Ma consoeur Christine Salvadé relève que le 6 décembre 2009 sera un dimanche, comme un certain "dimanche noir" de 1992.
Ce 6 décembre-là, les Suisses votaient - massivement - à propos d'un drôle de Lego appelé Espace Economique Européen. C'était la solution du demi-pas en avant vers l'Union européenne: pas vraiment l'adhésion, mais "l'antichambre" comme on disait alors.
Ce fut non - pas de beaucoup en voix (50,3% de rejetants), davantage par le nombre de cantons, au terme d'une campagne très émotionnelle marquée par l'avènement de Christoph Blocher, le tribun de l'Union démocratique du Centre.
Dix-huit ans plus tard, la Suisse a trouvé des arrangements bilatéraux avec l'Union européenne au prix de moult contorsions qui, jusqu'ici, ne lui ont pas trop mal réussi. Christoph Blocher est entré au Conseil fédéral où il a continué de vitupérer la "classe politique", en a été sorti par ce qu'il qualifie de "complot". Son ombre continue de planer sur la Suisse. L'UDC est le premier parti politique de Suisse. Quant au débat européen, il a été congelé; il est devenu "tabou" selon les mots de Christa Markwalder, une juriste bernoise radicale, conseillère nationale et présidente du Nouveau mouvement européen Suisse (NOMES).
Christa Markwalder a osé mettre une couverture chauffante sur le cadavre cryogénisé, sous la forme d'une motion cosignée par 100 parlementaires qui demande au gouvernement d'actualiser l'état de nos relations avec l'Union européenne, et d'évaluer les atouts/désavantages d'une adhésion.
Cette évaluation sera prête dans les premiers mois de l'année 2010, a dit l'autre jour la ministre des affaires étrangères Micheline Calmy-Rey. Il faudra donc reparler de l'Europe.
L'autre raison est que nos 120 accords bilatéraux avec l'UE craquent de toutes parts: ils constituent un système complexe de relations bilatérales statiques, l'état du droit étant figé au jour de signature de l'accord. Or le droit européen évolue sans cesse, c'est un système dynamique - ce qui nécessite une renégociation permanente, sans parler des nouveaux champs que l'un ou l'autre partenaire voudrait bien couvrir par un accord.
La troisième raison est que la Suisse termine l'année un peu groggy. Pas à cause de la crise - elle y a plutôt mieux résisté que ses voisins - mais à cause des brèches béantes ouvertes dans le secret bancaire et de l'incertitude qui règne à ce sujet, à cause des affaires Khaddafi et Polanski qui l'ont éclairée sous un jour peu favorable.
Dans un monde rendu plus nerveux par la débâcle bancaire, où le politique reprend ses droits face aux échecs du laisser-faire financier, où blocs et alliances se recomposent, la Suisse se découvre bien seulette dans le rôle du punching ball fiscal, et bien pataude à gérer l'imprévu.
Or cette troisième raison est la pire de toutes pour rouvrir un débat européen. C'est se placer d'emblée en situation de faiblesse et d'infériorité, promouvoir l'adhésion par défaut et essoufflement. C'est surtout réveiller la droite nationaliste qui n'attend que cela.
Elle est d'ailleurs déjà très réveillée. Ce n'est pas par hasard que depuis quelques semaines en Suisse allemande (et quelques jours en Suisse romande, qui elle se réveille toujours tard), l'UDC a relancé le débat sur la libre-circulation des personnes, acceptée en votation populaire dans le cadre des accords bilatéraux.
Même si, à 4% environ, le taux de chômage suisse fait l'envie de ses voisins, il est en augmentation. Le différentiel avec l'Europe, joint à celui des salaires, explique d'ailleurs que la Suisse reste attractive pour les travailleurs européens qui continuent d'affluer. Il en résulte d'inévitables tensions sur le marché du travail, certains Suisses s'estimant injustement écartés (ou menacés) par des étrangers qui acceptent des salaires plus bas.
Les autorités n'ont pas su anticiper cette situation. Elles se félicitaient du fait que la libre-circulation a soutenu, de manière générale, la croissance retrouvée de l'économie suisse, ce qui est exact. Mais qu'importe au travailleur de base un point de croissance en plus si cette richesse supplémentaire est partagée entre plus de personnes et qu'au bout du compte, le revenu disponible de chacun stagne à la fin du mois.
Les stratèges de l'UDC ne sont pas idiots. Ils savent que la Suisse ne peut renégocier à sa guise la libre-circulation sans ficher par terre tout l'édifice des accords bilatéraux et, au final, risquer un retour en arrière catastrophique pour son économie. Leur but est plus immédiat: prendre le contrôle de l'agenda en se saisissant d'un problème concret et d'une crainte, comme ils ont toujours su le faire. Les partisans de l'ouverture, sur la défensive, donnent l'impression d'avoir peu appris en dix-huit ans sur le plan tactique.
Tout au plus sont-ils devenus plus prudents, plus timorés. Les 6 et 7 novembre derniers au Château de Coppet, le Centre européen de l'Université de Genève organisait un débat sur la Suisse et l'Union européenne.
Il y avait là le professeur René Schwok, devenu cynique après dix-huit ans de décryptages sans perspectives.
Il y avait là l'ex-secrétaire d'Etat Franz Blankart qui serrait la main à tout le monde et posait pour la postérité.
Il y avait là l'ex-ambassadeur à Bruxelles Benedikt de Tscharner qui demandait timidement si l'opinion a évolué en faveur de l'UE.
Il y avait là l'ex-ambassadeur à Paris François Nordmann qui racontait à la pause-café que "même à lui", les envoyés spéciaux du département fédéral des finances refusaient de dévoiler ce qu'ils discutaient à l'OCDE.
Il y avait là un secrétaire du NOMES expliquant en coulisses la tactique de l'engrenage adoptée par son mouvement: signer suffisamment d'accords avec l'UE pour que, l'un entraînant l'autre, l'adhésion devienne un jour une fatalité, une évidence dépassionnée.
Il y avait là des universitaires de moyen calibre choisissant des champs d'études préalablement déminés.
Tout cela ressemblait à une réunion de vieux combattants fatigués, ai-je fait remarquer, ce qui n'a fait rire personne.
Il y avait là aussi Christa Markwalder, la seule qui avait du souffle, qui a parlé précis et clair.
Il y avait là le représentant de l'UE à Berne Michaël Reiterer qui a eu ce bon mot en aparté: "Quand Hans-Rudolf Merz affirme "ce n'est pas négociable!", on sait que la Suisse a déjà cédé".
Cette réunion donnait une assez bonne idée de l'état des forces.
Quelques jours plus tard, Micheline Calmy-Rey a parlé à son tour des relations Suisse-UE à l'Université de Genève. Elle a réussi à ne prononcer le mot "adhésion" que deux fois en plus d'une heure et à ne pas répondre à une question sur sa conviction personnelle. Sa tactique à elle est d'expliquer que la poursuite de la voie bilatérale sera compliquée, compliquée, compliquée...
Ainsi se prépare la relance de la discussion sur les relations Suisse-UE. Il n'y a pas trop de raisons d'être optimiste.