Ce blog a été créé initialement pour suivre en particulier les effets de la crise financière: ce que nous en retiendrons, les erreurs que nous chercherons à ne plus commettre. Je suis conscient qu'il est victime d'une faiblesse très humaine: le sentiment de saturation, la baisse de concentration face à des enjeux complexes qui demandent une attention constante, beaucoup de travail en somme.
Or la vie continue, les intérêts se dispersent. C'est ainsi que les questions en suspens se resserrent à un cercle toujours plus restreint de spécialistes, que l'opinion publique se détourne du sujet économique en haussant les épaules. Jusqu'à la prochaine crise.
Est-il possible de retarder, voire éviter ce moment de lassitude fatale? Je n'ai jamais prétendu être calé en régulation bancaire, dérivés de crédit ou grands déséquilibres monétaires mondiaux. Je laisse - un peu lâchement - cette tâche aux spécialistes cités en marge de ce blog. Mais je continue de suivre quelques enjeux qui me paraissent intéressants, parce que liés aux motivations des acteurs.
Le mois dernier, je
relevais que dans toutes les propositions sur la régulation bancaire issues de la crise, la question des salaires qui dépassent l'entendement humain a été pratiquement écartée, alors qu'elle est à mes yeux au coeur des incitations perverses qui ont affolé les salles de trading et les étages directoriaux.
Les récents bonus record de Goldman Sachs montrent que rien ne change sur ce plan. La précaution majeure prise des deux côtés de l'Atlantique se résume à ce qu'on peut appeler "la théorie des pare-chocs": sachant que les banquiers sont par tempérament des chauffards et qu'aucun consensus politique n'est possible pour imposer des limitations de vitesse (de salaire) ou de cylindrée (la taille des instituts représentant un risque systémique), les gouvernements demandent un renforcement des fonds propres pour rendre les banques plus résistantes au prochain choc financier, d'ores et déjà considéré comme inévitable. Et encore leur donnent-ils un long délai pour cela, histoire de ne pas les affaiblir face aux concurrentes.
Pense-t-on supprimer ainsi l'aléa moral, c'est-à-dire la tentation de prendre des risques excessifs dont les coûts sont supportés par la collectivité? Bien sûr que non. Le lobby bancaire a imposé sa loi, y compris face à l'administration prétendûment progressiste de Barack Obama.
Un autre lobby est en train de gagner la partie contre l'Etat régulateur: les agences de notation. Pour mémoire, c'est parce qu'elles avaient donné des notes excellentes (triple A) à des produits financiers très complexes basés sur des hypothèques pourries que les banques les ont amassés et vendus tout aussi massivement à leurs clients, avec les résultats désastreux que l'on sait. Deux problèmes majeurs ressortaient de leur échec cuisant. Premièrement, le modèle d'affaires selon lequel les agences sont payées par ceux-là même qu'elles notent. Les deux mots CONFLIT D'INTERET sont écrits en lettres majuscules sur cette façon de faire, et toute réforme digne de ce nom devrait considérer l'alternative évidente, à savoir la rémunération des agences de notation par les clients (les investisseurs).
Or ni les changements envisagés en Europe, ni ceux que
vient de proposer le département Trésor américain ne retiennent cette option. Un représentant de la Securities and Exchange Commission cité par le Financial Times se contente de dire que tout modèle est porteur de conflits et de problèmes. La belle vérité à La Palisse! Avez-vous vu un débat politique, une discussion publique sur le rôle des agences de notation? S'il a eu lieu, il m'a échappé.
Le second problème majeur les concernant est la rente de situation que crée la domination écrasante du marché par deux acteurs et demi (Standard & Poors, Moody's et Fitch), et l'autorité quasi-religieuse que le régulateur confère à leurs avis, alors que les agences elles-mêmes se retranchent derrière le fait qu'elles émettent de simples "opinions" dès que surgit un problème.
Des problèmes, il y en a constamment comme le montre la
dernière pirouette de S&P; à propos de titres adossés à de l'immobilier commercial (très, très instable en ce moment).
Là encore, a-t-on vu un régulateur prendre le taureau par les cornes, chercher à casser cet oligopole juteux (les bénéfices des agences ont déjà repris l'ascenseur)? Rien du tout. Relisez les belles déclarations du G20 au début de cette crise, les nobles colères de Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Du vent. Dès que les politiciens ont le dos tourné, le train-train reprend son cours. Les agences de notation vont, comme les banques, traverser cette crise sans remettre leur modèle d'affaires en question.
Qui peut empêcher la routine de reprendre le dessus? Les citoyens? Ils veulent qu'on leur parle d'autre chose. Les médias? Ils surfent sur la mort de Michael Jackson, les 40 ans de l'homme sur la Lune, entre deux vagues de licenciements. Les investisseurs? Ils n'ont d'yeux que pour leur portefeuille, et dès que celui-ci reprend un peu de couleurs, ils se calment.
Je veux bien que mes propos soient carrés, écrits loin du théâtre des opérations, je ne demande qu'à les voir infirmés par des avis compétents. Mais ce qui paraît surtout dominer en ce moment, c'est l'indifférence par rapport aux enjeux de la crise, et c'est là-dessus que comptent ceux qui recherchent les gains faciles en s'asseyant sur leurs scrupules.