenhague, et à des Américains auxquels on ne cesse de dire par ailleurs qu'ils se sont trop endettés?
Quant aux programmes d'infrastructure, plus intelligents, ils semblent déjà à court d'argent. La question est donc la suivante: puisque les banques remettent de l'argent dans les caisses de l'Etat et que par ailleurs, elles semblent irriguer moins bien qu'avant l'économie par le crédit, n'est-ce pas le moment de lancer une deuxième étape de stimulation, destinée clairement à l'économie "réelle" celle-là? C'est un peu ce que défend Paul Krugman. D'autres sont plus sceptiques, effrayés par le colossal déficit public américain. Ben Bernanke a fait des déclarations relevant de la seconde attitude la semaine dernière.
Quant à Barack Obama, il a réuni des experts pour réfléchir à la question. Elle est plus importante pour son avenir politique que l'envoi de troupes supplémentaires en Afghanistan. On sait qu'il aime prendre son temps pour réfléchir, et le silence actuel de l'administration n'est pas forcément synonyme d'inaction. Mais cette affaire de vases communicants (ou pas) mérite d'être suivie.

dimanche 6 décembre 2009

Ceci EST une Harley-Davidson


La tradition est baptisée Harley Niggi-Näggi (ne me demandez pas le sens de l'expression). Samedi en fin d'après-midi, donc, une vingtaine de gros cubes enguirlandés, portant force sapins de Noël ou gros cadeaux factices, conduits par autant de Saint-Nicolas en houppelande rouge, ont envahi la Place du Marché de Bâle pour une distribution de friandises. Plutôt sympa.

Google et les journaux, l'amour du boa constrictor


Eric Schmidt, le patron de Google, a publié dans le Wall Street Journal il y a quelques jours un texte qui fera probablement référence dans le débat sur l'avenir de la presse dans l'ère numérique. J'en traduis d'abord les passages principaux. Les chiffres entre parenthèses renvoient aux commentaires que m'inspirent les passages concernés, à la fin du texte. L'image ci-dessus est un clavier de Monotype photographié ce jour au Musée du papier à Bâle:
« Nous sommes en 2015 (1). La liseuse compacte dans ma main me livre l'actualité du monde, un article à la fois. Je feuillette mes journaux et magazines favoris, les images sont aussi nettes que sur le papier, sans délai d'attente exaspérant pour que les pages se téléchargent.
Mieux encore, la liseuse sait qui je suis, ce que j'aime et ce que j'ai déjà lu. Ainsi, tout en recevant toutes les nouvelles et commentaires, je vois aussi des articles sélectionnés selon mes intérêts. Je passe d'un article du WSJ sur le débat de santé américain à un reportage sur l'Irak par le journal égyptien Al Gomhuria, traduit automatiquement de l'arabe à l'anglais. D'une pression du doigt sur l'écran, je confirme à l'ordinateur de ma liseuse que le choix proposé me convient.
Quelques-uns de ces articles sont inclus dans un « bouquet » de titres pour lequel j'ai payé un abonnement mensuel. D'autres, dont les premières lignes en lecture libre ont attiré mon attention, coûtent quelques centimes déduits d'un clic sur mon porte-monnaie électronique. D'autres sont disponibles gratuitement, étant financés par une publicité. Ces annonces ne sont pas des blocs statiques vantant des produits que je n'utilise pas. Comme les nouvelles que je lis, elles sont ajustées à mes intérêts. Les annonceurs sont prêts à payer plus cher pour cette publicité ciblée.
Ceci est loin de la situation où nous nous trouvons aujourd'hui. Le distingué quotidien que vous tenez entre le mains - relève d'une technologie ancienne, mais il reste un modèle de simplicité et de rapidité comparé à ce qu'est l'expérience actuelles des nouvelles en ligne (2). Je peux feuilleter bien plus rapidement l'édition papier du Wall Street Journal que je ne peux naviguer parmi ses articles sur le web. Et chaque fois que je retourne sur son site, je suis traité comme un étranger.
Ainsi, quand je pense à la crise actuelle de la presse, c'est par là que je commence - une industrie traditionnelle qui lutte pour s'adapter à une technologie nouvelle et déstabilisante. C'est une histoire familière: l'arrivée de la radio et de la télévision ont amorcé le déclin du tirage des journaux. Les éditions du soir en ont été les premières victimes. Puis, l'avènement des bulletins d'information 24 heures sur 24 ont soudain donné un goût de réchauffé à ce qui était avant les nouvelles du matin des journaux.
Maintenant, internet fait voler en éclats le regroupement des articles (news package) sous un même titre de journal. Ceux-ci sont accessibles individuellement - que ce soit par un blog ou un moteur de recherche - et le lecteur peut facilement passer à un autre journal s'il n'a pas une bonne raison de flâner (hang around) sur le même site une fois qu'il a fini de lire l'article qui l'intéresse.
Aussi pénible que ce soit pour les journaux et les magazines, la pression exercée sur leurs revenus publicitaires par internet leur cause encore plus de dégâts. L'annonceur n'a plus seulement le choix entre tel ou tel journal, mais entre différents sites d'annonces classées, des moteurs de recherche, etc. Pour s'adresser plus directement aux consommateurs.
Avec des revenus en baisse, les directeurs de presse frustrés cherchent un bouc émissaire. Une bonne part de leur colère se tourne actuellement contre Google, que beaucoup d'entre eux considèrent comme le grand bénéficiaire de la relation qu'ils ont avec lui, sans recevoir grand chose en retour. Je crois que les faits suggèrent une autre réalité.
Google est un formidable outil de promotion. Nous envoyons aux éditeurs de nouvelles un milliard de clics par mois via le moteur de recherche Google News et trois autres milliards via nos autres services. Cela représente 100 000 occasions par minute de gagner des lecteurs fidèles et de générer des revenus - gratuitement. (3) S'agissant des droits d'auteur - un des principaux points de friction - Google ne montre que le titre et quelques lignes de chaque article. Pour lire la suite, les lecteurs doivent cliquer et se rendre sur le site du média (à l'exception des nouvelles que nous hébergeons complètement suite à des accords de licence avec des agences). S'ils le désirent, les éditeurs peuvent retirer leur contenu de notre index de recherche, ou de Google News(4).
L'affirmation selon laquelle nous réalisons de gros profits sur le dos des journaux travestit aussi la réalité. Dans le moteur de recherche, nous gagnons notre argent principalement par des annonces pour des produits. Par exemple, un internaute qui tape les mots « appareil photo numérique » verra s'afficher des annonces pour différents modèles. Une recherche typique sur l'actualité - en tapant le mot « Afghanistan » par exemple - génère peu, voire pas de publicité. Les revenus provenant d'annonces liées à la consultation de nouvelles ne représentent qu'une infime fraction du total (5).
C'est un réflexe naturel de chercher un coupable, mais comme a dit Rupert Murdoch, la complaisance héritée des anciens monopoles et non la technologie représente une menace pour l'industrie des médias.
Nous reconnaissons toutefois qu'une crise concernant la récolte de nouvelles n'est pas une crise limitée à l'industrie des journaux. Le flux d'informations exactes, de vues diversifiées et d'analyses appropriées est critique pour le fonctionnement d'une démocratie. Nous reconnaissons aussi qu'il a été difficile pour les journaux de gagner de l'argent avec leur contenu en ligne (6). De la même nanière qu'il n'y a pas une seule cause aux problèmes du du secteur, il n'y a pas de solution unique. Nous voulons travailler avec les éditeurs pour les aider à élargir leur audience (7), séduire les lecteurs, gagner plus d'argent.
Atteindre cet objectif signifie qu'il faut se servir de la technologie pour développer de nouveaux moyens d'atteindre les lecteurs en ligne et les fidéliser, ainsi que de réaliser des revenus combinant accès libre et payant. Je crois que cela demande aussi un changement de ton dans le débat (8), la reconnaissance du fait que nous devons travailler ensemble pour tenir la promesse du journalisme à l'âge numérique.
Google est sérieux en affirmant qu'il veut faire sa part.. Nous testons déjà avec près de 40 partenaires majeurs des médias un service appelé Google Fast Flip. Le principe - qui semble fonctionner en pratique - est que si nous facilitons la lecture des articles, les gens en liront davantage. Nos médias partenaires recevront la majorité des revenus générés par des annonces placées à côté des articles (9).
Il ne s'agit pas, comme semblent le penser certains journaux, de choisir entre faire payer l'accès à leurs articles et garder des liens à Google News er Google Search. Ils peuvent faire les deux.
C'est un début. Mais ensemble nous pouvons aller plus loin vers l'objet que je décrivais au début de ce texte. Les progrès technologiques des téléphones intelligents et leur plus grande diffusion offrent un énorme potentiel. Au fur et à mesure que davantage de ces téléphones sont connectés à internet, ils deviennent des liseuses fournissant articles, commentaires et annonces. Ces téléphones savent où vous vous trouvez et peuvent fournir de l'information géographiquement relevante. Il y aura davantage de ces opportunités à l'avenir, pas moins.
Les meilleurs journaux ont toujours fonctionné comme des miroirs de leurs communautés (10). Maintenant, ils peuvent offrir un espace numérique à leurs lecteurs pour se rassembler et échanger. De la même manière que plusieurs modèles de paiement se sont développés pour la télévision tandis qu'augmentait le nombre de chaînes, le phénomène se reproduira pour les journaux. Nous pouvons aisément imaginer un accès libre pour le contenu de masse payé par la publicité parallèlement à un accès par abonnement ou à la pièce pour un lectorat de niche.
Je ne crois certainement pas qu'internet signifiera la mort des médias. A travers l'innovation et la technologie, ils peuvent trouver une nouvelle profitabilité et une nouvelle vitalité. La vidéo n'a pas tué la radio. Elle a créé une industrie supplémentaire. »

Commentaires:

(1)La date me paraît optimiste. La pratique des nouvelles technologies et de leurs grands prêtres m'a appris deux choses: toujours diviser par deux l'autonomie d'une batterie affichée par le comstructeur, et toujours multiplier par deux le délai dans lequel réalisera le monde rêvé que permet ladite technologie. Les technofreaks négligent toujours la règle du maillon faible, qui conditionne le résultat final de toute la chaîne. Le maillon faible, en l'occurrence, ce sont les opérateurs téléphoniques, si occupés à tordre les consommateurs et à se remplir les poches qu'ils ont pris un retard énorme dans le déploiement de la large bande. Le jour où tout le monde voudra surfer mobile sur le Net, bonjour les embouteillages!

(2)Schmidt a mille fois raison. La lecture en ligne reste frustrante.

(3)Juste à première vue. Mais c'est plus compliqué que cela dans la réalité. Si un lien bien placé dans un résultat de recherche Google m'envoie vers un article, je ne vais pas forcément m'intéresser au journal qui le publie, en devenir un lecteur régulier. Et tant que j'aurai le choix entre un trois articles gratuits pour un payant, je vais d'abord voir si les premiers satisfont ma curiosité avant d'ouvrir ma bourse.

(4)Possibilité très théorique, car c'est se couper du formidable outil de promotion que Schmidt vante un peu plus haut.

(5)Probablement exact, encore que des chiffres précis et vérifiés de manière indépendante seraient préférables à une simple affirmation. Par ailleurs, là aussi, la réalité est plus complexe que ce que décrit Schmidt. Meme si, comme il l'affirme, les nouvelles ne génèrent pas directement d'annonces sur Google, elles font part intégrante de « l'expérience Google », d'une offre englobante qui est justement la force de ce moteur de recherche. Une fois que vous y êtes attiré par un de ses services, tous les autres sont à portée de main, dans le même « magasin ». Je tire cette image de The Economist, qui compare les journaux d'antan à des grands magasins où l'on trouvait de tout. Maintenant, ils se spécialisent en épiceries de quartier (souvent dépendantes de chaînes géantes), en boutiques de luxe ou en discounters. Le grand magasin où tout le monde va devient le moteur de recherche/agrégateur le plus efficace, Google pour l'instant. Là est bien le problème pour les médias.

(6)Prenons acte.
(7)Idem.

(8)Tiens, tiens... Tout de suite après la main tendue, la menace à peine voilée: « je veux bien essayer de bosser avec vous, mais arrêtez de m'adresser la parole sur ce ton! ». Schmidt sait qu'il tient actuellement le couteau par le manche.

(9)Ca, c'est la meilleure de tout l'article! Les partenaires de Google recevront « la majorité des revenus » (non précisée, notez-le bien), pour un système facilitant la lecture en ligne dont le développement demandera quelques dizaines de millions de dollars, alors que les revenus dont il est question une fois que la technologie sera adoptée se chiffrent en milliards! Cette phrase résume toute l'arnaque de Google face aux médias. Le coup de génie de cette société a été l'invention du coût par clic, et du coup le renversement complet du modèle d'affaires publicitaire (dans le modèle classique, les annonceurs paient très cher pour une annonce en espérant atteindre autant de consommateurs que possible, mais sans contrôle vraiment fiable). Là Google essaie de refaire le coup en empochant une sorte de « taxe à la lecture d'un article ». Qui sont ses partenaires, que gagnent-ils dans l'affaire? On aimerait bien le savoir.

(10)Bonne définition, je peux y adhérer. Je parlais dans un précédent message de « place du village », ce qui est une autre façon d'exprimer la même idée. Cela dit, je ne suis pas convaincu par les promesses simplistes de Schmidt qui suivent cette phrase. Une conséquence d'internet (et là, Google n'y peut rien) est la fragmentation des audiences, la constitution de communautés virtuelles multiples, parfois éphémères, qui se recoupent, se chevauchent, se font et se défont constamment. Le défi d'un média, quel qu'il soit, est de conserver un lectorat de base payant suffisamment fidèle pour payer ses frais de fonctionnement, qui ne guère compressibles s'agissant de la récolte et diffusion de nouvelles

Schmidt a probablement raison quand il écrit qu'il n'y a pas une solution unique. Parmi celles envisageables figurent des partenariats. Certains ont déjà commencé avec les opérateurs de téléphonie, des diffuseurs d'informations spécialisées. Et le partenariat avec un moteur de recherche, tel que plaidé dans ce texte? Encore une fois, il ne faut rien exclure. Mais l'amour des journaux qu'exprime Google ici ressemble fort à celui du boa constrictor.

vendredi 4 décembre 2009

Bienvenue au Club (mais payez d'abord)

Comme déjà dit sur ce blog, le vote sur les minarets n'était qu'un hors d'oeuvre. La vraie bataille est l'Europe, et la droite nationaliste fourbit ses armes sur le terrain de la libre-circulation des personnes, dénonce depuis des semaines un accord où les Suisses seraient finalement perdants.
Pour comprendre le fondement idéologique de cette bataille, lire l'interview que l'économiste saint-gallois Franz Jäger, opposant farouche à la libre-circulation, a donné à la Neue Luzerner Zeitung. Pour lui, les choses sont simples: la Suisse est "un club", au sens de ces clubs britanniques confortables et exclusifs où il fait bon partager une bière - mais uniquement avec des amis choisis, of course. Et comme les clubs anglais, elle devrait imposer une taxe d'entrée aux immigrants, car la sécurité, les infrastructures et les opportunités de travail qu'elle offre ne tombent pas du ciel: ces avantages ont été patiemment constitués par les anciens membres du club. Il est donc parfaitement logique que les nouveaux membres, triés sur le volet, s'acquittent d'une cossue cotisation d'entrée.
L'intérêt de cette interview est qu'elle reprend presque mot pour mot les propos tenus par Gerhard Schwarz, responsable de la rubrique économique de la Neue Zurcher Zeitung, dans le film "Let's Make Money", où on le voit  expliquer ce point de vue dans le funiculaire montant au Mont-Pélerin (photo), où se réunit la société du même nom qui célèbre l'héritage de l'économiste Friedrich Hayek.
La NZZ est un journal économique et politique influent en Suisse alémanique. Le professeur Franz Jaeger n'est pas n'importe qui. Entre la droite patriotarde et la droite ultra-libérale, telle est l'alliance qui se scelle.

Le bricolage du week-end

L'atelier de sérigraphie genevois Dirtyhands a conçu un petit minaret qu'il suffit de découper selon le chablon téléchargeable ici, de coller et de placer - par exemple - sur le rebord de sa fenêtre.
Un clin d'oeil ne suffit pas, bien sûr, à renverser le gras triomphe de l'UDC et de ceux qui se tapent sur les cuisses d'avoir, une fois de plus, fessé les "élites", mais c'est une façon de rappeler que 43% des Suisses ont voté contre l'initiative anti-minarets et qu'ils attendent toujours d'être relayés politiquement ET intelligemment (c'est le plus difficile) après 18 ans d'agenda helvète dicté par Christoph Blocher et ses clones.

jeudi 3 décembre 2009

La nouvelle Europe est bien partie

Clic-clac, la photo du Traité de Lisbonne à peine enregistrée sur carte-mémoire, chacun est rentré dans ses pénates, reprenant ses petites habitudes. Et pour Sarko, c'est plus fort que lui, l'habitude est d'ouvrir sa gueule à tort et à travers. Il n'a pu s'empêcher de le faire à propos de la nomination de son compatriote Michel Barnier au poste-clé du marché intérieur dans la commission Barroso II, où il succède à l'Irlandais Charlie McCreevy.
Pourquoi poste-clé? Parce que celui-ci inclut la surveillance des marchés financiers. Et qui dit marchés financiers dit City de Londres - un endroit qui, dans l'imaginaire de Nicolas Sarkozy, se situe quelque part entre les neuvième et dixième cercles de l'Enfer.
Le président français s'est donc bruyamment félicité du succès de son poulain Barnier, expliquant devant les micros que ce choix représentait le triomphe du capitalisme à la française - dont chacun sait qu'il est un modèle de vertu et de retenue, incarné par Jérôme Kerviel et la Société Générale - face aux excès du sulfureux capitalisme anglo-saxon.
les banquiers de sa Gracieuse Majesté en ont sniffé leur ligne de coke de travers. Leur protestations ont rempli la presse britannique cette semaine. Et ce soir, on apprend que la visite que devait faire Nicolas Sarkozy à son cher ami Gordon brown a été annulée, pour de bêtes raisons d'agendas trop remplis, bien entendu.

mardi 1 décembre 2009

Autocritique du bloggeur (3)

Vous connaissez Attributor? Moi non plus, jusqu'à cet après-midi. Cette société américaine vise à protéger les éditeurs du piratage en repérant et dénonçant les copies illégales d'articles ou de livres. Certes, l'étude qu'elle vient de publier amène de l'eau à son moulin, mais tout de même, dans le contexte de la guerre déclarée par Murdoch contre Google, les principaux résultats du coup de filet Attributor méritent qu'on s'y arrête une seconde:
- Les articles des journaux américains sont copiés sans autorisation sur Internet 4,4 fois en moyenne, ce multiple montant à 15 fois pour les plus grands médias.
- Sur un mois, plus de 75 000 sites web ont réutilisé au moins un article sans permission.
- Sur ces sites, 112 000 publications étaient des copies presque inchangées des articles repris, 163 000 en reprenaient de larges extraits.
Et maintenant, demanderez-vous, comment ai-je pu vous donner cette information? En surfant sur le site web du Financial Times qui l'a signalée à mon attention, pardi! Certes, je paie scrupuleusement mon abonnement web au FT (un des très rares sites payants actuellement), j'ai pris la peine de remonter au rapport original, de compléter l'info, et je suis transparent sur la source.
N'empêche qu'en diffusant cette nouvelle gratuitement (ce blog ne prend pas d'annonces et ne génère aucun revenu), je coupe quelque part l'herbe sous les pieds des collègues, non?
C'est juste un question pour démonter les rouages de la grande machine Internet.
Autres questions: faut-il limiter les blogs aux contributions vraiment personnelles (analyses, commentaires, diffusion d'informations gratuites), rendre payant tout contenu ayant demandé un vrai travail journalistique et pourchasser les pirates?

Minarets, encore...

Ce lien vers un intéressant commentaire de Mona Eltahawy, journaliste arabe établie à New York, où elle écrit souvent des chroniques intéressantes sur les questions liées à l'islam.
Et sur le site du Temps, l'interview-provoc' de Cohn-Bendit. Elle vaut le détour. Morceau choisi: "La plus formidable des ripostes - mais je rêve - serait que les plus riches des pays musulmans retirent leur argent des banques Suisses. Vider les caisses de la Confédération: voilà ce qu’il faudrait! Que l’Arabie Saoudite ou les Emirats arabes unis désertent votre place financière. Voilà ce qui marcherait. On l’a bien vu avec les pressions exercées par le fisc américain dans l’affaire UBS… Si cette votation a des conséquences économiques, alors, les Suisses comprendront."

Identités nationales

N'ayant pas lu, de loin, tous les commentaires sur le vote anti-minarets des Suisses, je n'en ai pas trouvé qui fasse le parallèle entre cette décision populaire et le débat français sur l'identité nationale.
Dans les deux cas, il est question de préciser ce que l'on est, ce à quoi on tient dans un monde dont les repères se brouillent, et aussi ce dont on a peur. La différence, c'est qu'en France, le débat est imposé d'en haut, pour des raisons d'opportunisme politique, et ses résultats truqués d'avance, tandis qu'en Suisse, il surgit de la base.
Je préfère la façon suisse, même si le résultat me déplait. Et je suis consterné par le verbiage de ceux (le socialiste Adreas Gross en tête) qui veulent "réparer" les effets du vote anti-minarets, les effacer au plus vite, glosent déjà sur les limites de la démocratie directe et rêvent que celle-ci soit encadrée, "d'en haut" justement, par une instance européenne bien-pensante.
Comme dans l'affaire des croix interdites de classe en Italie par décision de la Cour européenne de justice?
Cette douce dictature de la correction politique est la meilleure façon de faire détester l'Europe à la majorité des Suisses. Allez leur dire qu'ils n'auront plus droit aux coups de gueule, qu'ils ne pourront voter que sur les sujets qu'on voudra bien leur laisser et pour autant que le résultat soit garanti d'avance...
Le débat européen va revenir en Suisse. Avec des bons samaritains comme Andreas Gross dans leurs rangs, les pro-Européens courent au-devant d'un désastre.