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dimanche 31 mai 2009

Dites "AAA...."


A force d'injecter des centaines milliards pour éviter l'effondrement du système bancaire, de l'immobilier ou de l'industrie automobile, les Etats deviennent eux-mêmes objet de soupçon: seront-ils capables d'honorer leur propre dette?
L'Espagne (en janvier) et l'Irlande (en mars) ont été exclus du "club" des pays notés triple A par Standard & Poor's. Sauf leur respect, ce sont des joueurs de 2è ligue. Mais quand S&P; place le Royaume-Uni sous surveillance négative, comme il l'a annoncé il y a une semaine, les détenteurs d'obligations deviennent plus nerveux.
Monétiser la dette
Le débat monte depuis quelques jours autour des Etats-Unis, où le taux d'intérêt servi par les bons du Trésor à 10 ans est passé de 2,1% en décembre dernier à 3,7% cette semaine. Quand le loyer de l'argent augmente, c'est en général signe que la confiance diminue. Moody's a déclaré qu'il n'entendait pas remettre en cause le AAA américain, mais les observateurs s'inquiètent des projections du Bureau du budget du Congrès (CBO) à propos de la dette publique. De 41% du produit intérieur brut en 2008, elle grimpera à 82% dans dix ans, et à plus de 100% cinq ans plus tard selon le CBO. Et c'est compter sans celle de Medicare et du système de sécurité sociale.
"Espérons que l'administration et le Congrès américains vont se réveiller", écrit dans le Financial Times John Taylor, professeur d'économie à Stanford. Pour lui, le principal danger systémique ne vient plus des banques, mais des gouvernements, américain en tête, qui laissent filer les déficits de manière irresponsable, la crise financière offrant un prétexte de rêve pour des politiques laxistes.
A prix constants, Washington devrait consacrer 60% de ses recettes fiscales au service de la dette en 2019. Comme c'est impossible, la tentation est grande de résoudre partiellement le problème par l'inflation. Si les prix nominaux doublent en dix ans, le produit intérieur brut fera de même, et le ratio de la dette se trouvera diminué d'autant. La banalisation du danger inflationniste est déjà visible dans certains éditoriaux de la presse anglo-saxonne.
"Le fait que la Réserve fédérale achète en ce moment des bons du Trésor à long terme pour freiner la hausse de leur rendement donne du crédit à ce scénario inquiétant. Cela suggère que la dette sera monétisée", ajoute Taylor. Une des conséquences du phénomène sera la dépréciation accélérée du dollar, qui pénalisera les créanciers. Elle est déjà à l'oeuvre, relève The Economist: les bons du Trésor américains à courte maturité (trois ans et moins)ont rapporté 18% d'intérêts sur trois ans, en dollars. Traduit en yuan chinois, ce rendement chute à 0,3%.
Le "dollar trap"
L'ironie est que la Chine continue de se gaver d'obligations d'Etat américaines. En mars, ses achats ont augmenté de 23,7 milliards de dollars pour atteindre le nouveau record de 768 milliards de dollars. La Chine est coincée dans ce qu'on appelle le "dollar trap", le piège à dollars. Elle n'a pas d'autre choix que de soutenir son principal débiteur, qui est aussi le seul paquebot économique et financier dont la taille permet à Pékin de placer ses capitaux sans risquer de le faire chavirer par des mouvements trop brusques.
Inflation ou déflation? choisissez votre risque
Ceci nous amène à un débat musclé qui a opposé récemment le prix Nobel Paul Krugman (photo, avec barbe) au professeur de Harvard Niall Ferguson (photo, sans barbe. Leur discussion est retranscrite ici, en anglais). Pour simplifier, Ferguson argumente que l'explosion de la dette publique américaine et l'augmentation du rendement des bons du Trésor auront pour effet de faire monter les taux d'intérêt en général, ce qui est contraire à l'objectif d'assouplissement monétaire voulu par la Réserve fédérale pour stimuler l'économie. Pas du tout, répond en substance Krugman, le monde se trouve actuellement dans une situation d'épargne excessive, ce qui diminue la pression sur les taux d'intérêt.
Ce débat n'est pas qu'académique. Il oppose sur le fond les partisans d'une stricte discipline budgétaire (Taylor, Ferguson), à ceux qui pensent que l'Etat peut et doit ouvrir les vannes budgétaires sans restrictions pour éviter une dépression du style des années 30.
Mais quel "style années 30"?! Niall Ferguson s'insurge conte l'incessante et peu pertinente comparaison, selon lui, entre les deux époques. Au début des années 30, le produit intérieur brut avait chuté de 30%. Pour 2009, les projections du FMI concernant les Etats-Unis sont une contraction de 2,8%. Les pressions déflationnistes existent sans doute, les surcapacités manufacturières notamment. Mais les prix des matières premières, eux, repartent déjà à la hausse (voir le pétrole).
Quel camp choisissez-vous? Prudent par nature, je me range plutôt dans celui du risque inflationniste.

Un long escalier

Outre les attraits du continent africain lui-même, un avantage secondaire d'y passer trois semaines est que l'on prend de la distance par rapport aux chiffres économiques dont l'avalanche obscurcit parfois plus la vision qu'elle ne l'éclaire. Au retour, on essaie de trier les plus importants. J'ai retenu ceux-ci:
- Indice Dow Jones: + 4,1% en mai et + 20,4% sur trois mois, le plus gros gain trimestriel depuis novembre 1998. Les marchés émergents ont fait encore mieux (+111% au Brésil, +97% à Mumbai). Tant mieux pour ceux qui ont parié sur le rebond - le schéma ci-dessous est tiré du WSJ.

Ne me demandez pas si ce rebond est durable. Les investisseurs eux-mêmes semblent sceptiques selon ce rapport - ce qui serait en soi une raison d'être optimiste selon le bon vieux principe "contrarian". Plus sérieux, le chiffre suivant donne peut-être une indication.
- Les profits des sociétés américaines ont progressé au premier trimestre 2009 pour la première fois depuis deux ans, mais restent inférieurs de 25% au sommet qu'ils avaient atteint au printemps 2006. Par ailleurs, le classement Financial Times des 500 plus grosses sociétés mondiales souligne que leur capitalisation boursière a chuté de 42% sur un an.
- Le pétrole remonte à 66 dollars le baril, signant sa plus forte progression mensuelle en dix ans. L'indice Baltic Dry, qui mesure le prix payé pour le transport maritime des marchandises, a été multiplié par cinq après avoir touché le fond l'automne dernier. Le prix du cuivre est en hausse de 70%.
- Au niveau marcoéconomique, le produit intérieur brut américain s'est contracté de 5,7% au premier trimestre, un peu moins qu'anticipé (6,1%). La production industrielle japonaise a augmenté de 5,2% en avril mais reste inférieure de 30% à ce qu'elle était il y a un an. Le produit intérieur brut de l'Inde a augmenté de 5,8% (contre +8,6% au premier trimestre 2008).
Bouteille à moitié pleine ou à moitié vide? The Economist répond en une ligne: "ne vous emballez pas trop vite suite aux récentes bonnes nouvelles économiques". Trois raisons pour cela au moins. D'abord, ces chiffres bénéficient d'un effet de base favorable suite aux baisses spectaculaires de 2008. Ensuite, le système bancaire à l'origine de la débâcle n'est peut-être plus aux soins intensifs, mais toujours sous perfusion. Personnellement, je ne lui ferai confiance que le jour où j'aurai des données claires sur la réduction de l'effet de levier dans les dizaines de milliards de dollars de produits dérivés. Enfin, la reprise des commandes se fait de façon lente et très prudente, comme le montrent les difficultés de l'industrie d'exportation.
Il y a quelques mois, les économistes débattaient sur la forme de la récession: en "V" (courte), "W" (double plongeon), "U" (moyennement prolongée) ou "L" (dépression). La ligne de la prochaine année au moins ressemblera plutôt à un long escalier.

samedi 30 mai 2009

"Dead Aid" de Dambisa Moyo: une critique


D'une manière générale, les best-sellers vendus dans les aéroports m'attirent peu. J'ai commencé par reposer sur la pile "Dead aid", de Dambisa Moyo (photo), d'autant plus que le livre exhale le parfum trop capiteux d'une opération marketing bien menée. Voci une belle et intelligente Africaine, employée par Goldman Sachs, qui vient nous dire que les quelque mille milliards de dollars d'aide dépensés en 50 ans pour le continent noir se révèlent inefficaces - pire que ça: néfastes. Autrement dit, stoppez tout (sur cinq ans, recommande-t-elle tout de même, bonne princesse), et tout ira mieux. Ce conte de fées à l'envers semble trop beau pour être vrai.
Des résultats, parfois
Revenant de trois semaines en Afrique, j'avais en plus un contre-argument tout prêt dans la manche, un exemple d'aide qui donne des résultats: la lutte antisida. Souvenez-vous des prédictions apocalyptiques faites à propos de l'Afrique dans les années 90 - un cinquième à un quart de sa population allait périr du virus! Cela ne s'est pas produit, la proportion de personnes atteintes recule dans la majorité des pays, beaucoup vivent certes de terribles souffrances, mais plus nombreuses encore sont celles qui reçoivent des soins, en général gratuits. Ce n'est pas dû à la grâce de Dieu, mais bien à l'aide internationale. Elle est probablement pléthorique, bureaucratique, désorganisée, mais le résultat est là.
Dambisa Moyo évoque cette aide humanitaire, en vitesse, pour dire que ce n'est pas son sujet: elle se concentre sur l'aide structurelle aux Etats. Bon, mais elle aurait au moins pu prendre acte des progrès sur ce plan.
Dambisa Moyo se délecte aussi d'exemples faciles, comme celui de Mobutu offrant le vol en Concorde aux invités à l'anniversaire de sa fille juste après avoir obtenu une aide occidentale massive. Là, j'ai envie de lui répondre ceci: que penses-tu des grands patrons de banques d'affaires américaines (les pairs de ton employeur Goldman Sachs) venus en jet privé ou en limousine à Washington mendier l'aide de l'Etat après avoir foutu le système financier en l'air par leur incompétence et cupidité? Ta gueule, hé, minette!
L'aide corrompt
Bon... cet échange ne menant pas très loin, j'ai quand même fini par ouvrir le livre, d'autant plus qu'un article du Financial Times m'intriguait. Selon lui, les thèses de Dambisa Moyo rencontrent un bon écho en Afrique, notamment auprès de certains chefs d'Etat. Diable! si même les bénéficiaires de l'aide applaudissent à la suggestion qu'on la supprime, il faut y voir de plus près...
A vrai dire, il n'y a pas de révélations dans "Dead Aid". C'est plutôt l'organisation claire, documentée et concise des arguments qui donne au final l'impression que ce livre vient à son heure et qu'il est nécessaire. Dans les discussions de la presse anglo-saxonne à son sujet, j'ai lu qu'on lui reproche des thèses "simplistes". Mais on ne disait pas en quoi elles étaient fausses.
Dambisa Moyo écrit que l'aide finalement considérable versée à l'Afrique ne s'est pas accompagnée d'un surcroît de croissance, au contraire. C'est historiquement incontestable. Elle souligne les absurdités du système - le service de la dette qui mange les recettes, les Etats occidentaux qui donnent d'une main et étouffent les économies africaines de l'autre par le protectionnisme agricole: personne ne nie plus ces absurdités, simplement il manque la volonté politique de les corriger. Elle affirme que l'aide, loin de combattre la corruption, l'entretient et l'encourage. L'aide représente pour l'Etat qui la reçoit une forme d'impôt extérieur commode, assez stable malgré les récriminations régulières et généralement impuissantes des donateurs. Les comptes truqués que le receveur rend aux donateurs extérieurs sont pour le premier une solution plus facile que s'il devait rendre ces comptes à ses propres contribuables.
L'erreur du pardon
L'auteur s'en prend aussi à une vache sacrée: l'industrie de l'aide, qui défend davantage ses propres intérêts que ceux de ses "clients".
Ce point saute aux yeux quand on voyage en Afrique. Dans les beaux quartiers d'Accra, des poteaux indiquent à chaque coin de rue l'adresse d'au moins trois délégations, bureaux, ONG et autres associations dont la noble et commune mission est d'aider le Ghana. J'ai rencontré un comptable français payé par l'UE pour aider les fonctionnaires locaux à coordonner leur façon d'inscrire les montants versés par Bruxelles dans les différents postes du budget national. Ca devient pointu! Le brave consultant vit à l'hôtel (cent dollars par jour), avec voiture et note de frais. En m'intéressant à la question du travail des enfants dans les plantations de cacao, j'ai découvert autant d'initiatives charitables qu'il y a de cacaoyers en Côte d'Ivoire (OK, là je fais un effet de style, mais il y en a vraiment beaucoup, et je suis persuadé que si leur budget était simplement redistribué aux familles, ces dernières s'en trouveraient mieux).
Bref, Dambisa Moyo "has a point" sur la bureaucratie de l'aide, comme disent les Anglais. Pourquoi les choses ne changent-t-elles pas? Pardi, il s'agit de bons sentiments, donc on pardonne tout. Eh bien non! Me reviennent à l'esprit ces mots de Thérèse Haury, une humanitaire française d'Abidjan à qui on ne la fait pas: "L'Afrique crève du pardon! Moi, je ne pardonne jamais."
La Chine a gagné
En fait, la partie la plus intéressante du livre est la seconde, la moins commentée. Dambisa Moyo nous dit en gros qu'en Afrique, les dés sont jetés, et que la Chine a gagné. C'est un constat que dressait déjà "Chinafrique" de Michel Beuret et Serge Michel. Il est encore plus cinglant ici. Les Chinois ne donnent pas dans la morale, mais dans l'efficacité. Quid des objections à propos de la main-mise chinoise sur les ressources naturelles, des visées géopolitiques sous-jacentes, du soutien aux régimes qui violent les droits de l'homme? Relisez attentivement ces objections: il n'y en a aucune qu'on ne puisse aussi opposer aux Européens ou Américains. Leurs contradictions mal vécues les ont amenés à s'enfoncer dans une jungle d'exigences bureaucratiques inextricables pour faire semblant d'appliquer leurs principes moraux. Au final, les Africains se tournent vers la simplicité et les résultats tangibles.
Un sondage d'AFP paru il y a quelques jours confirme l'opinion mitigée qu'ils ont des bienfaits de la démocratie. Le respect élémentaire des droits de propriété et des affaires, selon les observations de Hernando de Soto, vient d'abord. Moyo reprend cette thèse.
Commercer, investir
Par quoi remplacer l'aide publique dont elle demande la suppression? Elle propose le cocktail suivant: un tiers par le développement du commerce, un tiers par les investissements directs et les marchés des capitaux, un petit tiers par l'épargne locale et celle des émigrés envoyée au pays, et un petit résidu de 5% pour l'aide. Le Ghana et le Gabon ont montré qu'il est possible de lever des capitaux sur les marchés commerciaux. En cinq ans, le commerce entre l'Afrique et l'Asie a augmenté de près de 30%. La Chine a fixé des objectifs plus ambitieux encore. Pendant ce temps, les Occidentaux mènent des combats protectionnistes d'arrière-garde à l'Organisation mondiale du commerce.
L'Afrique finira par décoller, peut-être plus tôt qu'on ne le pense. Les perdants de l'affaire seront ses anciens colonisateurs. Tel est au fond le message de Dambisa Moyo. On comprend qu'il séduise sur le continent noir.

Voir aussi l'éditorial du Financial Times du 31 mai
.

jeudi 28 mai 2009

Nouvelles du blog

Vous l'avez constaté (ou non, vu que vous êtes redirigés automatiquement): la nouvelle adresse du site est simplifiée en http://www.bequilles.ch/.
J'ai changé le portfolio, dont les images retracent mon récent périple africain sur le cacao. Ceux qui ont suivi les différents épisodes peuvent s'amuser à y recoller les images.
Enfin, les liens des blogs économiques avaient disparu pour une raison non élucidée. Je les ai reconstitués et rafraîchis. Ce travail se poursuivra ces prochains jours. Car si ma curiosité s'exerce surtout sur les enjeux de la filière cacao en ce moment, je garde un oeil sur les suites de la crise financière, et sur le monde en mutation des médias.

Un point intermédiaire sur le travail des enfants et l'industrie suisse du chocolat

La Déclaration de Berne publie ce jeudi un communiqué sur sa campagne concernant le chocolat et le travail des enfants dans les plantations de cacao. Elle accuse Nestlé et Barry Callebaut d'être "indifférents" aux préoccupations de leurs clients et d'avoir "choisi de garder le silence sur les conditions de travail indignes qui règnent dans les plantations de cacao en Afrique de l’ouest". En surfant sur le site de la DB, on la découvre plus nuancée dans son jugement sur les sociétés suisses actives dans le chocolat, mais ce n'est pas un hasard si elle cible les deux plus grosses. Barry Callebaut a acheté 471 000 tonnes de fèves en 2008 (la production mondiale est de 3,5 millions de tonnes). Nestlé a "consommé" l'équivalent de 370 000 tonnes de fèves en 2006 (derniers chiffres publiés); le groupe est le plus grand acheteur de cacao fin produit dans le monde et réalise un chiffre d'affaires de quelque 8 milliards de francs suisses dans le chocolat. Si on ajoute à ces deux géants Lindt (3 milliards de chiffre d'affaires en 2008) et qu'on "suissise" en partie Kraft Foods - qui possède les marques emblématiques Toblerone et Milka et a déplacé son siège européen à Zurich - on peut estimer qu'un pourcentage non négligeable du cacao produit dans le monde (un tiers?) passe à un moment ou à un autre par des sociétés contrôlées depuis la Suisse. Il est donc étonnant que la campagne de commerce équitable agitant le monde anglo-saxon depuis huit ans ait eu si peu d'échos dans ce pays. Peut-être parce que les consommateurs ignorent eux-mêmes l'importance réelle du secteur, et que l'industrie ne fait pas grand chose pour les éclairer. Ainsi, Chocosuisse annonce des ventes de 1,8 milliard de francs pour 2008 - mais celles-ci concernent uniquement ce qui a été produit dans le pays. Mon estimation personnelle (imprécise: là encore, pas de données officielles, il faut procéder par recoupements) est que des sociétés suisses actives dans le chocolat ou filiales de groupes établies en Suisse contrôlent près d'un tiers du chiffre d'affaires mondial du secteur, que je situe autour de 70 milliards de francs. Sous toutes réserves.
Mais au fait, qu'est-ce que je pense du travail des enfants dans les plantations de cacao au retour de trois semaines en Côte d'Ivoire et du Ghana? D'abord, un peu d'humilité. Le journaliste blanc débarquant pour la première fois en Afrique de l'Ouest, comme c'était mon cas, et qui prétendrait apporter une réponse tranchée à cette question complexe commettrait une escroquerie intellectuelle. L'ouvrage de référence sur le sujet reste l'enquête fouillée de Carol Off, Bitter Chocolate: elle y a consacré des mois et s'est basée sur de nombreux contacts locaux et plusieurs voyages. Ensuite, je n'étais pas sur place pendant la grande récolte (octobre-janvier), où les enfants sont les plus sollicités.
Enfin, il y a deux aspects très différents au problème. Le premier concerne les exploitations familiales (l'immense majorité des quelque 2 millions de plantations de cacao africaines)utilisant leurs enfants pour aider aux travaux. En soi, ce n'est pas choquant, c'est même une forme de préparation à la vie active; les industriels et les officiels locaux ne manquent d'ailleurs pas de le rappeler. Cela devient problématique quand les enfants réalisent des travaux pénibles, ou dangereux, ou ne vont pas à l'école. C'est dans ce domaine que l'effort de sensibilisation le plus important a été fait. Il est visible sur le terrain (panneaux, discussions dans les villages, etc.) Ici ou là, des cantines scolaires et des salles de classes ont été cofinancées, sur un modèle donnant-donnant: la communauté locale fournit le travail et s'approprie le projet, les partenaires extérieurs paient les matériaux. Tout cela est sans doute utile. L'à-côté négatif est que l'on voit fleurir une nouvelle bureaucratie d'éducateurs-animateurs avec leur jargon (sur l'approche "holistique" des projets pafr exemple). Mais où est l'incitation financière en échange des efforts supplémentaires demandés aux planteurs? Je ne l'ai pas vue. Au Ghana au moins, l'école obligatoire est gratuite, ce qui n'est pas le cas en Côte d'Ivoire, où la finance annuelle est de 10 000 CFA (30 francs suisses environ: cela semble peu, mais c'est le prix pour traiter un hectare de cacaoyers contre les maladies).
Le second aspect du problème, plus aigu, est le trafic des enfants. Les estimations, forcément vagues, tournaient autour de 12 000 enfants venus surtout du Mali, avant les affrontements internes en Côte d'Ivoire. Maintenant que ces derniers se sont calmés, il est possible que ce trafic relevant de l'esclavage reprenne de plus belle. Jusqu'ici, j'ai vu peu de projets concrets de International Cocoa Initiative, l'organisation financée par l'industrie pour lutter prioritairement contre ce fléau.
Un mot enfin sur la certification. Faute de mieux, des organisations comme la Déclaration de Berne réclament des labels (Rainforest Alliance, Utz, etc.). Outre que ces certificateurs pratiquent des tarifs assez élevés d'après ce qu'on m'a dit sur place, les labels ne constituent pas une garantie absolue à propos du travail des enfants. Le but ultime de ces efforts est d'augmenter le revenu des planteurs. On n'y est pas encore.

lundi 25 mai 2009

L'Etat doit-il équiper chacun en Internet haut débit?

C'est ce que pense le socialiste suisse Christian Levrat, qui veut intervenir au parlement pour "synchroniser la construction des infrastructures destinées à amener la fibre optique dans tous les ménages suisses" (Le Matin dimanche d'hier). Il propose de prendre le canton de Fribourg comme région-test (le fait qu'il soit un élu de cette région étant sans doute une pure coïncidence). Un politicien avait déjà eu cette idée avant lui: Guy-Olivier Segond, à l'échelle de Genève. Une étude de faisabilité avait été menée puis enterrée. Et pour cause: les gouvernements et parlements courent loin derrière le progrès technologique. Dans le cas de Levrat, le désir de faire du bruit, en particulier auprès d'un public jeune, l'emporte sur le besoin réel. The Economist a publié il y a trois jours le tableau suivant sur l'état d'équipement en Internet haut débit dans le monde.

On y voit que la Suisse est bien placée (4è position mondiale derrière les pays nordiques, avec un tiers de la population déjà raccordée) et aussi, fait plus surprenant, que le prix moyen de la connexion y est le deuxième plus bas parmi les dix pays de tête. Tout cela sans intervention de l'Etat autre que la surveillance des prix et de la concurrence. Cette dernière a notamment dû sévir contre Swisscom, qui a une fâcheuse tendance à profiter de sa situation d'ex-monopole public. Et c'est justement à Swisscom que Christian Levrat veut confier la tâche d'équiper chaque ménage en fibre optique.

dimanche 24 mai 2009

J'aurais bien fait la fête à Belize ce week-end...

...mais on ne peut à la fois revenir du Ghana et se trouver à Punta Gorda (Belize), où a lieu du 22 au 24 mai la Fête du Cacao. L'Amérique centrale fut le berceau historique de la fève, qui y jouait aussi le rôle de monnaie d'échange. Avec la chute des prix mondiaux dans les années 90, la production avait fortement diminué. L'appétit croissant pour les chocolats fins et le développement du commerce équitable ont donné un nouveau souffle local à cette culture, qui devient aussi un atout touristique. En 2009, Toledo élit même une Miss cacao. Parmi les candidates, voici Berali Hernandez. Je vous laisse découvrir les autres ici.

Grenada Chocolate Company, un exemple de chocolat produit dans le pays où pousse le cacao

Présentation de la société ici.

40 ans de production cacaoyère mondiale sur un graphique animé

Petit coup de publicité pour le blog de Michael Niemann, "Bitter chocolate". Ce professeur d'université né en Allemagne vit aujourd'hui en Oregon et travaille sur le développement économique, l'Afrique. Il prépare en ce moment un livre sur les enjeux politiques et économiques de la filière cacao et chocolat. C'est ainsi que je suis tombé sur son site. Récemment, il y a ajouté un graphique interactif qui montre comment a évolué la production des principaux pays producteurs de cacao de 1964 à 2002. Il suffit de cliquer sur la flèche "start" au bas du graphique, d'observer le déplacement des ronds de couleurs (une par continent), et de placer le curseur de la souris sur le nom d'un pays précis. A suivre en particulier: la Côte d'Ivoire, qu'on voit bondir en première position dans les années 80 et 90; le Brésil, longtemps numéro 2 mondial avant que ses récoltes ne soient décimées par la maladie dite du "balai de sorcière"; la Malaisie, qui est montée en puissance dans les années 80, arrivant brièvement en 3è position, avant de régresser fortement; l'Indonésie, qui a décollé dans les années 90, aujourd'hui 3è producteur derrière la Côte d'Ivoire et le Ghana, et affiche de grandes ambitions.

samedi 23 mai 2009

"Nous autres Africains..."

Retour en Suisse, avec deux carnets remplis de notes, quelques centaines de photographies - et plus d'images encore dans la tête. Sur mon bureau m'attendent les livres commandés sur Amazon: Bitter Chocolate de Carole Off, The True History of Chocolate de Sophie et Michael Coe, Emperors of Chocolate de Joël Glenn Brenner. Lire tout cela, le confronter à mes propres informations, en tirer une série cohérente et si possible vivante: ce sera mon travail ces prochaines semaines, avec quelques sauts de puce à Londres, Bruxelles et, j'espère, en Equateur.
Mais au moment de laisser l'Afrique occidentale, pour l'instant du moins, une petite phrase me tourne dans la tête. Nana, le chauffeur peu bavard du 4x4 qui me conduisait dans la brousse et à Kumasi, l'a prononcée spontanément, presque par réflexe, alors que nous arrivions sur un de ces bouts de terre rougeâtre, tôle ondulée succédant sans explication à 50 kilomètres de route parfaitement goudronnée. "We Africans...", a-t-il soupiré en désignant d'un geste cet autre signe d'incurie.
Nous autres Africains, qui laissons nos routes et nos hôpitaux se détériorer jusqu'à ce que les réparations coûtent trop cher. Nous autres Africains qui passons un coup de peinture fraîche sur nos "tro-tro" (camionnettes fonctionnant comme taxis collectifs) pour camoufler la rouille qui laissera filtrer l'eau sur les passagers excédés quand viendra la saison des pluies. Nous autres Africains qui dénonçons rituellement la corruption et la pratiquons au quotidien, par habitude ou facilité.
Ceci étant mon premier voyage dans la région, je n'ai pas le recul historique pour comparer, sinon entre la Côte d'Ivoire, dont l'état de délabrement moral rend pessimiste à court et moyen terme, et le Ghana, qui semble animé d'une énergie plus constructive.
Face à ce "We Africans...", attitude d'auto-dénigrement répandue, j'aimerais répondre à Nana, qui ne lira sans doute jamais ce blog, qu'il y a tout de même pas mal de choses qui fonctionnent dans l'Afrique que j'ai traversée. A commencer par des gens comme lui: fiable, excellent conducteur, plus précis qu'une horloge suisse dans nos rendez-vous. Peut-être ai-je eu de la chance avec les chauffeurs, mais tous ceux qui m'ont accompagnés étaient ce cette trempe.
La route révèle pas mal de choses sur un pays. En Côte d'Ivoire, où l'habitude est de se coucher sur le klaxon pour un oui ou pour un non, j'ai assisté un matin à la scène suivante: une élève-conductrice a calé trois fois lors d'un redémarrage en côte. Derrière sa voiture se trouvait un camion lourdement chargé, que je m'attendais à voir rugir d'impatience. Or il a patienté sans rien dire, et l'accompagnateur de l'élève conductrice l'a ensuite remercié d'un geste de la main. C'est une bricole, un rien du tout, mais cette manifestation de courtoisie en plein brouhaha d'Abidjan "made my day", comme disent les Britanniques.
A propos de corruption, pour prendre un thème plus large, j'observe qu'au moins on en parle très librement. Quand le vice-président ghanéen John Mahama déclare révolue lors d'un congrès pan-africain "l'ère des dinosaures qui ont caché dans des comptes bancaires étrangers l'équivalent de budgets publics entiers de leur pays", on peut certes y voir un exercice rhétorique dont le but indirect est d'accabler les autorités auxquelles le président John Atta Mills a démocratiquement succédé en janvier dernier. Plus intéressant, Le Daily Graphics se demande ce que le pouvoir actuel fera de l'argent du pétrole récemment découvert au large des côtes ghanéennes: "Is it a source of grand corruption?" La production devrait atteindre 250 000 barils par jour en 2012, le potentiel financier à terme représente des centaines de milliards de dollars. Ce pactole sera-t-il pillé par les politiciens et les "majors" comme au Nigeria, sans que le peuple voie la couleur de l'argent? Un député au parlement ghanéen, Mike Ocquaye, exige la transparence dans l'affectation des revenus. Un séminaire de trois jours modéré par un journaliste du Financial Times s'est attardé sur le risque élevé de corruption et le (mauvais) exemple nigerian. C'est en soi un bon signe.
Pendant mes soirées, il m'est arrivé de regarder les "soap" diffusés par les chaînes africaines. Décors kitschissimes, tirades ampoulées et scénarios à quatre sous, mais le message y est plus qu'efficace! Or plus d'une fois, je suis tombé sur des épisodes mettant en scène et dénonçant la corruption de manière très réaliste. Les artistes, notamment les chanteurs, n'y vont pas par quatre chemins non plus. A ce propos, je ne résiste pas au plaisir de vous faire découvrir Billy Billy, un rappeur ivoirien pratiquant la satire sociale dont le spectacle m'a enchanté à Abidjan. C'est du "nouchi" pur sucre, on ne comprend donc pas tout même en écoutant quatre fois, mais ça bouge bien!

Fair trade: promesses et limites de Kuapa Kokoo

Kuapa Kokoo est souvent citée comme LA référence en matière de commerce équitable, fair trade en anglais. L'agence Reuters a tourné récemment un reportage assez flatteur sur cette grande coopérative ghanéenne qui va passer cette année la barre des 50 000 membres. Sa particularité: c'est la seule organisation paysanne qui possède sa propre marque de chocolat, Divine, très connue en Grande-Bretagne. Pour une fois donc, des planteurs ont réalisé le rêve du Sud: contrôler la chaîne économique jusqu'au consommateur. Ils y gagnent bien sûr davantage que le planteur qui vend ses fèves à un intermédiaire, selon un mécanisme que j'expliquerai plus en détail dans la série d'articles à paraître dans Le Temps cet été.

C'est pour voir les responsables de Kuapa Kokoo que je suis allé à Kumasi, dans la région ashanti du Ghana. J'y ai eu une discussion intéressante avec le président P.C. K. Buah (au milieu sur la photo), la secrétaire Comfort Kumeah (en chemisette blanche) et la trésorière Cecilia Appianim, ainsi qu'avec la porte-parole Erica Kyere et le directeur exécutif Emmanuel K. Arthur. Là encore, je ne veux pas trop en dévoiler ici, mais deux choses m'ont frappé tout de même. La première est que l'an dernier, Kuapa Kokoo n'a vendu que 7% de sa production en label "fair trade" (alors que l'ensemble pourrait y prétendre), parce que la demande n'est pas encore suffisante. Et encore s'agissait-il d'un pourcentage exceptionnel par rapport à la moyenne qui tourne plutôt autour de 2 à 3%. Il y a donc encore du chemin à faire pour convaincre les consommateurs. On peut comprendre que l'annonce de Cadbury le 4 mars dernier selon laquelle le grand fabricant britannique veut faire certifier "fair trade" d'ici la fin de l'été 2009 sa barre chocolatée vedette Dairy Milk a été accueillie avec joie à Kumasi: c'est Kuapa Kokoo qui fournira le cacao.
La seconde chose qui m'a frappée est la lecture du rapport d'activité 2007 que l'on m'a remis après que j'aie un peu insisté. On y lit que les deux exercices écoulés ont été "les plus difficiles" dans l'histoire de la coopérative fondée en 1992, en raison d'un grave conflit avec la précédente direction, qui refuse de livrer les pièces comptables pour la période allant d'octobre 2005 à septembre 2006. L'affaire est devant un tribunal. Impossible donc de comparer les comptes d'un an sur l'autre. On apprend aussi, sans explication, que la recapitalisation de la société de commercialisation de la coopérative, Kuapa Kokoo Limited, a été beaucoup plus importante que décidé en assemblée générale.
Je n'ai malheureusement lu ce rapport qu'après avoir quitté mes interlocuteurs, auxquels je devrai demander des compléments d'information. J'en déduis provisoirement que
1) Si je devais entrer en affaires avec la coopérative, je me renseignerais préalablement sur sa situation financière
2) La rigueur comptable doit être L'OBJECTIF NUMERO UN DE LA FILIERE CACAO ET DE TOUTE L'AFRIQUE EN GENERAL. Ce n'est pas la première fois que je tombe sur un conflit financier pourrissant la vie de coopératives bien intentionnées. Les bons sentiments et les labels ne remplaceront jamais deux colonnes de chiffres qui s'équilibrent!
En rentrant sur Accra, j'ai vuque l'on construisait dans un quartier d'affaires à proximité de l'aéroport une école supérieure pour comptables. Puisse-t-elle être fréquentée assidûment...

P.S. ajouté le 9.6.09: pour ceux que la problématique du fair trade intéresse, lire commentaire ci-dessous, très intéressant.

vendredi 22 mai 2009

Et la grippe?

Quand je suis parti en Afrique il y a trois semaines, les premiers masques anti-grippe faisaient leur apparition au terminal de Paris-Charles de Gaulle. En transit ce matin dans celui de Schiphol à Amsterdam, j'observe qu'il n'y en a plus. Mexico a levé l'état d'urgence sanitaire, lis-je sur le web. O, relativité de nos angoisses contemporaines...

jeudi 21 mai 2009

Dernier appel avant l'embarquement

Il me reste quelques cedis ghanéens à dépenser, je me dirige vers la boutique de souvenirs et friandises pour y découvrir... un plein rayon de chocolats Nestlé, Lindt et Toblerone. "But what about Ghana chocolate?, demandé-je à la vendeuse. This is what I am looking for to bring back home. I have not traveled 6000 km from Switzerland into the land of cocoa to buy swiss chocolate!" "Sorry, répond la demoiselle, we just ran out of stock".
Ainsi se résument les rapports nord-sud sur le front du cacao et du chocolat. Comme disait l'autre: "what else?"
P.S.: J'ai quand même fini par dénicher une plaque de Goldentree Kingsbite au kiosque. L'honneur ghanéen est sauf.

P.S., rajouté deux jours plus tard: pas terrible, le Goldentree... Granuleux sous la langue, assez amer. Il y a quand même un savoir-faire dans la fabrication du chocolat, que les Ghanéens n'ont pas encore.

Amen!

Vu en quelque 100 km de route : Apostolic church, New apostolic church, Church of Christ, Good news baptist church, Salvation warrior chapel, Trust in Jeovah, Deeper life bible church, Presbyterian church, Global evangelical church, Last hope chapel prayer healing, Christ universal praying camp, The Light of the world, New Jerusalem creation ministries prayer center, Messiah healing church, Word of truth worship center, Adventists of 7th day church, Jerusalem united miracle, Damascus christian church (selection très partielle des écriteaux entrevus).

De quelle couleur est votre maison?


Impossible d’éviter les comparaisons entre le Ghana et la Côte d’Ivoire - et le score est sans appel en faveur du premier. Ca se voit déjà aux parasols des vendeurs de rue (dont cette nouvelle profession : les rechargeurs de puces téléphoniques) qui sont ici recouverts de toile bariolée, et non en récupération de sacs poubelle noirs comme à Abidjan. L’activité de construction est visible partout. A Accra bien sûr, mais encore plus à Kumasi. Vous ne savez pas où cette ville se trouve ? Regardez sur Google Earth, au milieu du Ghana. C’est la capitale des fiers ashanti, redoutables négociants et guerriers valeureux qui ont très longtemps résisté aux Britanniques. Aujourd’hui, Kumasi et ses environs comptent deux millions d’habitants, plus que la Suisse romande. Son marché central, encore plus vaste que celui d’Accra, est le plus grand d’Afrique occidentale, son stade vient d’être rénové, des hôtels confortables y poussent comme des champignons, tous les quartiers que j’ai traversés semblent en transformation. La circulation, évidemment, y est impossible. La région est sous le contrôle d’un roi, qui célèbre ses propres mérites par des posters géants que l’on voit partout. Il a reçu Elisabeth II et d’autres souverains, mais son palais (que je n’ai pas visité) est apparemment modeste. Quoi qu’il en soit, il n’entre pas dans les attributions du roi de développer le réseau routier : c’est le rôle du gouvernement, et là, ça ne suit pas.
Mais je parlais en titre de la couleur des maisons : c’est parce qu’en roulant, on voit comment les Ghanéens ont trouvé moyen d’appliquer à bon marché un enduit sur leurs murs de béton nu. Ils vendent la surface à des publicités. Ainsi, les « maisons Vodafone » rouges font un tabac, mais vous pouvez aussi choisir le jaune canari de MTN (le concurrent en téléphonie mobile), le bleu de Latex Foams ou le bleu et rouge des peintures Azar. C’est un peu répétitif, mais incontestablement pimpant.

Un bon point pour le Cocobod


Avec mon esprit mal tourné, je n’ai pu m’empêcher de prendre en douce cette photo des BMW et autres 4x4 rutilants parqués derrière le siège central du Cocobod à Accra. Les fonctionnaires du cacao ne se négligent pas. Mais regardons l’essentiel : là où le premier producteur mondial, la Côte d’Ivoire, a sombré dans une libéralisation anarchique et catastrophique pour le secteur, le second, le Ghana réussit à garantir des prix plus stables et plus élevés aux planteurs, une qualité infiniment supérieure et une meilleure sécurité d’approvisionnement pour les exportateurs. Cela, c’est le travail du Cocobod, un organisme d'Etat. Il est intéressant de rappeler qu’au début des années 90, le Ghana a subi les mêmes pressions que son voisin ivoirien pour libéraliser complètement sa filière. Il ne l’a fait que partiellement, est même revenu quelques pas en arrière. J’ai visité ses installations inaugurées l’an dernier dans le port de Tema, proche d’Accra : impressionnant. Six halles dont chacune est plus vaste que deux terrains de football, propres, où la fumigation se fait dans les règles, les contrôles aussi, avec du matériel moderne et du personnel compétent. J’ai aussi interviewé le No 2 de la division « contrôle de qualité », K. Gorkeh-Seknyim, qui emploie à elle seule plus de 1000 personnes. L’homme parle franc, répond sans détour aux questions sur la corruption ou le travail des enfants. Il a un avis personnel (sceptique) sur le mouvement « commerce equitable ». Le Cocobod pratique déjà la traçabilité, encourage les bonnes pratiques agricoles, subventionne le renouvellement des cacaoyers, se montre impitoyable sur la qualité des fèves livrées. Le résultat est visible pour les négociants - un d’entre eux me l’a confirmé. Il l’est aussi pour les planteurs : depuis 2001, ils ont reçu une prime chaque année.

Back in line!

Brièvement, à l'aéroport d'Accra en attrapant ce que je peux de connexion web, qui n'est pas le point fort du Ghana. Mais il y a plein d'autres choses positives à dire sur ce pays où je viens de parcourir 600 km. Je vais mettre mes notes au propre en attendant l'avion et enverrai quelques messages as soon as possible.
Cirio!

lundi 18 mai 2009

Pause


En principe pas de connexion pendant trois jours entre Elmina et Kumasi (toujours au Ghana). Profitez-en pour aller vous refaire une beauté.

dimanche 17 mai 2009

Blue bloggin'


Changé d'hôtel ce matin. Le Blue Royal porte bien son nom: tout y est peint en bleu, ce qui donne l'impression de se mouvoir dans un aquarium. Le réseau wifi varie de "très faible" à "bon" sur cette petite terrasse, où j'ai installé mon bureau provisoire, avec vue sur Oxford Street et son célèbre fast food Frankie's où les Ghanéens de classe moyenne suivent la Champions' League en direct sur grand écran plat. "Vivement 2010!" est le slogan que l'on lit partout ici (le Mondial de foot en Afrique du Sud, of course).

Accra, son Makola market, ses embouteillages...


Probablement un des plus grands d'Afrique. Il couvre plusieurs marchés couverts, des terrains vagues et une dizaine de rues dans les deux sens. Cette image prise à un carrefour ne donne qu'une très pâle idée de ce qu'on éprouve en plongeant entre ses étals serrés. En effet, je n'ai pas osé y photographier "en apnée", pour plusieurs raisons. Il y a d'abord la gêne du touriste voyeur: en échange de leur portrait qui m'intéresse, qu'ai-je à offrir à ces solides vendeuses qui s'apostrophent d'un stand à l'autre et m'apostrophent: "What you buy, Sir?". Trente centimes de marchandises les intéresse davantage que le sourire niais du visiteur. Dédommager les "modèles"? Cela provoquerait une ruée. Comme toujours, c'est le temps qui manque. Il faudrait installer une petite imprimante dans sa chambre d'hôtel, faire quelques portraits et revenir distribuer le résultat aux personnes photographiées, se faire connaître et accepter d'elles.
N'ayant pas ce temps, j'achète quelques épices, deux fruits, une bricole, mais pas les rats ou agoutis noircis au grill, ni la tête de cochon qu'une jeune femme transporte dans une grande cuvette en équilibre sur sa tête...
Là est la seconde raison de la difficulté de faire des images: dans ce dédale, celui qui s'arrête un instant crée instantanément un embouteillage piéton et doit justifier cette contravention à la loi générale du mouvement par un achat ou quelque geste utile, justifiable. La question qui m'a toujours fasciné au milieu de tels amoncellements est: comment est-il possible de vendre ne serait-ce que le vingtième de ces piles, souvent semblables, étalées à perte de vue? Comment les range-t-on le soir quand il y a à peine la place pour tendre le bras et se saisir de ce qu'on veut?
Avec ma taille d'occidental, dépassant d'une quinzaine de centimètres celle des femmes locales, ma tête se trouve juste à la hauteur des charges parfois imposantes que transportent les vendeuses. Il faut donc prendre garde non seulement où l'on met les pieds, mais aussi aux objets plus ou moins identifiés qui vous frôlent constamment à hauteur des yeux. Nous avons passé hier deux heures et demie dans ce tintamarre avec Philippe, un consultant français connaisseur en épices et en perles africaines, avant de nous faire agripper de tous côtés au centre artisanal. Rentré en nage.

La porte que verra Obama au Ghana


Le président américain Barack Obama sera au Ghana les 10 et 11 juillet prochains, il rencontrera le nouveau président John Evans Atta Mills et visitera le château de Cape Coast, un des lieux d'embarquement des esclaves (voir le message précédent, l'image est celle de la "porte du non retour"). Je visiterai un autre de ces châteaux, celui d'Elmina, mardi prochain, en route pour les environs de Kumasi.

vendredi 15 mai 2009

Convoyeurs d'esclaves au grand coeur


Entre deux rendez-vous, visité le Musée national à Accra. Il est poussiéreux et il y fait très chaud, car les climatiseurs ne fonctionnent pas, les vitrines ne sont pas éclairées. Il y en a pourtant une qui vaut à elle seule le détour. Y sont exposés des documents et objets récupérés suite au naufrage du Fredensborg (illustration) en 1768. Ce bâteau, dont le nom signifie "Château de la paix", faisait un trafic triangulaire entre la Norvège, le Golfe de Guinée et les Amériques. Outre différentes marchandises plus ou moins précieuses, il transportait des esclaves, littéralement serrés comme des sardines comme en attestent les plans de "rangement" que dessinaient les navigateurs consciencieux. Il pouvait en charger plus de 250 en un seul voyage, ceux qui mouraient en route étant jetés à la mer, contrairement aux marins qui avaient, eux, l'honneur d'être cousus dans leur hamac et lestés. On estime que le commerce d'esclaves danois et norvégien a porté sur environ 100 000 personnes. Le total général, sur trois siècles, a dépassé les vingt millions d'Africains, environ un quart de la population.
Pour marquer "ses" esclaves au fer rouge, la Compagnie de Guinée utilisait un sceau, qui est exposé dans la vitrine du Musée national: il représente la lettre "S" dans un coeur joliment dessiné.

Premières impressions d'Accra


Du premier pays producteur de cacao, la Côte d'Ivoire, me voici passé dans le second, le Ghana, en une heure d'avion à peine. Difficile d'imaginer plus contrasté que ces deux voisins qui se vouent un certain dédain réciproque.
Les différences? C'est d'abord le bureau de change qui n'est pas en panne informatique à l'aéroport, l'absence de tas d'ordures dans les rues - où les arbres sont aussi plus nombreux - des maisons mieux construites et entretenues, des routes en bon état. On devine tout de suite que le Ghana est un pays en train de remonter la pente, tandis que la Côte d'Ivoire la descend. Mais la différence la plus frappante est dans l'attitude des gens. Comment l'exprimer? Il y a ici un certain défi dans le regard, une indifférence appuyée envers l'étranger blanc. Là où l'Ivoirien salue d'un "Bonne arrivée!" sonore et demande plutôt trois fois qu'une "comment ça va?" le Ghanéen cultive une réserve - je dirais presque une morgue assez british, au risque de passer pour doublement raciste :-)
Sous ses façades décrépites, Abidjan recèle une qualité de vie insoupçonnée: on y mange bien, les lieux de convivialité sont nombreux. Ici, les maisons semblent coquettes, voire riches dans le quartier où je loge, mais les murs d'enceinte sont hérissés de barbelés, pointes d'acier et tessons de bouteille. Les bâtiments officiels conservent le parfum architectural socialiste des années 60-70 tandis que les banques, plus récentes, projettent leurs inévitables façades de verre. L'une d'elles a tout de Goldorak. D'autres "business centers" osent des façades lilas, mauves, et un goût assez marqué pour les colonnes doriques. On se dirait parfois plus aux Caraïbes qu'en Afrique. Contrairement à Abidjan, dont l'urbanisme se "lit" facilement à cause de son organisation en îles et lagunes, et de son centre en gratte-ciel, Accra est un labyrinthe de 2,5 millions d'habitants où s'orienter est plus difficile.
Le seul point commun, ce sont les embouteillages, encore plus inextricables ici car le réseau routier n'a pas du tout suivi l'explosion du trafic. Ils sont envahis, comme à Abidjan, par les vendeurs de rue dont le nombre laisse supposer que bien des Ghanéens cachent une situation plus que précaire sous leur apparente froideur. Le "Yadélo - y'a de l'eau bien fraîche" ivoirien devient à Accra "Yawata" (pure water).
Après avoir rempli deux formulaires, remis trois photographies, payé cinquante cedis (à peu près autant de dollars) et fait trois passages au Ministère de l'information, j'ai obtenu ma carte de presse provisoire ghanéenne (ci-dessus). Elle m'aura coûté de la sueur, celle-là!

jeudi 14 mai 2009

Photographie socio-économique de la Côte d'Ivoire

Le quotidien ivoirien Nord-Sud publie une pleine page détaillant le "Document de stratégie de réduction de la pauvreté", photographie de la situation économique et sociale de la population. Elle n'est pas bonne. Le taux de personnes vivant en-dessous du seuil de pauvreté est passé de 33,6% en 1998 à 48,9% l'an dernier. Dans la région du nord, autour de Korhogo, il atteint même 85% (!) pour les personnes vivant en milieu rural.
Et encore ce seuil a-t-il été évalué à un montant très bas: 661 francs CFA par jour, soit environ 1 euro par jour. Or 661 francs CFA ne permettent pas de s'en sortir, car la vie est chère en Côte d'Ivoire. Je ne parle pas des prix que paient les expatriés ou grands bourgeois locaux, aussi élevés voire plus qu'en Europe. La vie est chère aussi pour l'homme de la rue. Nord-Sud a interrogé par exemple Daniel Nguimbous, agent de communication, la quarantaine, habitant Abidjan: il laisse 2000 francs CFA (3 euros) à son épouse pour la "popote" quotidienne et se débrouille lui-même avec 1000 CFA (1,5 euro): 500 pour manger, le reste pour se déplacer. Avec ces dépenses basiques de 3000 francs CFA par jour, il n'a pas encore payé son logement, les frais de scolarité des enfants et les médicaments si un membre de sa famille a le malheur de tomber malade. Avant-hier dans le village de Goh, une femme enceinte atteinte de crise nerveuse attendait, prostrée, dans le dispensaire du village: il aurait été possible de l'amener à l'hôpital de San Pedro, mais son mari était aux champs, et personne n'avait l'argent pour la soigner là-bas. Sans argent, les médecins ne vous laissent pas entrer.
Pour survivre à Abidjan avec une petite famille, il faut au moins 120 000 CFA par mois (200 euros). Beaucoup de gens ne gagnent pas cela. Dans les campagnes, on peut dire que l'économie monétaire joue encore un rôle d'appoint par rapport à l'économie vivrière.

La réunion de crise des banques américaines du 13 octobre 2008 comme si vous y étiez

Petite parenthèse dans mon périple cacao pour signaler ces extraordinaires documents officiels qui intéresseront les historiens de la crise financière. Ils ont été obtenus par l'organisation américaine Judicial Watch et permettent de reconstituer - presque - comme si on était une mouche la réunion du 13 octobre 2008, où neuf grandes banques américaines ont été convoquées par le secrétaire d'Etat au Trésor de George W. Bush Hank Paulson et quasiment forcées d'accepter des recapitalisations. On y voit notamment un courriel montrant les efforts pour éviter de donner au public l'impression que l'Etat nationalisait les banques et un autre où l'appui des services secrets est recherché pour éviter que la presse assiste à l'arrivée des banquiers.

mercredi 13 mai 2009

300 tonnes de fèves par jour


Visité l'usine Saco (Barry Callebaut) à San Pedro hier. C'est une des plus grandes et plus modernes de Côte d'Ivoire. Il n'est pas permis de photographier à l'intérieur; la visite s'effectue en blouse et bonnet blancs, couvre-chaussures, et même par endroits avec un de ces masques que les pandémies de grippe ont popularisés.
Une noria de camions l'alimente en fèves de cacao, car elle tourne 24 heures sur 24. L'un d'entre eux finissait de vider sa cargaison quand nous sommes passés devant le trémie, j'ai juste eu le temps de sortir l'appareil pour capter (photo ci-dessus) la lumière étonnante qui régnait à l'intérieur du conteneur. A plein régime, l'usine "avalera" quotidiennement 300 tonnes de fèves; actuellement, elle est encore en rôdage et tourne à 80% de sa capacité.
A l'autre bout sort la "liqueur" de cacao, sous forme de lingots de 15 ou 30 kilos, ou de pastilles. La matière est brune et satinée... comme du chocolat. Tenté, je goûte: beurk! C'est très amer et un peu granuleux sous la langue, même si les fèves sont réduites en particules de 60 microns environ. De la liqueur à la plaque de chocolat, il y a encore plusieurs étapes qui ne se déroulent pas ici.
Le processus aboutissant à la liqueur n'est pas compliqué en soi, mais il doit être suivi avec minutie. Les fèves, dont on retire mécaniquement la pellicule protectrice (la "coque") deviennent des "nibs" et sont traitées contre les bactéries par jet de vapeur - une opération qui consomme beaucoup d'eau. Il y a deux méthodes de torréfaction: la première, dite "alcalinisée", permet d'augmenter le PH du cacao et d'obtenir une poudre plus brune et qui se dissout mieux. Pour cela, les fèves sont trempées dans un bain et se traitent lot par lot. La seconde méthode est la torréfaction en continu, les fèves s'écoulant "en cascade" dans le four. A noter que le groupe suisse Bühler est devenu un acteur incontournable, notamment après la reprise de l'allemand Barth en 2007, pour les moulins et fours, il livre même des usines complètes clés en mains et a réalisé en 2008 un chiffre d'affaires approchant les deux milliards de francs.
Important, la torréfaction: là se détermine en bonne partie le type de chocolat que l'on obtiendra ensuite. Quand nous passons dans la salle des commandes, les écrans d'ordinateur affichent un lot "qualité Hershey" (un des grands fabricants américains). Le broyage - par broches, puis meules et enfin par billes métalliques - est aussi réglé en fonction de la finesse désirée par le client. Vient ensuite le "tempérage", c'est-à-dire le refroidissement de la masse selon une courbe de température bien précise (sans quoi celle-ci sera plus difficile à refondre ensuite). Mis en cartons, les lingots de liqueur de chocolat sont stockés dans un hangar où la température flirte avec les 40 degrés quand nous le traversons. "N'est-ce pas trop chaud?", demandé-je. "Limite", reconnaît mon interlocuteur, qui envisage une réfrigération. C'est qu'il fait très, très chaud à San Pedro. Ce n'est d'ailleurs pas le seul défi à relever dans ce port de brousse. L'eau manque: il faut parfois aller la chercher en camion et la stocker dans de vastes cuves. L'électricité est capricieuse: il faut des groupes électrogènes. Les autorités locales, débordées, n'entretiennent pas les routes et les infrastructures: les groupes étrangers, en grommelant, finissent par faire les travaux eux-mêmes ou payer les factures. Mais c'est donnant-donnant: ils négocient âprement les réductions de taxes sur la liqueur de cacao exportée, argumentant sur les emplois créés. Ceci provoque en retour la colère des exportateurs de fèves non travaillées, qui s'estiment discriminés. En coulisses, le cacao est tout sauf un monde de douceur.
A deux kilomètres de l'usine Saco, le libano-ivoirien Ali Lakiss est en train d'achever la construction de la sienne, ultramoderne aussi, certifiée ISO, etc. Je l'ai visitée, j'ai rencontré cet étonnant personnage dont je ferai le portait dans la série d'articles qui paraîtra cet été dans Le Temps. Ali Lakiss est prêt à mettre le paquet pour s'entourer des compétences nécessaires. Loïc Biardeau, directeur administratif et financier de Saco le sait: "Il faut s'attendre à du débauchage", soupire-t-il le soir au bar de l'hôtel Sophia.
Sophia, qui gère aussi le petit avion reliant San Pedro à Abidjan, possède un des deux hôtels confortables de la ville, où se retrouve inévitablement le petit monde du cacao et, ce soir en tout cas, quelques prostituées qui zonzonnent comme un vol de moustiques quand vient la nuit.
Au bar est aussi accoudé Arnaud Bouhier, directeur local du groupe Bolloré, qui contrôle une bonne partie de la logistique portuaire. Il s'ennuie, Arnaud, et s'accroche aux visiteurs d'un soir comme à une bouée. C'est qu'à San Pedro, à part le boulot, il n'y a pas grand chose à faire si on n'est pas trop amateur de filles fardées. La plage, oui - très belle - mais bon, ça va un moment. Et puis la Côte d'Ivoire végète. "C'est simple, a dit un responsable du groupe en visite: ici, vous faites des budgets linéaires". Bolloré a reniflé de nouveaux eldorados, l'Angola en particulier, où il aurait aujourd'hui autant d'expatriés qu'en Côte d'Ivoire. Françafrique, où vas-tu?
Arnaud, que j'avais déjà rencontré dans le bureau d'Ali Lakiss, égrène les vicissitudes qui attendent tout être humain doté d'esprit d'entreprise à San Pedro. Ainsi, le maire avait envoyé un Caterpillar pour ouvrir une route dans les taudis de Bardo, si vastes qu'on les numérote par zones (on en est au numéro 18 ou 20): les habitants y ont mis le feu. Si d'aventure on achète un terrain dans la zone portuaire, il arrive que deux propriétaires différents se présentent, brandissant l'un et l'autre des actes tout ce qu'il y a de plus officiel.
Il est minuit, j'ai terminé mon deuxième cocktail vert pomme au goût très sucré. Je crois que je vais aller me coucher, en arrêtant la climatisation pour entendre le ressac des vagues.

On the road again


Le compteur indique 120 km/heure. A gauche et à droite de la route goudronnée se dresse un mur de végétation. C’est l’heure où les paysans rentrent des champs, longeant la chaussée en procession, avant cette nuit tropicale qui tombe d’un coup. Des vélos antédiluviens, rouges de poussière, zigzaguent avec un sac ou un lourd fagot sur le porte-bagage. Des fillettes de dix ans portent sur la tête des branches deux fois plus grandes qu’elles. Un faux mouvement, et ping ! Les jeeps ou camionnettes croisant à toute allure les enverront virevolter en l’air dans un course mortelle. Cela arrive rarement, car le piéton ou le cycliste savent qu’ils comptent pour beurre. Au besoin, ils se jettent dans les fourrés pour éviter le souffle du véhicule.
Quant aux chauffeurs, ils se croient sans doute protégés par les inscriptions dont ils bariolent leurs carrosseries. «La main de Dieu», «Dieu me protège», «Le destin» et «Ainsi va le monde» sont très populaires. L’autre jour, nous roulions derrière une fourgonnette «C’est génial» qui doublait un camion «Bonne chance mon fils». Certains dictons prennent une tournure plus laïque, tels «La nuit porte conseil», «Laissez-les dire» ou «Les jaloux vont maigrir».
Cela n’empêche pas tous les accidents, d’autant plus que les routes ivoiriennes font un gruyère très convenable. Avant Diwo, les trous ont été soigneusement agrandis en carrés bien nets par des cantonniers qui ont dû prendre ensuite quelques mois de vacances. Sur la côtière Abidjan-San Pedro, ils permettent de calculer à la centaine d’euros près l’argent que les fonctionnaires ont mis dans leur poche au lieu d’acheter les quantités de goudron budgetées. Un 40 tonnes y avait posé son train arrière et une partie de sa marchandise avant de s’arrêter deux cents mètres plus loin. Quand nous sommes passés, l’aide-mécanicien en T-shirt noir de crasse attendait un hypothétique secours tandis que les chauffeurs faisaient la sieste sous les restes du véhicule en équilibre instable. Ailleurs, c’est une remorque entière de contre-plaqué qui s’était répandue au milieu d’un village, pour la plus grande joie des enfants agglutinés autour des plaques. Cela dit, les chauffeurs ivoiriens connaissent le code de la route et la nécessité de signaler le danger : comme ils n’ont pas de triangle de panne, ils utilisent des touffes d’herbe et des branches, c’est assez efficace aussi. Et dire que c’est sur ces pistes défoncées, ces minces rubans de goudron que coulent bon an mal an plus d’un million de tonnes de fèves de cacao - sans compter le café, le teck, le manioc et le reste.
On y trouve aussi son lot de bandits de grands chemins, que les Ivoiriens appellent "coupeurs de route". Le système bancaire n'existant pratiquement pas dans la brousse, les planteurs qui rentrent au campement avec la paie du cacao constituent des cibles idéales. Agathe, de la coopérative COPAS à Boko, me racontait l'autre jour comment, avertie d'une embuscade, elle a patiemment attendu. Un minibus qui n'avait pas pris cette précaution s'est fait dévaliser. Les villageois se protègent des coupeurs de route avec des herses artisanales qu'un "gardien" tire en arrière au passage de chaque véhicule. La dissuasion reste assez symbolique.

mardi 12 mai 2009

Au revoir, Abidjan

Embarquement pour San Pedro à bord du petit avion à hélices de la compagnie Sophia Airlines, le seul vol intérieur subsistant en Côte d’Ivoire. Hier soir, nous avons discuté avec des amis ivoiriens. « Le problème des Africains, c’est la peur », dit Kara, qui dirige une agence de publicité et dénonce la culture de corruption et de soumission de ses compatriotes. Pendant qu’il parle, un chanteur-guitariste égrène de sa voix rauque des complaintes d’exil sur la terre battue du « maquis ». Une chauve-souris aux ailes pâles tournoie au-dessus des voitures. Les propos de Kara me font penser à ceux du talentueux couturier Pathe’O, rencontré la semaine dernière dans son atelier du quartier populaire Treichville, son biotope et son inspiration. « Les Africains s’ignorent», regrette cet artisan qui a mis longtemps imposer ses créations colorées dans l’univers des complets-cravates ministériels. Je pense aussi aux « négreries » du journaliste Venance Konan, chroniques acides et amères des années de crise.
La vie des Ivoiriens a été compliquée depuis quinze ans, je comprends ce sentiment de dénigrement et de faillite morale qui perce régulièrement dans leurs conversations. Pourtant, si l’avis d’un voyageur de passage les intéresse, j’aimerais dire un peu de bien d’eux. D’abord ils sont accueillants. Je repense en souriant à la feuille d’information sur la Côte d’Ivoire que distribue ma banque en Suisse : « si vous n’avez rien d’urgent à faire dans le pays, évitez de vous y rendre », conclut-elle. Or jusqu’ici, je n’ai jamais ressenti le moindre sentiment de danger ou d’agressivité en Côte d'Ivoire. L’autre nuit à Yopougon, nous dansions avec quatre handicapés-moteur français dans la discothèque Metropolis rue Princesse, l’endroit chaud d’Abidjan. A trois heures du matin, j’ai déclaré forfait tandis que mes compagnons continuaient de s’éclater dans leur fauteuil roulant. Le docteur Germain Gnode qui les accompagnait m’a poussé vers un taxi qui devait traverser la ville. Tandis que nous roulions en silence, j’ai éprouvé le sentiment profond d’être entre de bonnes mains.
Ensuite, les Ivoiriens sont drôles, même s’ils tournent souvent cet humour contre eux-mêmes. Je ne suis pas un spécialiste de la situation politique embrouillée du pays, mais il me semble que la crise de 2002 à2007 a aussi eu des effets positifs. D’une certaine manière, le pays n’avait pas achevé sa décolonisation avec la France ; il est en train de le faire. Autre changement : il sort de sa coquille. Pendant les années du « miracle ivoirien », ses habitants vivaient repliés sur eux-mêmes, fiers de leur statut, relativement privilégié sur l’échelle africaine, un peu « farots » comme on dit ici. Pourquoi mettre le nez dehors quand les autres viennent chercher la richesse ici ? Forcés par la nécessité, ils voyagent davantage et voient les efforts payants des autres.
Certes, la pénible culture du racket et des avantages consentis aux membres du clan reste largement répandue mais, si ces signaux vaut quelque chose, les policiers qui arrêtent les voitures insistent un peu moins pour qu’on leur paie de quoi s’offrir un café, les opérateurs économiques paient une page de publicité dans Fraternité Matin pour attaquer l’inefficacité notoire des douanes, le ministre Bouabré appelle à la « rigueur » et doit surtout répondre aux questions directes du journaliste qui l’interroge sur ses comptes bancaires à l’étranger. Les Ivoiriens qui ont envie que ça change sont nombreux.

lundi 11 mai 2009

Croissance africaine: 2,8% en 2008, 4,5% en 2010 selon l'OCDE

Puisqu'il pleut (lire ci-dessous), c'est l'occasion de consulter les mails, parmi lesquels figurent ce 11 mai les "perspectives économiques en Afrique" de l'OCDE. Après cinq années de croissance à plus de 5% de moyenne, le rythme ralentira de moitié à 2,8% en 2009, prédit l'OCDE. Les investissements étrangers ont baissé de 10% l'an dernier, estiment les auteurs de l'étude, tandis que l'aide officielle au développement a progressé. L'objectif de réduire de moitié d'ici à 2015 le nombre de personnes vivant avec moins d'un dollar par jour ne pourra probablement pas être atteint.
Le rapport contient aussi des points positifs. L’Afrique est en meilleure position pour affronter la crise aujourd'hui qu’il y a dix ans, estime l'OCDE. De nombreux pays ont entrepris des réformes économiques prudentes au cours des dernières années, ce qui a permis de renforcer l’équilibre fiscal et de ramener l’inflation en deçà de 10 %. Nombre d’économies ont aussi bénéficié d’un allègement considérable de leur dette, ce qui explique que la faiblesse du ratio service de la dette/exportations dans la plupart des pays. Par ailleurs, «les marchés émergents d’Asie et d’Amérique latine constituent des partenaires de plus en plus importants en termes d’échanges et de développement, ce qui limite aussi la vulnérabilité du continent à la performance économique des pays de l’OCDE», relève Javier Santiso, Directeur et économiste en chef spécialiste du développement humain du Centre de développement de l’OCDE.
Pour Louis Kasekende, économiste en chef de la Banque africaine de développement, "la décennie de réforme a permis de rendre la gestion macro-économique plus efficace et d’accroître la compétitivité des économies africaines. Les pays doivent donc renoncer à mettre en oeuvre des politiques qui restreindraient l’intégration du continent à l’environnement commercial et financier mondial».
A relever, puisque je m'intéresse en ce moment au cacao, que le prix de cette matière première a jusqu'ici mieux résisté que celui d'autres au tsunami financier.
Enfin, dans les nouvelles marco-économiques africaines, les marchés attendaient avec une certaine appréhension les nominations ministérielles du nouveau président sud-africain Jacob Zuma. Allait-il conserver son respecté ministre des finances Trevor Manuel? Celui-ci a été remplacé par Pravin Gordhan, dont le choix est jugé judicieux, tandis que Trevor Manuel lui-même dirigera une commission de planification économique. Dans l'ensemble, ces choix, ainsi que celui du ministre de la santé, ont plutôt rassuré.

Chou blanc

Amer Nasser, le négociant libanais que je devais rappeler ce lundi "ne peut être joint" sur son premier cellulaire, tandis que la boîte vocale du second est pleine. Hier quand je l'ai appelé, il a lancé d'un ton méfiant: "qui vous a donné mon nom?". Celui qui l'a fait, Hamadi Hussein, m'assure que ce négociant achève la construction d'une usine à Abidjan où il produira 25 000 tonnes de liqueur de cacao par an. A San Pedro, un autre Libanais, Ali Lakiss, fait de même avec une première ligne de production de 35 000 tonnes, extensible à 100 000. Lui m'a reçu deux heures après mon appel.
Un autre interlocuteur que je voulais rencontrer ce lundi, un inspecteur d'une société de surveillance, est à Dakar. C'est lui qui jugeait dangereux de faire un reportage sur la filière cacao et attendait des instructions de sa centrale. Celles-ci ne sont "pas claires", me dit-il au téléphone, mais il paraît quand même disposé à parler - plus tard.
Madame Yapobi, dont l'ambassade de Côte d'Ivoire m'avait donné le nom à Berne, ne peut pas me voir pour me parler de la réorganisation de la filière cacao ivoirienne. "Le comité qui doit y réfléchir est en voie de constitution, je ne sais même pas qui s'en occupe. De notre côté, nous avons été nommés l'automne dernier pour jouer les pompiers" (après l'arrestation des anciens dirigeants, ndlr). Je lui demande à combien elle estime la récolte de cette année. Elle rit: "C'est votre travail de poser la question, et le mien de ne pas y répondre". Le chiffre est sensible, la Côte d'Ivoire étant le premier producteur mondial de cacao (40% du total). Les estimations officieuses tournent autour du million de tonnes, contre 1,3 million les belles années. Certains doutent même qu'on y arrive, à cause de la désorganisation de la filière et du non-renouvellement des cacaoyers. Pendant ce temps, le Ghana voisin monte en puissance et vise le million de tonnes pour 2010, de meilleure qualité qui plus est. Retour de balancier: au début des années 70, avant le début du "miracle ivoirien", c'est le Ghana qui produisait davantage.
En plus de ces rendez-vous manqués, la saison des pluies semble s'installer. "Yako", disent les Ivoiriens: c'est à la base une expression de condoléances, qui s'est étendue à tout ce qui rate, foire, déraille, capote, part en quenouille, à vau-l'eau, s'émiette et s'évapore. C'est un mot que l'on entend souvent ;-)

Quand Barack Obama prend le "maquis"


En Afrique, les "maquis", autrefois appelés aussi "cul par terre", sont des restaurants populaires qui offrent des repas simples et bon marché, typiquement une portion d'attiéké, à base de farine de manioc, et de poisson frit ou de poulet qu'on mange avec les doigts pour un millier de francs CFA (moins de deux euros) dans les rues d'Abidjan. Je cite le Petit Futé: "Basés sur un échange de bons procédés, les maquis se présentent à l'origine comme des espaces d'accueil visant à recréer un semblant de cour familiale pour les ouvriers venus de toute la sous-région, à une époque où la Côte d'Ivoire drainait une main d'oeuvre importante; de leur côté, les mères de famille qui géraient ces cantines populaires en retiraient un complément financier leur permettant d'augmenter le budget consacré à la maisonnée. Gérés de façon familiale et privée, ces petits restaurants fonctionnaient souvent dans l'illégalité la plus totale et l'on y écoulait en quantité viande de brousse et gin de fabrication artisanale, ce qui constitue une des explications possibles de l'appellation maquis."
Aujourd'hui, les maquis se sont diversifiés et accueillent toutes les classes sociales. Il n'est pas rare que des BMW et des 4x4 rutilants se disputent les places de parc devant ceux que la rumeur urbaine décrète à la mode, comme chez "Ambroise". Les célébrités se font et se défont, aussi précaires que les abris et bancs de bois dont certains sont faits. Et comme le langage poétique des Ivoiriens s'adapte vite à l'actualité, le nouveau président américain, très populaire ici, a déjà fait son apparition sur la décoration des minibus et dans la gastronomie locale, comme en témoigne cette photographie prise à Diwo.

dimanche 10 mai 2009

Agathe, Hortense, Hélène et les autres


En Côte d'Ivoire, les coopératives étaient déjà peu répandues du temps de la caisse de stabilisation, elles ont été laminées par la libéralisation anarchique de la filière qui a suivi. Il y en a, bien sûr, certaines n'en méritant pas le nom car elles recouvrent les activités d'un individu dominant, quand ce ne sont pas des sociétés-écrans, mais elles manquent la plupart de temps de moyens et d’appui officiel.
Autant dire qu'une vraie coopérative de femmes, dirigée par elles, est quelque chose d'unique. C'est celle que j'ai visitée hier à Boko, grâce à un tuyau que m'avait fourni mon collègue de l'AFP Christophe Koffi (merci à lui). J'avais seulement le prénom et le numéro de cellulaire de sa présidente, Agathe. J'ai loué un 4x4 avec chauffeur et suis parti pour Diwo, à 150 km au nord-ouest d'Abidjan, rendez-vous devant la Poste. Je m'attendais à une interview assez classique.
C'est mal connaître l'Afrique. Nous sommes partis sur une piste, croisant en chemin une interminable procession de villageois et une fanfare aux instruments cabossés qui venaient assister aux funérailles d’un chef - événement d’importance ici. En arrivant à Boko, j’ai vite compris qu’une discussion en tête-à-tête allait être compliquée : une cérémonie m’attendait. Une quinzaine de femmes sont arrivées au détour du chemin, chantant et mimant les gestes de la culture du cacao. Puis nous avons visité leur pépinières, une plantation, l’école. Au retour, on m’a installé à côté du chef du village sur la véranda d’une des rares maisons en dur. Face à nous, une trentaine de femmes curieuses, attentives, et une ribambellle d’enfants. Dans la première partie de ce mes interlocuteurs appelaient "la cérémonie", Agathe a donné la parole à trois déléguées de section qui ont dit dans leur dialecte, très concrètement, leurs difficultés et ce qui leur manque. On se rend compte dans ces moments du poids de la parole dans un village de brousse. Les autres femmes écoutaient très attentivement ces discours brefs mais forts, ponctués d’une gestuelle expressive. A la fin, elles applaudissaient et lâchaient un « alleluiah ! » approbateur.
On ne peut en dire de la deuxième partie de la cérémonie, où se sont succédé le chef du village, un peu mollachon, un éducateur spécialisé et les représentants du comité local pour dire les efforts de sensibilisation entrepris au village pour lutter contre les formes inacceptables du travail des enfants. Je ne veux pas dire du mal de leur action ici, ni la minimiser. Je pense qu’elle est importante et nécessaire. Simplement, je constate au fil de ce périple que les planteurs en ont soupé des belles paroles non suivies d’effets bénéfiques pour eux, dont la vie est si précaire. S’ils se méfient des coopératives, ai-je entendu une ou deux fois, c’est parce que les responsables sont partis avec la caisse. Quant à l’administration ivoirienne, elle a hérité de sa marraine française l’art de s’écouter parler, qui est profondément étranger à la culture locale. Ces ONG multiples qui viennent en 4x4 conseiller de mettre les enfants à l’école ont-elles de l’argent pour acheter de nouvelles machettes, des produits phytosanitaires, ou louer le petit Kia « karateka » qui permettra de transporter les sacs de cacao et ne plus dépendre du Libanais ? Non. Tandis que la deuxième partie de la « cérémonie » multiplie les bonnes paroles sur les droits des enfants, je vois les villageoises se remettre à parler entre elles, impatientes peut-être de l’assiette d’atiéké (manioc) et poulet qui va suivre.
Cela étant, des actes concrets ont été réalisés par les représentants locaux d’International Cocoa Initiative. La cantine scolaire par exemple : important pour ne pas laisser les enfants à eux-mêmes pendant la pause de midi quand les parents sont aux champs. Le principe d’ICI est de stimuler des initiatives locales qui soient ensuite autoportées et partiellement autofinancées, libres à terme de tout soutien extérieur. Bref, la responsabilisation. Ca me paraît plutôt intelligent.
La responsabilisation, c’est aussi l’arme d’Agathe, avec qui je n’ai pas eu assez de temps et d’intimité pour parler. Mais je sens chez cette femme dont la tête se met à dodeliner dans la Jeep au retour, épuisée par la chaleur et cette journée qu’elle a organisée en plus de tout le reste, une force hors du commun. Je n’ai que des bribes de son histoire personnelle et comprends qu’elle n’est pas simple : elle a perdu sa mère très jeune et a été élevée par une marâtre qui ne voyait pas l’intérêt de l’envoyer à l’école. Elle a planté du cacao, eu quatre enfants. Elle a commencé à se révolter contre la place des femmes dans la société ivoirienne, toujours affectées aux tâches secondaires, jamais consultées, éternellement trompées. Elle a commencé à travailler pour une de ces coopératives masculines dont les dirigeants baissaient les bras face au manque d’aide. Elle a repris le flambeau, parcourt les villages du Sud-Bandama, sans appui et sans véhicule personnel. Quand elle parle, les têtes se relèvent et on l’écoute. Elle a rédigé différents projets pour son association des femmes productrices de café-cacao, organisé une formation. Préparé des documents. C’est la première fois par exemple que je vois un plan de financement avec remboursements échelonnés. C’est aussi le premier village où je vois des pépinières proprement alignées derrière les cases pour renouveler les plantations vieillissantes, problème majeur en Côte d’Ivoire. C’est le fruit du travail d’Agathe l’an dernier.
Nous buvons une dernière bière dans un « maquis » de Diwo. « Je me bats pour les pauvres », dit-elle. Sur l’image ci-dessous, c’est elle, à droite en en T—shirt blanc, qui parle aux villageoises à côté du chef Zouhouri Gbaza (en chemise verte). Quant à l’image d’en haut, c’est celle d’une femme burkinabé photographiée dans sa pépinière. Hommage à ces travailleuses immigrées (et aux hommes burkinabés aussi) qui ne sont pas toujours considérées par les Ivoiriens comme elles et ils le devraient.

vendredi 8 mai 2009

Le plus grand marché d'Abidjan

Bien sûr, il y a Belleville à Treichville, son dédale de ruelles marchandes, et d'autres endroits similaires dans les quartiers d'Adjamé, Yopugon, etc. Mais le plus grand marché d'Abidjan, c'est la rue. Ses margoulins changeurs de monnaie, ses madames "Yadelô! Yadelô! Y'a de l'eau bien fraîche" qui portent sur la tête leurs sachets tremblotants d'un liquide peut-être potable, peut-être pas, l'allée du PMU à côté du parc public sur le Plateau, les rabatteurs de toutes sortes. Et il y a la nuée de vendeurs qui profitent du moindre embouteillage sur l'autoroute urbaine pour se faufiler entre les files de voitures. En quelques centaines de mètres, j'aurais pu acheter en roulant au ralenti: des kleenex, du déodorant, des journaux, un parapluie, un tapis de sol, des souliers, un fer à repasser, du savon, des piles, un petit coffre-fort métallique, des verres, des lunettes de soleil et bien d'autres choses encore.

Françoise, soignée du sida en cachette de sa mère


Une des premières silhouettes aperçues quand le taxi m'a déposé à l'hôtel il y huit jours était une dame dont la surface de la minijupe rouge et la profondeur du décolleté annonçaient la profession. "Salut cousin, je te fais un massage?". Il y a deux soirs, en sortant d'un restaurant, les seins d'une professionnelle m'ont quasiment jailli au visage, en même temps que sa proposition: "Je te fais une pipe, un massage? Non? Tu me donnes mille francs?". Bref, la prostitution s'affiche sans trop de retenue à Abidjan, et il n'est pas rare de voir des militaires français de la force Licorne au bras d'une créature longiforme, supermaquillée et à la moue légèrement ennuyée. Les caricaturistes ivoiriens ne se privent pas d'ironiser à propos du départ d'une partie de ce contingent: "Chef! euh... On peut emporter avec nous notre butin de guerre?" demande un bidasse accompagné d'une petite chérie sanglotant "Waaah! Sarkozy, pourquoi tu nous fait ça?".
Il y a un aspect moins drôle du phénomène: le sida. La guerre civile et la précarité accrue des conditions de vie ont, provisoirement en tout cas, contrecarré les efforts pour enrayer le maladie. Les chiffres officiels disent que le taux de prévalence du virus HIV (je ne sais pas si c'est l'expression correcte) a diminué de 7 à 4% environ. Mais il n'existe pas de statistiques fiables en Côte d'Ivoire actuellement, et les deux personnes proches du terrain à qui j'ai parlé disent qu'il n'y a pas d'amélioration, au contraire.
Ce matin, j'ai visité le chantier d'un dispensaire qui s'ouvrira cet été dans la partie nord de Yopougon, la banlieue pauvre d'Abidjan. Le docteur Germain Gnodé, qui a créé le centre "Espoir" pour les sidéens en fin de vie avec Lotti Latrous il y a dix ans, travaille sur ce projet avec la française Thérèse Haury que j'ai rencontrée l'autre jour. Pour y arriver, on traverse au ralenti un marché populeux par une route de terre que les premières pluies ont rendue presque impraticable. Je demande comment feront les ambulances, Germain Gnodé dit qu'il est prévu de la reprofiler. Le chantier (photo) montre des techniques de construction sommaires, les portes me paraissent bien étroites pour passer des lits, et le budget de fonctionnement n'est pas encore calculé avec précision. Germain Gnodé ne semble pas s'en formaliser: "Il faut d'abord montrer aux donateurs qu'on a fait quelque chose, et puis ils suivent", assure-t-il. Ici, c'est le groupe Bolloré, très actif dans la logistique en Côte d'Ivoire (notamment les ports) qui a donné le coup de pouce initial. Le dispensaire ne discriminera pas sidéens et patients normaux, on verra plus loin que c'est important, il aura une salle d'accouchement pour que de jeunes femmes séropositives puissent accoucher dans des conditions correctes au lieu d'être parfois simplement renvoyées dans leur village.
Au retour, nous nous arrêtons dans un centre public de distribution de médicaments aux sidéens, qui attendent patiemment qu'on crie leur nom, assis en rangs sur des chaises de plastique. "C'est ça que j'aimerais éviter, poursuit Germain Gnodé. Ici, ils ont leur section particulière, tout le monde connaît leur maladie dès qu'ils y sont aiguillés. Or le sida reste fortement stigmatisé dans le pays, c'est une maladie honteuse qui peut entraîner le rejet par la famille."
De cela, nous avons une illustration en passant ensuite dire bonjour à Françoise. A 28 ans, c'est un joli brin de fille, au visage un peu mélancolique. Elle était caissière quand elle a appris qu'elle était séropositive. Depuis trois ans, elle se soigne en cachette de sa mère, une "tantine" typiquement opulente qui souffre elle-même d'hypertension et regarde d'un oeil un clip de coupé-décalé quand le docteur et moi pénétrons dans la case. Nous sortons avec Françoise et allons discuter un moment dans la voiture sous le regard légèrement méfiant de sa mère. Il faut ainsi ruser en permanence. Au début, c'était très dur de porter à la fois la maladie et le poids de ne pouvoir se confier à quiconque, sinon au médecin. Françoise, enceinte, a perdu son enfant après deux mois. Elle téléphonait souvent à Germain. Aujourd'hui, le moral a un peu repris le dessus, même si elle n'a pas retrouvé de travail.
Nous la laissons aux mains de sa mère, saluons la famille. A côté, des fillettes jouent au football sur la terre battue avec une balle confectionnée avec un sachet d'eau vide rempli de sable et noué aux deux bouts. Dans la voiture, une radio française diffuse un débat de haut niveau sur les techniques modernes de traitement du glaucome. Un cahot de la route fait sauter la fréquence sur Radio-Yopougon, où "Docteur Waha" vante son imposition des mains miraculeuse qui guérit du diabète, des maux de tête et des maladies sexuellement transmissibles. Au carrefour, des affiches géantes annonçent un concert de Guy Christ. "C'est une musique calme et harmonieuse, je vous fais écouter", dit Germain qui glisse un CD dans le lecteur, saute sur la berme centrale et coupe deux files pour effectuer un 180 degrés et éviter l'embouteillage matinal.

P.S.: En dépit de ses incertitudes, le projet de dispensaire de Yopugon semble sérieux. Thérèse Haury en a déjà mené plus d'une vingtaine, scolaires ou sanitaires aux quatre coins de Côte d'Ivoire, elle sait négocier avec les entrepreneurs locaux et maintenir les budgets dans des limites raisonnables, notamment parce qu'elle fait récolter par des amis en France des équipements médicaux, des meubles et des livres qu'elle distribue ici. Si un lecteur de ce blog est intéressé à ses coordonnées bancaires, qu'il m'envoie un mail à [email protected]

P.P.S: Une anecdote vécue par une connaissance pour illustrer la qualité des soins publics ici. Un soir, cette personne tombe sur un monsieur affolé qui cherchait une pharmacie vendant un kit de césarienne pour sa femme, hospitalisée avec un enfant mort dans le ventre. L'hôpital ne fournissait pas ce matériel. Après plusieurs pharmacies et des téléphones anxieux pour préciser ce qu'il fallait acheter, cette connaissance a raccompagné le monsieur à l'hôpital, où d'autres membres de la famille avaient fini par dénicher un kit. Cela n'a pas sauvé la jeune femme, qui est morte peu après.

Mariam Sakho, enfant de la "caisse"

"J'ai fait des études, j'ai une bonne formation théorique et pratique, vingt ans d'expérience dans le cacao; malgré cela, je finirai peut-être comme bonne à tout faire chez vous en Suisse": Mariam Sakho plaisante sur son sort derrière son bureau recouvert de déclarations de douane, copies d'offres à des clients et autres documents attestant d'une activité d'exportatrice. Mais sur le cacao, elle ne plaisante pas. Depuis la disparition de la caisse de la stabilisation en 1999, sur pression du FMI et de la Banque mondiale, la filière s'est déficelée, et cette richesse nationale qu'est le cacao a largement échappé aux Ivoiriens.
Mariam Sakho dirige Agrimex, une des rares sociétés exportatrices ivoiriennes. Elle compte sur ses doigts: "Nous étions cinq femmes dans cette activité, je suis la dernière à l'exercer encore." Le potentiel d'Agrimex est de 20 000 tonnes de café et cacao par an, mais il est difficile à atteindre, notamment à cause de la cherté du financement, un désavantage net des locaux par rapport aux groupes mondiaux et plus globalement du système de commercialisation interne en vigueur. Mariam se bat, notamment en étant intransigeante sur la qualité. Il y a beaucoup de coopératives fictives, dit-elle, qui n'en pratiquent ni les règles, ni l'esprit. Elle, elle connaît et sélectionne rigoureusement ses fournisseurs. Par fierté nationale aussi. La caisse de stabilisation - la "caisse" comme on l'appelle simplement ici, avait sans doute ses défauts, du coulage. Elle n'en a pas moins permis le développement du pays dans les années 70 et 80, permis de construire le pont de Gaulle à Abidjan, l'autoroute du Nord. "Je suis une enfant de la caisse", lance Mariam Sakho. Grâce à elle, l'Etat a payé mes études, y compris supérieures. Quand je les ai faites, les livres, le transport à l'école et même la cantine étaient gratuits.
Comme beaucoup d'Ivoiriens dans la filière, elle considère avec beaucoup de tristesse le désastre actuel, les arrestations de 23 dirigeants accusés de corruption il y a un an et pense qu'avec le système bricolé suite à l'intervention du FMI et de la Banque mondiale, n'importe qui voyant passer les milliards de francs CFA aurait fait pareil. Comme beaucoup d'Ivoiriens, elle estime qu'un retour à une forme de régulation étatique serait une bonne chose. Elle est prête à mettre son intelligence et son expérience à disposition du comité de réflexion qui réfléchira à une nouvelle structure plus durable et transparente, à rendre ce que la collectivité lui a donné.

jeudi 7 mai 2009

600 km de route sur la filière cacao, cinq rencontres entre la brousse et le port


"Je m'appelle Kipré Issin. Je suis planteur près d'Issia, sur la route Daloa-Gagnoa. J'ai repris cette terre de mon père, elle fait à peu près un hectare et demi. Là il y avait du café, j'ai replanté en cacao. Les planteurs, ça ne gagne rien. Souvent, il y a l'ANADER (la vulgarisation agricole) qui vient rarement (sic). Ils discutent, mais après il n'y a rien. Avant, ils payaient un peu, pour les produits contre la maladie par exemple, mais c'est fini. Ici, il n'y a pas de coopérative. Pourquoi? je ne sais pas, ils ne prêtent pas d'argent, ils le prennent. Avant la récolte, j'ai besoin d'argent pour payer les produits, et les 10 000 francs (CFA = 15 euros) pour l'école. Je vends mon cacao au Libanais, parce que lui il prête. Le prix cette année, c'est entre 550 et 650 francs CFA le kilo de fèves (1 euro), ça va. Mes sacs sont livrés à Issia, parce que vers Gagnoa, il y a le corridor (barrage policier), et ils demandent de l'argent pour passer. Tiens, je t'offre cet ananas, tu le ramènes pour ta famille."

"Je m'appelle Hamadi Hussein. Je suis traitant à Issia, ici je fais entre 3000 et 4000 tonnes par année. La petite récolte qui commence maintenant ne s'annonce pas mal. Tiens, regarde cet échantillon, c'est de la bonne qualité. Tu dis que dans les sacs, les fèves sont plus petites et plus humides? Ca va, on sèche dans la cour, viens voir, et puis tu sais, c'est plus humide chez les autres. Les planteurs, ils veulent l'argent tout de suite, alors ils font trop vite. J'aime bien ce métier. Je travaille très fort entre septembre et mai, et puis après je prends quatre mois de vacances. S'il reste quelques sacs, je donne la clé à mon adjoint, il peut se charger de les vendre. Moi, je vais dans ma maison au Liban. Je bois le café, et j'achète et vends à la bourse. De tout. Depuis un mois j'achète, c'est bon. Mais c'est comme le casino, hein, quand tu perds, tu peux perdre beaucoup. L'année passée, j'ai acheté du pétrole à 125 dollars. Ici, je vends aussi le café. J'en ai 300 tonnes en stock, de la bonne qualité. Tu l'achètes?"

"Je ne t'ai pas donné mon nom, parce qu'on ne s'est pas parlé assez longtemps. Tu m'as demandé si j'étais d'accord que tu me prennes en photo, et on a posé avec les copains. J'ai demandé qu'on m'amène un sac de 65 kilos et hop! Comme tu vois, j'ai le coup de main, on sait y faire. On nous appelle les "marakas" - chez vous, on dirait manutentionnaires. Nous venons du Nord. Nous sommes très soudés entre nous. La paie n'est pas grande, mais si le patron embête l'un d'entre nous avec son contrat, nous arrêtons tous le travail. Là, tu nous vois avec nos T-shirts sales de travail, mais quand la journée est finie, on se sape, et les filles nous regardent passer. J'ai mon téléphone cellulaire, et je peux parler à mon copain tout en portant un sac, pas de problème. Salut, bonne journée!"

"Je m'appelle Fofana, je vends le Nescafé avec ma charrette. Ca fait sept ans que je fais ce travail, ma charrette a cinq ans, les couleurs sont un peu passées, mais ils m'ont dit que j'en aurai bientôt une nouvelle. La tasse, c'est 100 francs CFA (15 centimes d'euro). Je dois en vendre une certaine quantité pour payer la marchandise, puis le bénéfice est pour moi. Si je travaille bien, je peux arriver à 10 000 CFA."

"Je m'appelle Timothée Vidal, je suis responsable commercial pour la société Zamacom au port de San Pedro. J'ai choisi ce métier parce qu'il est proche du produit, qui est noble et vivant. Dans le cacao, ça bouge en permanence. J'aime les régions où il pousse. Avant, je faisais la même activité, en Amérique latine, donc je peux comparer. La Côte d'Ivoire a pas mal de progrès à faire, dans la qualité d'abord, au niveau des taxes ensuite, qui sont bien plus lourdes qu'ailleurs, et aussi dans la transparence du marché. Mon activité est bien payée, elle est intéressante parce qu'ici, nous essayons d'impliquer les coopératives pour améliorer la qualité. Tout est très ouvert. Qu'est-ce que je fais le week-end? On se voit avec des amis, il y a de très belles plages. Et puis il commence à y avoir des activités à San Pedro, même s'il y règne une ambiance un peu far-west. Je ne sais pas combien de temps je resterai ici, pour l'instant ça me plaît."